Évolution
Le progrès : est-il encore possible d'y croire?

Ah! le progrès… La question n’est plus de savoir si l’on peut croire au progrès mais s’il est encore possible d’y croire. Il est très difficile de répondre très rapidement à cette question sans y réfléchir sérieusement. C’est toute une interrogation sur le progrès à laquelle ont collaboré un très grand nombre d’intellectuels qui se sont penchés là-dessus, qui a donné lieu à un ouvrage qui s’intitule : Peut-on encore croire au progrès?, paru aux Presses universitaires de France (PUF).

COLLECTIF
(Sous la direction de
BOURG, Dominique
& BESNIER, Jean-Michel).
Peut-on encroire au progrès?,
Éd. Puf,
Coll. " La politique éclatée ",
Paris,
2000.

FINKIELKRAUT, Alain.
" Le mythe du 21e siècle "

D’un côté, il y a les technophobes et de l’autre, les technophiles; autrement dit, les amis de la technologie et ceux qui en ont peur.

Alain Finkielkraut, l’un des auteurs qui a participé à cet ouvrage, fait observer que :

" Le progrès n’est plus un arrachement à la tradition, il est notre tradition même. Il ne résulte plus de décision – il vit sa vie, automatique et autonome. Il n’est plus maîtrisé, il est compulsif. Il n’est plus prométhéen, il est irrépressible. Nous sommes soumis à la loi du changement, comme nos ancêtres pouvaient l’être à la loi immuable. L’homme, par la technique, affirmait sa liberté. C’est le sens même du mythe de Prométhée : en volant le feu et les armes mécaniques, l’humanité s’empare de savoirs qui appartenaient initialement aux dieux seuls. La technique désormais est notre destin.

" Il n’y a donc pas de mérite particulier à faire bouger les choses car elles bougent toutes seules. – Peut-être même qu’elles bougent trop vite, comme le laissait entendre Lewis Carroll… – On peut même dire que, dans un monde voué au mouvement et à l’innovation permanente, innover vraiment ce serait ralentir, agir contre l’ordre établi […]; seule l’interruption des processus en cours mériterait le nom de ‘ révolution ’ ", ajoute-t-il.

Ah! la confusion qui règne à certains moments dans les esprits! Je parle du mien d’abord. À propos de l’efficacité, il y a cette formule de Bertrand Russell que j’aime bien rappeler : " Si tous les généraux avaient été efficaces, où en serions-nous? " C’est vrai, heureusement qu’il y a eu beaucoup de perdants dans les guerres. Au moins un pour deux, sinon parfois les deux. Il arrive même qu’on ne sache plus vraiment qui a gagné.

Puis notre philosophe s'intéresse au domaine des biotechnologies :
" Et ce que nous promettent les biotechnologies, c'est l'annexion du vivant à cette réalité malléable et intégralement disponible. Comme l'écrit Jeremy Rifkin –
dont je vous parlais justement la semaine dernière à propos de l'ère des réseaux et des services :

"‘ Depuis des milliers d’années, l’homme avait appris à amalgamer, fondre, souder, forger et brûler la matière inanimée pour en tirer des objets utiles. Il apprend désormais à épisser, recombiner, insérer et coller la matière vivante pour la transformer en marchandises. ’ " Et ce serait la dernière frontière qu’on aurait franchi, d’après Finkielkraut qui cite encore Rifkin :

" Notre capacité à isoler, identifier, recombiner les gènes met à notre disposition, pour la première fois, l’ensemble du patrimoine génétique de la planète en tant que principale matière première de toute activité économique future. " Aie aie aie! Considérez-vous, messieurs, dames, comme la matière première de toute économie future.

À titre d’exemple, on raconte ce que font les chercheurs pour améliorer la " productivité " de certains animaux – vous allez voir, c’est délirant  :

" Grâce aux génies génétiques, les chercheurs mettent au point des superanimaux permettant d'améliorer la production alimentaire. Rifkin nous apprend ainsi qu'à l'Université du Wisconsin, ‘ des chercheurs ont modifié les gènes de dindes couveuses pour améliorer leur productivité. Les dindes qui couvent pondent 25 à 30 % moins d’œufs que les autres. Comme elles constituent plus de 20 % d’un cheptel normal, les chercheurs désiraient étouffer cette forme de l’instinct maternel, car la couvaison perturbe la production et coûte aux producteurs beaucoup d’argent. En bloquant le gène qui produit la prolactine, les biologistes réussirent à limiter l’instinct naturel de couvaison chez ces dindes. Modifiées grâce au génie génétique, ces dindes ne font plus preuve du moindre instinct maternel. En revanche, elles pondent davantage ’ " précise-t-on.

