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| Il faut savoir en effet que l’enseignement du Bouddha commence par cette affirmation : " Tout est souffrance. " Il s’en trouve pour penser que cette formule témoigne d’une vision pessimiste. Mais pour comprendre la démarche suggérée par le Bouddha, il faut savoir que " tout est souffrance " parce que la vie comporte certaines expériences, auxquelles personne ne peut se soustraire, qui entraînent une souffrance. En particulier quatre expériences de vie : | |||||
| La
naissance... | La naissance est souffrance parce qu’elle comporte l’expérience du rejet, qui sera par la suite l’archétype de tous les rejets, suivie par une adaptation difficile à un milieu perçu comme étranger ou étrange, voire parfois hostile. La naissance est aussi souffrance parce que l’être se trouve désormais réduit à sa réalité psychosomatique. | ||||
| ... et la mort | La vie est souffrance parce qu’elle va se terminer, que l’on en soit conscient ou non, par la mort. Il faudra alors renoncer au véhicule auquel on s’est identifié, expérience qui comporte aux yeux de certains le risque de cesser d’être. Autrement dit, il faudra renoncer à soi-même ou à cet aspect de soi-même, selon la perception que l’on a de la mort; et renoncer au monde, aux désirs, aux attentes qu’il inspire encore dans la plupart des cas. | ||||
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| La naissance et la mort sont les deux pôles de la tragédie du temps, de l’impermanence de toutes les choses et de soi-même. Entre ces deux événements que sont le début et la fin de la vie humaine, il y a la maladie et la vieillesse. | ||||
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La maladie... | La maladie, inutile d’insister sur ce point, est souffrance : tout ce qui se traduit par une diminution de soi, physique ou psychique. | ||||
| ...
et la vieillesse | La vieillesse est toujours, quelles que soient les conditions particulières, une expérience difficile dans la mesure où elle entraîne déjà un renoncement progressif à soi-même et au monde. | ||||
| La
maladie et la vieillesse, en tant qu’expériences de diminution, participent
de la mort. La naissance elle-même, en fait, marque le début d’un
processus qui se termine par la mort. La vie peut donc être considérée
comme un processus de mort. D’où la formule " La vie est dans
la mort et la mort dans la vie... ". | |||||
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| Cela dit, le Bouddha n’a jamais enseigné qu’il est impossible d’éprouver de la joie. Son enseignement vise même, au contraire, à permettre à chacun d’entre nous de parvenir à la joie, non pas après la mort mais ici même, au plan matériel où nous sommes... Mais il convient de faire une distinction entre la joie et le plaisir. S’il est vrai que nous pouvons au cours de la vie éprouver du plaisir, il faut être conscients que le plaisir ne vient jamais sans la peine. Toujours à cause de l’impermanence de toutes choses. Comme le disait John Lennon : " What goes up must come down! " Sans compter que la vie au plan matériel se manifeste dans la dualité, mot qu'il faut aussi entendre dans le sens d’ambiguïté et de contradiction. | |||||
| La
joie est un état d’esprit qui se définit au-delà de la dualité plaisir/peine, car elle est sans objet... | Il est pourtant possible d’éprouver de la joie, un sentiment qui échappe à la dualité, mais à la condition précisément de transcender la dualité. La joie est un état d’esprit qui se définit au-delà de la dualité plaisir/peine, car elle est sans objet... Elle suppose d’aller avec la vie, de couler avec le temps sans résister, en s’adaptant à toutes les situations mais sans perdre le point d’ancrage de son être : la conscience de ce qu’il y a de permanent, de stable en soi. Mais pour parvenir à cet état d’esprit, à ce nirvana, nous devons renoncer et aux désirs, qui nous projettent devant, et aux regrets, qui nous retiennent derrière. Le mot désir, bien qu’on le retrouve souvent dans l’enseignement, ne me paraît pourtant pas le plus juste car il est souvent associé aux passions; je préfère, quant à moi, parler des attentes. | ||||
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Il nous faut donc aussi renoncer aux attentes. Ce qui est beaucoup, j’en conviens. Mais, déjà, en allégeant les désirs et les attentes, on éprouve un certain sentiment de libération, de faire un avec les événements. Cette attitude permet de vivre davantage l’instant présent, d’apprivoiser l’ici et maintenant. Une telle attitude exige, toutefois, une démarche aussi rigoureuse qu’assidue, une démarche dont on dit, comme je l’ai déjà signalé, qu’elle est aussi difficile que d’" avancer sur le fil d'un rasoir... ", afin de se définir quelque part entre le relatif, le monde de l’impermanence, et l’absolu, le monde de ce qui est. Quoi que l’on fasse en effet, il n’est jamais possible d’échapper à l’obligation où nous sommes de vivre la vie, jour après jour, et d’assumer son destin. | |||||
| C'est
donc dire que, pour tout le monde, la vie est souffrance... | |||||
| Tel est le raisonnement, ou plutôt un raisonnement parmi d’autres, qui permet d’éveiller la compassion. Si tout est souffrance en effet, pourquoi faut-il en rajouter, pour soi-même bien sûr, mais aussi pour les autres? Ne sommes-nous pas tous à vivre au plan matériel des expériences de même nature, qui sont nécessaires dans la mesure où la prise de conscience de notre situation, de la souffrance en somme, représente le facteur le plus déterminant de l’éveil. " En rajouter? Jamais, dit quelque part Tenzin Gyatso en riant, je n’ai jamais dit ça... " Assumer en pleine conscience la souffrance inhérente à l’expérience de vivre suffit à progresser sur la Voie. N’en pas rajouter suppose qu’il faut vivre en se respectant et en respectant les autres : ne pas les bousculer, ne pas les heurter, ne pas les blesser par des paroles, des actions – et même des pensées – qui peuvent causer plus de souffrance. Autant que faire se peut, bien entendu, car il est impossible d’échapper à la contradiction inhérente à la vie au plan matériel. Il est impossible de ne pas être parfois une cause de souffrance pour les autres. Il arrive que la fonction ou le rôle social, ou tout simplement les circonstances de la vie, obligent à prendre des décisions qui seront inévitablement une source de souffrance pour ceux qui devront en subir les effets. Mais encore faut-il ne pas chercher dans la fonction ou le rôle social, ou dans les circonstances de la vie, une rationalisation d'attitudes et de comportements injustes. Il faut toujours agir envers les autres de manière à pouvoir se regarder en face sans honte. | |||||
| Ce qui nous ramène à la règle d’or : " Ne
fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que les autres te fassent; | |||||
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C’est ici que l’exercice que suggère Tenzin Gyatso, de " l’échange de soi avec les autres " prend tout son sens. Quant à savoir qui sont les autres, je rappelle que pour le Bouddha, ce sont toutes les formes de vie, des plus proches aux plus éloignées, des plus semblables aux plus différentes, des plus sympathiques aux plus antipathiques... Le travail sur soi consiste donc, en définitive, à s’imposer inlassablement ce raisonnement, telle une ascèse, jusqu’à ce que l’on parvienne à intégrer la compassion dans ses rapports avec les autres, jusqu’à l’incarner dans sa vie de tous les jours, non pas comme un concept abstrait mais comme une seconde nature. C’est du moins ce que je crois... | ||||
| Jacques
Languirand | |||||
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