Ça demande réflexion


Il y a de ça plusieurs années, son Éminence le Cardinal Paul-Émile Léger était l’invité vedette d’une émission du matin, à la radio, à l’occasion de ses quatre-vingts ans. Comme entrée de jeu, l’animateur lui demande:

Qu’est-ce que ça vous inspire, Éminence, de vous retrouver à quatre-vingts ans?

Après un silence qui m’a paru long, le Cardinal répond:

– Ça demande de la réflexion...


Au cours de l’entrevue, il dira l’avantage que représente à ses yeux le vieillissement, par exemple d’apporter une meilleure perspective sur le monde, un certain recul, un détachement; mais il dira aussi la difficulté de vieillir, l’épreuve du vieillissement aux plans physique et psychologique, en particulier le sentiment de vulnérabilité qui vient avec l’âge. Pourtant, de l’aspect sombre de la réalité de l’âge, il parlera sans insister, comme en passant, conscient sans doute que les jeunes qui sont à l’écoute et même les personnes d’âge moyen ne sont pas disposés à entendre ce discours.

Il faut bien dire, en effet, que jusqu’au début de notre propre vieillissement, un mécanisme de défense paraît refouler en nous tout ce qui concerne ce phénomène. Surtout, peut-être, à notre époque qui valorise tellement la jeunesse...

Mais qu’on ne se méprenne pas sur ma propre vision du vieillissement. Sans ignorer les inconvénients qui viennent avec l’âge – que je découvre comme tout le monde au fur et à mesure –, ce n’est pas parce que j’y réfléchis que ma vision est nécessairement négative. J’en vois aussi les avantages. Le plus grand me paraît être que la conscience, elle, ne connaît pas de déclin. Et la conscience, c’est ce qu’il y a de plus important. Voire l’essentiel. C’est même ce qui, en nous, devrait nous survivre.

La conscience représente notre réalité profonde, que la plupart du temps notre identification au corps nous empêche de percevoir. Car non seulement la conscience résiste-t-elle au vieillissement, mais elle peut en tirer profit et poursuivre sa croissance avec l’âge – si on croit que la conscience peut croître – ou s’éveiller un peu plus chaque jour – si on croit qu’elle a toujours été présente, mais la plupart du temps occultée par l’illusion du monde matériel dans lequel il a fallu se démener.

Que la conscience poursuive sa croissance ou son éveil, c’est du moins ce que je crois.

Mais comme le disait le Cardinal Léger, le matin de ses quatre-vingts ans:

"Ça demande de la réflexion."

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