" Une seconde révolution copernicienne ",
IN Imaginaire et réalité, présenté par Jean E. Charon (Éd. Albin Michel), dans le cadre du Colloque de Washington.

 

" Tandis que la première révolution copernicienne avait transformé nos conceptions sur l'espace extérieur, la seconde va transformer notre vision de 'l'espace intérieur', apportant avec elle une conceptualisation nouvelle des motivations ultimes de l'homme et des valeurs universelles. "

Willis HARMAN.

La " seconde révolution copernicienne " est l’un des thèmes sur lesquels Willis Harman ( Dédicace) revient inlassablement depuis des années dans ses interventions publiques. Avec de nombreux scientifiques, motivés comme lui par la gravité de la situation et devenus philosophes et communicateurs par la force des choses, Willis Harman estime que la vision holistique que suggèrent la physique et l’astrophysique est au cœur du changement de paradigme.

Cette vision, qui devrait influer de plus en plus sur l’évolution des mentalités, est essentiellement... altruiste.

Avant Copernic, l’homme avait de l’univers et de sa place dans l’univers une vision magique : les choses paraissaient se tenir entre elles par l’effet d’une cause mystérieuse dont la nature échappait à l’entendement. Mais avec Copernic, à partir de l’observation du mouvement des astres et de leurs rapports entre eux, une nouvelle vision s’est imposée : une vision mécaniste de l’univers perçu alors comme un vaste mouvement d’horlogerie, avec ses rouages et ses engrenages. Cette vision mécaniste, elle subsiste encore aujourd’hui. C’est elle qui règle le fonctionnement de la plupart de nos systèmes hiérarchiques et linéaires, de même que nos modes de penser. Pourtant, la vision que nous propose aujourd’hui la science, en particulier la physique et l’astrophysique, donc à partir de l’observation de la réalité aux niveaux de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, est celle d’un univers non plus hiérarchisé, d’un fonctionnement non plus linéaire, mais d’un univers dont tous les éléments sont reliés entre eux et interdépendants. On ne parle plus d’ailleurs de matière mais d’énergie et d’information, certains scientifiques parlant même d’une conscience universelle, rejoignant en cela la vision que proposent les écoles de sagesse orientales.

C’est la vision holistique.

On peut dire que cette nouvelle vision est altruiste en ce sens qu’elle suppose que, dans tout ensemble, aucun élément ne peut être pris isolément (si ce n’est par abstraction) mais en fonction de son interaction avec les autres. La structure qui relie les éléments entre eux étant même l’effet de leurs interrelations.

L’un des modèles holistiques proposés par la physique qui me paraît le mieux illustrer cette révolution dans le contexte d’un essai sur l’altruisme, pouvant même être interprété métaphoriquement – et non sans une pointe d’humour d’ailleurs! –, est la théorie dite de "la lanière de botte" (bootstrap theory), selon laquelle... " la nature ne peut être comprise que dans son autoconsistance, chaque élément ou composant étant consistant avec lui-même et avec tous les autres ".

Le physicien Geoffrey Chew qui a conçu cette théorie la résume dans une formule provoquante mais néanmoins juste du point de vue scientifique : " Chaque particule consiste en toutes les particules. Les hadrons (ou particules lourdes du noyau atomique) sont des structures composées dont les composants sont à nouveau des hadrons dont aucun n’est plus élémentaire que les autres. Chaque hadron est maintenu par des forces associées avec l’échange d’autres hadrons dont chacun, à son tour, est maintenu par des forces émanant du premier hadron. Ainsi, chaque particule aide à créer les autres particules qui la créent elle-même : la globalité des hadrons s’autogénère de cette façon et, en quelque sorte, se tire par ses lanières de botte. "

Il serait difficile de trouver un meilleur modèle de solidarité et d’interdépendance!

L’univers apparaît donc comme une trame d’événements interreliés; aucune des propriétés d’une partie de la trame n’est fondamentale : elles sont toutes générées par les propriétés des autres parties; enfin, ce sont les interrelations des parties qui déterminent la structure même de la trame entière.

Ce phénomène n’est pas sans évoquer par analogie la constatation que faisait l’empereur et philosophe Marc Aurèle : " Nous sommes tous nés les uns pour les autres "... Et, par ailleurs, le cri de ralliement des Trois Mousquetaires... mais à l’échelle cosmique : " Tous pour un, un pour tous...! "

C’est en physique puis en astrophysique que cette nouvelle vision s’est d’abord imposée, entraînant une véritable révolution qui s’étend désormais à tous les domaines de la connaissance. Au moment où nous allons entrer dans le IIIe millénaire, cette vision holistique devrait exercer une influence considérable sur les mentalités.

Doit-on pour autant parler de l’influence sur les autres sciences des découvertes faites en physique ou bien la vision s’est-elle imposée d’elle-même d’abord en physique, puis dans d’autres disciplines, la psyché collective étant parvenue à un niveau de conscience auquel cette vision pouvait se manifester? Quoi qu’il en soit, on constate que dans la plupart des disciplines, la vision holistique s’impose de plus en plus. Elle a même donné naissance ou favorisé le développement de nouvelles disciplines qui jouent aujourd’hui un rôle capital dans nos vies : la cybernétique (science générale des systèmes), la systémique (ou théorie des systèmes) mais aussi, plus proche de nos préoccupations quotidiennes, l’écologie (science de l’écosystème ou de l’interdépendance des systèmes vivants) et l’informatique (science du stockage, du traitement et de l’échange d’informations)... Il s’agit ici de sciences de la communication qui reposent sur l’interaction, l’interconnexion, l’interrelation, l’interdépendance... Mais ce modèle s’impose désormais dans tous les domaines de l’activité humaine, que ce soit par exemple dans celui de la santé où il inspire une approche holistique ou encore dans celui de l’entreprise où l’on parle d’écogestion, etc.

Cette nouvelle vision, pourtant, ne va pas sans rencontrer une certaine résistance, car il faut bien reconnaître que nous continuons le plus souvent de penser et de vivre selon le modèle mécaniste. La crise actuelle, du reste, traduit précisément la tension entre les deux paradigmes, je dirais même une incompatibilité. Mais cette résistance est tout à fait normale. On ne change pas de paradigme... comme on change de chemise.

Il aura fallu à peu près deux siècles pour que s’impose la vision de l’univers suggérée par le modèle de Copernic qui devait se traduire par la prédominance du modèle mécaniste, non seulement dans les sciences mais dans tous les domaines de l’activité humaine, jusqu’à en imprégner les mentalités. Combien faudra-t-il de temps pour que le modèle holistique s’impose à nous jusqu’à imprégner, à son tour, les mentalités? C’est là la question.

Jacques Languirand

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