de l’éthique du " moi " à celle du " nous "


On rappelait volontiers à une époque la réplique que Jean-Paul Sartre mettait dans la bouche d’un des personnages de sa pièce Huis Clos : " L’enfer, c’est les autres... " Aujourd’hui, témoignant de la redécouverte des autres, de l’altruisme qui paraît s’amorcer j’ose écrire : " La Voie c’est… les autres ". Bien que le phénomène ne touche jusqu’ici qu’une minorité, il n’en est pas moins révélateur, me semble-t-il, d’une évolution vers une transformation des mentalités, un changement de
paradigme.

Il n’y a pas si longtemps nous avons connu, au contraire, un très fort courant d’intérêt pour le moi, courant qui est encore loin d’être dépassé par la majorité, en particulier par les baby-boomers que l’on a même définis comme la "me-generation". Pour cette génération les autres comptaient assez peu jusqu’ici, chacun s’employant, au mieux, à tirer le plus d’avantages possibles pour lui-même; et, au pire, à la contemplation de son nombril...

Bruno Bettelheim.
Le cœur conscient
Éd. Laffont
Le culte du moi représentait, et représente encore aujourd’hui, une manifestation excessive d’un phénomène, par ailleurs valable, que l’on a défini comme " la naissance de l’individu ", en réponse aux pressions d’une " société à intégration poussée " – pour reprendre la formule de Bruno Bettelheim. Afin de contrer la menace que fait peser sur lui une telle société, l’individu doit donc s’employer à renforcer son identité en reconnaissant ses besoins et en trouvant à les satisfaire, ce qui n’est pas mal en soi. Mais on en vint rapidement à croire qu’il devait aussi y répondre sans égard pour les besoins des autres... D’autant plus que l’individualisme a depuis été récupéré par la société de production / consommation pour devenir une forme de sérialisation des individus au service exclusif des intérêts économiques, qui favorise l’égocentrisme et le narcissisme.
Voici qu’aujourd’hui on commence à comprendre qu’il est capital d’investir davantage dans sa relation aux autres. Cet investissement a non seulement pour effet de contribuer à leur mieux-être matériel et psychologique mais aussi, ce faisant, d’assurer le sien et de favoriser sa propre croissance.
Cetron, Marvin  American Renaissance : Our life at the Turn of the 21st Century, Éd. St-Martin Press, N.Y.

Lorsque nous nous interrogeons sur l’avenir, trois attitudes se dessinent :

• les uns imaginent l’avenir comme un développement du monde actuel et mettent leur espoir dans l’évolution de la science et de la technologie;

• certains redoutent les conséquences de nos choix collectifs, qui risquent d’enclencher un processus de destruction à l’échelle de la planète et une forme de régression de la conscience;

• d’autres, enfin, estiment que, devant l’ampleur du défi que nous devons relever, nous parviendrons à résoudre les problèmes auxquels nous avons à faire face grâce à une évolution rapide des mentalités.

Cette dernière attitude est celle qu’adopte le futurologue américain Marvin Cetron qui prévoit dans les années à venir un retournement des valeurs, qu’il décrit comme le passage de l’éthique du "moi" à celle du "nous"...

C’est ainsi, par exemple, qu’il prévoit l’existence d’ici l’an 2 000 aux États-Unis – mais on peut supposer que cette prévision s’applique à nous, du moins quant à l’esprit – d’un service national obligatoire de deux ans pour les jeunes, hommes et femmes, comportant trois options : le service militaire, le service social pour les déshérités et le service dans les pays en développement.

Chaque fois que j'ai fait état dans mes conférences d’une telle éventualité, elle a toujours été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. On ressent de plus en plus la nécessité d’une participation active des jeunes, dans une forme ou dans une autre de service social.

Il est vrai que les adultes souhaitent souvent trouver ou provoquer chez les jeunes des attitudes qu’eux-mêmes n’ont pas toujours la rigueur de s’imposer... C’est peut-être ça, le progrès!

Jacques Languirand

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