C'est en gros ce
que je racontai c'est-à-dire tout ce que j'ai exposé jusqu'ici
à quelques amis, une fin d'après-midi, il y a de ça bien des années, alors que nous
prenions un scotch et que circulait un joint de colombien, dans une ambiance
fraternelle...
Après un moment
de silence, l'un d'eux, chez qui nous étions, déclara :
"Mais c'est
très exactement de cette façon que chassent les Indiens!"
C'est, bien
entendu, des Amérindiens dont il parlait.
Nous étions
chez Serge Deyglun qui tenait à l'époque la chronique de Chasse et pêche au
journal La Presse. Deyglun avait donc eu maintes fois l'occasion de chasser avec
des guides indiens.
De ce qu'il nous
dit en cette fin d'après-midi, j'ai retenu les informations suivantes :
Les chasseurs
indiens regardent dans la direction où ils vont mais ils voient tout ce qui
se passe autour d'eux. On pourrait même croire qu'ils voient "derrière eux".
Ils voient en
fait globalement, c'est-à-dire "comme on entend" : comme on tourne
l'attention vers un son ou un autre, de même les Indiens dirigent leur attention vers un
point ou un autre du champ visuel sans nécessairement tourner les yeux.
Tout se passe,
chez eux, comme si voir et entendre ne faisaient qu'un, comme si leur perception
était globale, comme si un seul organe percevait l'environnement.
Enfin, précisa
Deyglun, tout se ramène chez eux à l'expé-rience tactile au sens large, l'organe de
perception globale étant tout le corps qui, par ailleurs, fait un avec l'environnement.
Car tout se passe comme s'il n'y avait pas de séparation entre le chasseur et
l'environnement.
À force
d'observer les Indiens, de chasser et de vivre avec eux, Deyglun en était venu à se
comporter comme eux. Mais je précise qu'il n'avait reçu d'eux aucun enseignement, au
sens où nous entendons le mot. C'est par imitation qu'il se comportait comme eux. Ou
plutôt peut-être par suite d'une certaine osmose. Au point du reste que, pour le petit
gibier, il n'épaulait pratiquement jamais son fusil. Dès qu'il voyait bouger une feuille
ou qu'il entendait un son, ou encore qu'il percevait un mouvement dans le champ global de
sa perception, il redressait son fusil et, tout en le maintenant appuyé sur la hanche, il
tirait dans la direction d'où était venue... l'information.
Deyglun nous a
aussi confié que, lorsqu'il se comportait avec une certaine rigueur, étendant le plus
possible le champ de l'attention passive, son mental se trouvait suspendu :
"ça" ne pensait plus dans sa tête... Et qu'il était alors conscient de
lui-même, conscient de son corps formant un tout avec l'environnement, conscient de sa
présence...
...Ce ne sont
pas, bien sûr, les mots qu'il a employés, car à l'époque personne d'entre nous ne
s'était encore familiarisé avec le genre de démarche qu'ils évoquent, mais ceux que
j'ai découverts depuis pour définir de telles expériences. C'est bien, pourtant, ce
dont il parlait : de la conscience du corps, de la conscience de l'environnement...
Et c'est bien aussi du vide mental et de la présence à soi qui en découle.
Et chaque fois
qu'il ne parvenait pas à maintenir le champ élargi de l'attention, nous confia-t-il, il
se retrouvait "dans sa tête", au niveau du mental... Il devait alors faire
l'effort de se rappeler à lui-même. Et le moyen auquel il recourait et qu'il
venait pour la première fois d'identifier consistait précisément à
élargir le champ de l'attention en fonction de la vision périphérique et d'une
perception globale de l'environnement.