Scénarios de vie
Des clefs pour les voir et pour en sortir

Nous allons maintenant tenter de répondre à des questions telles que : Pourquoi recommence-t-on les mêmes erreurs? Pourquoi reproduit-on les mêmes histoires? Qu’est-ce qui nous pousse à répéter un scénario de vie qui ne nous convient pas, et comment faire pour en changer? J’ai sous les yeux un livre remarquable de Jean Cottraux, qui s’intitule La répétition des scénarios de vie, paru aux Éditions Odile Jacob (2001). Ce n’est pas un ouvrage nécessairement digeste ni vraiment facile, mais il vaut la peine d’être bien creusé pour ceux qui voudraient entreprendre la démarche. Je tiens à mentionner que Jean Cottraux est un personnage très important. Psychiatre, ancien président de l’Association européenne de thérapie comportementale et cognitive, membre fondateur de l’Académie de thérapies cognitives, il enseigne à l’université de Lyon, etc. Il a publié un autre ouvrage intitulé Les ennemis intérieurs, aux éditions Odile Jacob.

COTTRAUX, Jean.
La répétition des scénarios de vie – Demain est une autre histoire
,
Éd. Odile Jacob,
2001

Nous sommes à une époque où l’on parle volontiers de son vécu…

" Chacun pourrait raconter sa vie comme un film, fait de scènes reconstruites par la mémoire, et le raconter à un auditeur de son choix. […] Le récit de vie s'adresse toujours à un témoin, et le plus intime des journaux espère le lecteur ", écrit Jean Cottraux.

" De fait, une vie sans histoire n’existe pas, poursuit l’auteur dans l’introduction. Pour le dire autrement, une vie sans histoire serait une histoire sans vie. Il suffit d’examiner n’importe quelle existence à la loupe pour voir qu’elle n’est qu’une suite de problèmes plus ou moins bien résolus. " Puis il s’amuse à citer le monsieur Fenouillard mythique : " Comme le disait l’excellent Monsieur Fenouillard : ‘ La vie est un tissu de coups de poignards qu’il faut boire jusqu’à la lie. ’ " [rires]

" Qu’est-ce qui distingue ce qu’on peut appeler un scénario de vie de la bêtise ordinaire? ", demande-t-il un peu plus loin. Parce qu’il s’agit ici de scénarios qui ne vont pas du début à la fin de la vie, mais qui sont plutôt des moments qui reviennent périodiquement dans la vie. Ce qui fait la différence entre la bêtise humaine et un scénario de vie, selon lui, c’est l’intelligence. " La bêtise se satisfait d’elle-même : la personne prise dans un scénario souffre du caractère répétitif de sa vie. "

 Les grands thèmes de scénarios

Je vais vous donner certains exemples et peut-être allez-vous vous reconnaître un peu dans certains scénarios de vie. Toujours les mêmes problèmes avec toujours le même genre de personnes.

Au travail

  • L’ambition professionnelle qui se heurte aux mêmes conflits.
  • L’incapacité à rebondir après un échec professionnel.
  • Les conflits répétés avec les collègues sans raison ou sans grande raison objective.
  • L’incapacité à se dégager d’une situation pénible.
  • L’incapacité à accepter la réussite sans angoisse ni dévalorisation personnelle.
  • La peur du contact avec les autres.
  • L’inhibition de l’action.
  • L’épuisement, la perte de plaisir, l’impression que la ‘ source est tarie ’ (burn-out).

Sexe et sentiments

  • Les mariages suivis de divorces et de remariages, eux-mêmes suivis de divorces.
  • La recherche incessante, et sans cesse déçue, de l’amour parfait.
  • La sexualité à répétition sans satisfaction et sans amour.
  • Le rejet par des partenaires successifs pour des raisons identiques.
  • Le choix de partenaires aux caractéristiques semblables, mais toujours insatisfaisants.
  • Le rejet par des partenaires qui s’effectue de manière répétitive et stéréotypée.
  • L’incapacité à faire un choix ou à prendre une décision.

Les traumatismes

  • Les traumatismes psychologiques répétés.
  • Les traumatismes physiques à répétition.
  • L’incapacité à prendre de la distance par rapport à un traumatisme.

Les conduites impulsives et à risque

  • La violence et l’agressivité répétées.
  • La prise régulière et incontrôlée de drogues ou d’alcool.
  • Les accidents de voiture à répétition.
    (Il y a des gens qui ont des accidents de voiture, mais régulièrement. Un mois après, un accident et pan! Deux mois après, re-pan! etc.)

Destin et inconscient
L’entreprise n’est pas toujours facile. Je dirais même, au contraire, que c’est toujours difficile de prendre conscience d’un scénario de vie avec lequel on est pris.