Quel progrès! D’où le titre de l’ouvrage : Peut-on encore croire au progrès? Remarquez, si j’élevais des dindes peut-être que je penserais autrement.

C’est ici que j’ai trouvé cette phrase d’Albert Camus :

" ‘ Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande : elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. ’ Grande tâche, mission urgente et salutaire entre l’artificiel et le culturalisme ", commente Finkielkraut.

Je me demande si cette formule ne serait pas exactement un mot d’ordre pour nous maintenant et dans quelle mesure on n’a pas tous hérité de cette mission.

Au début de son article, Finkelkraut raconte que dans un tramway, un jour, à Varsovie (mais ça aurait pu être à Montréal parce que moi, un jour, j’ai entendu la même chose quand j’étais jeune), il avait entendu : " Avancez vers l’arrière, s’il-vous-plaît! ". [rires] Il dit que c’est une image intéressante de l’expérience du 20e siècle.

" Le progrès
est le mode de l’homme.
 "

Voici ce qu'écrivait Victor Hugo dans Les Misérables, dans une des plus importantes tirades de ce roman. Et je trouve intéressant de le citer maintenant parce qu’il témoigne bien de son époque (la fin du 19e siècle), et que cette croyance au progrès s’est poursuivie dans tout le 20e siècle, me semble-t-il :

" Le progrès est le mode de l’homme. La vie générale du genre humain s’appelle le Progrès : le pas collectif du genre humain s’appelle le Progrès. (…) Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en somme, on pourrait dire qu’il a marché, même endormi, quand il a grandi. Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. "

Tel était l’espoir qu’on avait à l'époque et qu’on a toujours. Pour ma part, je vous dirai que j’essaie de l’entretenir en moi, sans nécessairement tomber dans l’angélisme un petit peu hugolien, parce qu’on sait qu’avec le progrès, il y a toujours un prix à payer.

 

" S’il est encore permis de parler de progrès, ce sera à présent au risque de l’archaïsme et du vœu pieux ", écrit Jean-Michel Besnier dans la conclusion de cet ouvrage. Il ne faut pas non plus être technophobe au point de perdre le Nord par rapport à tout ça.

" La réalité paraît en effet nous enjoindre d’affronter la ‘ décroissance ’ économique, le ‘ désencombrement ’ du quotidien et d’examiner les conditions d’une saine ‘ dématérialisation ’ de l’industrie, poursuit Besnier. Ces derniers vocables, qui ont notamment cours chez les tenants d’une écologie industrielle, sont en passe de relayer pour nous, Occidentaux repus, le lexique du progrès cher à Hugo. Rares sont en effet, ceux qui peuvent croire sans arrière-pensées que le siècle à venir sera encore celui de l’‘ innovation permanente ’, même si l’expression martèle le descriptif des cursus d’élèves-ingénieurs. […]

" Le progrès n’est plus rédempteur à nos yeux, il ne nous laisse plus espérer cette métabolisation automatique du mal en bien... "

" Le progrès n’est plus rédempteur à nos yeux, il ne nous laisse plus espérer cette métabolisation automatique du mal en bien, à laquelle croyaient les hommes du siècle des Lumières. – Quand le changement est-il intervenu? Il n’y a pas si longtemps, autour de 1950. Je le sais, j’y étais. 

" Impensable il y a encore peu de temps, le principe de précaution auquel on en appelle aujourd’hui, signifie cette déviance a priori pour les effets pervers qu’engendre la moindre action surtout si elle vise à réaliser le meilleur pour tous. " Ça serait peut-être la solution de vivre en tenant compte de ce principe de précaution...

Les auteurs en ont beaucoup contre cette formule-là : le " meilleur pour tous ", ça ne les enchante pas du tout.

 

Dans cet ouvrage, on s’adresse finalement à ceux qui, au fond, refusent de céder à l’euphorie comme au catastrophisme. Mais il ne faut pas toujours prendre ce qui nous arrive, ce qui est neuf, comme étant un témoignage de progrès ou en soit un, véritablement : il faut toujours se souvenir que la technologie doit, en principe, nous aider à élever la conscience mais que le véritable progrès consiste surtout dans l’élévation de la conscience.

 L'homme cosmique

 Où diable est passé le progrès?

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Par 4 chemins/ Le 21 janvier  2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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