" La vie est-elle un film? s’interroge l’auteur. […] Ceux qui sont pris dans un scénario de vie en souffrent : ils répètent jusqu’à la nausée ce qu’ils devraient éviter de faire. […] Certes, la vie n’est pas un film, mais les scénarios de vie répètent les scénarios de films, tout comme les scénarios de films répètent les scénarios de vie ", explique-t-il.

Il y a des propos clairs et tripatifs qui nous renvoient à la notion de destin.

" La notion de destin nous renvoie au problème central qui nous préoccupe, affirme Jean Cottraux : nos actions sont-elles totalement déterminées par un scénario qui nous contraint à agir, ou bien sommes-nous libres? – Si on estime que nos actions sont déterminées par un scénario, peut-on se libérer de ce scénario? Toute la question est là, finalement. – Et si nous sommes libres, quel est notre degré de liberté? Le dilemme responsabilité/irresponsabilité apparaît dans toutes les conceptions du destin qui se présentent sous forme contradictoire. Il pourrait s’énoncer de la manière suivante : ‘ tu es programmé, mais tu es libre ’.

L’entreprise n’est pas toujours facile. Je dirais même, au contraire, que c’est toujours difficile de prendre conscience d’un scénario de vie avec lequel on est pris. Parce que ça repose sur des facteurs très divers. Il faut compter, par exemple, avec des facteurs biologiques, des facteurs psychologiques, des facteurs environnementaux. Tant et aussi longtemps que tu en arrives à dire pour te défendre : " Ce n’est pas moi, c’est mon inconscient qui a fait cela. Je ne suis pour rien dans mes pulsions ", etc.

On se doute bien que les causes profondes de ces conduites scénarisées, pour ainsi dire, se situent en partie dans l’inconscient. Or, il y a trois inconscients, précise notre auteur.

" Il est possible de distinguer trois formes d’inconscients, dont l’origine et les fonctions sont différentes, bien qu’elles soient reliées les unes aux autres :

  1. Un inconscient biologique ou cérébral, qui correspond à l’activité neuronale automatique et au fonctionnement neuroendocrinien : il sous-tend les processus cognitifs conscients et inconscients ainsi que les émotions.

  2. Un inconscient environnemental, correspondant aux influences extérieures qui conditionnent les comportements et les attitudes psychologiques : il inclut l’éducation mais aussi les éventuels traumatismes graves qui peuvent imprimer leur marque sur la personnalité de chacun et conduire aux scénarios de vie les plus contraignants – à partir des expériences qu’on a faites dans un milieu donné.


  3. Un inconscient cognitif, qui correspond à l’ensemble de processus mentaux automatiques : c’est lui qui en s’articulant aux deux autres produit des scénarios de vie. "

Les grands traits de la personnalité

On arrive ici aux grands traits de la personnalité qui viennent jouer un rôle important dans la formation de ces scénarios de vie. Voici les quelques dimensions des deux pôles :

Ouverture aux expériences, contrainte, extraversion, altruisme agréable pour l’un, et fermeture à la nouveauté, impulsivité, inhibition (introversion), comportement antisocial pour l’autre

Il y a beaucoup de termes scientifiques dans cet exposé. On parle de neuroticisme (ou névrosisme), par exemple. Mais, au fond, ce sont des phénomènes qui nous sont familiers.

" Le neuroticisme (ou névrosisme), explique Cottraux, est opposé à la stabilité émotionnelle. C’est une dimension qui correspond à certains nombres de traits : l’anxiété, la dépression, les sentiments de culpabilité, l’estime de soi basse, la tension, l’irrationalité, la timidité, les sautes d’humeur, l’expression exagérée des émotions. Plusieurs études ont montré qu’un score élevé de neuroticisme s’accompagnait de vulnérabilité à la dépression et à de dépendance à autrui. "


Génétique et tempérament

La génétique, ce n’est pas le destin. Mais…

" Napoléon disait : ‘ L’anatomie, c’est le destin. ’ Ce fatalisme biologique se retrouve à l’orée de toute vision réactionnaire du monde : si l’anatomie est un destin et la génétique un sort, ceux qui ne sont pas bien nés n’ont plus qu’à se résigner à l’inévitable… de dire notre auteur, Jean Cottraux. Heureusement, la génétique moderne ne donne pas raison à Napoléon. – Il faut dire que Napoléon était assez petit, et c’est peut-être ce qui lui a donné cette formidable énergie de se dépasser, en quelque sorte.

" Il a notamment été montré que les sources de variation dans la personnalité étaient constituées à 50 % par des facteurs héréditaires et à 50 % par des facteurs environnementaux. – Incidemment, ça correspond à ce que disait Boris Cyrulnik, à la blague, récemment : " Tout est à 100% génétique et tout est aussi à 100% environnemental. " Ce qui revient au même mais il voulait frapper l’imagination. – […]

" Il faut donc considérer tout ce qui a trait au tempérament avec beaucoup de prudence. Des études longitudinales sur les enfants ont montré la grande difficulté à prédire la personnalité future à partir du tempérament initial. Les enfants ont une grande capacité à absorber une expérience traumatique : tout comme chez les adultes, seuls 20 à 25 % des enfants traumatisés développent des troubles; c’est le phénomène bien connu de ‘ résilience ’ ou capacité à rebondir – que nous avons abordé à quelques reprises, entre autres, avec Boris Cyrulnik.


Trouver le bon scénario
" Le désir de changement peut conduire à sortir du piège que représente un scénario de vie débutant, souvent consciemment vécu, bien que la personne qui en subit les effets ait du mal à trouver la porte de sortie. "

À une certaine étape de sa vie, il arrive parfois qu’on a envie de dire :

" On s’est trompé d’histoire. "

" Voilà ce que perçoivent et expriment les personnes qui n’arrivent pas à bien vivre leur vie, explique Jean Cottraux. Confusément, elles sentent qu’un piège s’est refermé sur elles et qu’elles vont répéter, à contrecœur et à l’infini, un rôle qui n’est pas celui qu’elles auraient choisi.

" Certes, le rôle actuel a des avantages, qu’il faudra bien peser avant de chercher à modifier le scénario. Changer, c’est mourir un peu, car c’est renoncer à une partie de soi, et quelquefois à des relations très proches. Changer, c’est partir un peu, vers une terre étrangère. – J’aime beaucoup cette formule. – Le tout est de savoir si l’émigration vaut le voyage. "

On nous montre ici finalement comment, par fidélité à certains schémas mentaux, nous devenons, sans en être conscient, prisonnier d’un rôle, d’un personnage. En tombant amoureux systématiquement de la mauvaise personne, par exemple. Vous en connaissez sûrement des gens qui vivent cette expérience. En nous obstinant dans une voie qui n’est pas la nôtre, en multipliant les conflits, les conduites à risque, etc.

Il y a des mécanismes psychologiques qui sous-tendent ce genre de comportement. Ils impliquent des conséquences dramatiques, ils véhiculent des grands mythes et expriment des grands types de personnalité. Tout est dit pour permettre à chacun de sortir du piège de la répétition et de réinventer sa vie. Incidemment, comme toujours, je ne le répéterai jamais assez : il faut d’abord VOIR.

" Le désir de changement peut conduire à sortir du piège que représente un scénario de vie débutant, souvent consciemment vécu, bien que la personne qui en subit les effets ait du mal à trouver la porte de sortie. Il sera activé par un sentiment d’ennui, lié au fait de toujours répéter les mêmes situations, par l’impression d’‘ avoir déjà joué le film ’ ou d’‘ avoir déjà donné ’, ou encore par la perception de sa propre souffrance. "

Les sept étapes du changement sont les suivantes :

  1. S’interroger (VOIR) sur l’existence réelle ou non d’un problème répétitif.
  2. Définir le scénario.
  3. Évaluer l’impact du scénario sur la qualité de vie.
  4. Développer la motivation au changement.
  5. Déconstruire le scénario.
  6. Utiliser la résolution de problèmes.
  7. Réécrire le scénario.

La méthode de résolution de problème

Tout problème a sa solution, c’est ce que vous pouvez vous dire.

" La méthode de ‘ résolution de problèmes ’ se fonde sur un modèle circulaire comprenant sept étapes, explique Jean Cottraux, qui ramène souvent à l’étape 1, car la première solution trouvée est rarement la plus adaptée. "

  1. Définir le problème : cette étape consiste à expliciter et à approfondir le problème, à en voir les causes, les conséquences.[…]

  2. Élaborer les solutions : il s’agit d’inventorier toutes les solutions possibles, sans les évaluer ni les censurer. Une sorte de ‘ brain storming ’. Soyez le plus créatif possible. […]

  3. Évaluer les solutions : mesurez chacune des solutions en recensant ses avantages et ses inconvénients. – Ça vient toujours ensemble ces deux phénomènes d’ailleurs. – […]

  4. Prendre une décision : comparez le bilan des différentes solutions et optez pour une solution ou pour un ensemble de solutions. Chercher plus un compromis que la solution parfaite. – Important ça.

  5. Exécuter la décision : précisez les tâches liées à l’exécution de la décision et fixez-vous un échéancier.

  6. Évaluer les résultats : mesurez les résultats de votre action en fonction des objectifs visés, du problème défini au préalable.

  7. Recommencer et reprendre la résolution de problème : si les résultats obtenus sont insatisfaisants, recommencez à la première étape en redéfinissant et en reformulant le problème non résolu. Ne regardez pas votre résultat comme un échec mais plutôt comme le signe que le problème doit être reformulé. "

Bref, changez de scénario si celui dans lequel vous êtes coincé ne vous convient plus. Faites confiance à votre créativité.

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Par 4 chemins/ Le 17 juin 2001/2e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

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