Connaissance de soi
Des bons côtés du narcissisme

Je n’étais pas, quant à moi, habitué à considérer le mot narcissisme d’une façon positive. Je pensais que c’était associé en particulier à l’égocentrisme. Pourtant, je savais qu’une certaine forme de narcissisme pouvait contribuer à étayer, à structurer la personnalité. Tout à coup, il y a ce livre qui m’arrive : Du bon usage du narcissisme, paru chez Bayard, de Alberto Eiguer, qui met l’accent sur l’aspect positif du narcissisme.

 

Le self ou la personne qui est moi

EIGUER, Alberto.
Du bon usage du narcissisme
,
Éd. Bayard,
Coll. " Psychologie ",
Paris,
1999.

Dans un chapitre de son ouvrage consacré à l'identité, Alberto Eiguer fait appel à Donald Winnicott, un tripatif psy britannique dont je vous ai parlé à plusieurs reprises et en particulier à propos de la crise d'adolescence.

" Parmi les tenants du narcissisme positif, Donald Winnicott a joué un rôle particulièrement important en montrant comment il organisait la vie psychique dès le début de l’existence. À cet égard, les découvertes concernant le self sont très fondatrices. Le self renvoie à la représentation que l’on se fait de soi; c’est le soi-même, cette autoperception (de soi par soi) qui a une fonction de synthèse : unifiant les différentes parties de soi et les différents moments de la vie, elle procure un sentiment de plénitude. Ainsi, le self serait cet élément unificateur de la personne qui constitue son noyau le plus vivant. Winnicott le définit comme ‘ la personne qui est moi ’, son feu sacré. "

  Les deux facettes du narcissisme



Il y a deux façons d’aborder la question.

" Chaque facette du narcissisme a son contrepoint, son versant excessif, voire pathologique, explique Eiguer. Le tableau suivant permet de voir comment les composantes d'un narcissisme sain et fonctionnel risquent, par leurs excès, d'engager l'individu sur la voie malsaine, voire de la souffrance. "

Voici une partie du tableau reproduit dans l'ouvrage :

Aspects du narcissisme réconfortant…

…dont l’excès frôle la psychopathologie

Respect de soi

Présomption

Confiance en soi

Conviction d'invulnérabilité

Ordre (désir d’)

Rigorisme (désir de)

Expansion (tendance à l')

Envahissement (tendance à l')

Fusion (tendance à la)

Symbiose (tendance à la)

Il y a donc un narcissisme qui est sain parce que cela signifie être soi-même. C’est toute la question de l’identité qui est en cause ici, et cela joue un rôle très important dans l’intimité également. Et ça évolue à différents âges de la vie, révélant des aspects différents selon les âges. En résumé, le narcissisme comporte une dimension constructive qui se traduit par des attitudes positives envers le monde, ce qui n’est pas le cas du vilain narcissisme, le méchant… [rires]

Le mythe de Narcisse
Je me suis rappelé d’où vient le concept de narcissisme. C’est du mythe grec de Narcisse, ce bonhomme qui se regarde dans l’eau, se trouve beau, et qui s’aime tellement. Mais ce qu’on ne rapporte pas généralement – un détail très intéressant parce que ça montre jusqu’à quel point le narcissisme peut être pervers – c’est que Narcisse meurt de soif plutôt que de toucher à l’eau et brouiller ainsi son image. Extraordinaire non? Ça va loin. Et l’image, pour un narcissique négatif, c’est très important, évidemment. C’est un aspect essentiel du psychisme, qui a beaucoup à voir avec l’estime de soi. Mais dans le cas du bon narcissisme, l’estime de soi devient au service de la société.

De la formation du moi

L’auteur, Alberto Eiguer, dans son ouvrage Du bon usage du narcissisme, revient sur la question du narcissisme chez l’enfant en particulier et sur la théorie de Winnicott. Vous savez comment l’enfant vit beaucoup d’illusions quand il est jeune…

" Pour la première fois dans l’histoire de la psychanalyse, l’illusion développée chez le tout jeune enfant apparaît comme un état normal – et non pas anormal, comme l’illusion de grandeur qui pourrait lui faire dire : " Moi je suis ceci ou cela, le protecteur de ma mère, un chef indien, etc. " – Cette illusion [de l’enfant] est en résonance avec celle de la mère, chez qui l’exaltation, l’état d’admiration, voire de folie, est tout à fait normale. L’illusion, poursuit-il, tout comme l’omnipotence sont des créations narcissiques où prime la vision tout à soi des choses : loin de déformer l’esprit de l’enfant, elles le renforcent. "

" L'approche de Winnicott, poursuit Eiguer, permet aussi de revenir sur des concepts trop vite oubliés : le rôle de la tendresse dans la construction du Moi de l’enfant. " Donc du rôle de la mère dans la formation du self, de l’identité, et de la dimension positive du narcissisme également. À ce sujet, il mentionne le cas, par exemple, de Leonardo Da Vinci auquel Freud s'était intéressé et sur qui il avait écrit un ouvrage intitulé Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci :

" Freud insiste sur l’amour intense et exalté de Catherina, la mère de Léonard, qui donnera à l’enfant ce qui était destiné à son amant trop absent, explique Eiguer; elle trouva dans ce lien un refuge et une consolation. La conviction de Léonard, nourrie de ce narcissisme délégué, lui faisait sentir qu’il avait les moyens de bouleverser la nature… En même temps, cela devait rester son secret à lui. Alors peu importe si les machines [inventées par Da Vinci] devaient servir ou non : il suffisait que sa chère mère soit persuadée de son exceptionnel talent. "

Je suis bien conscient que c’est un peu œdipien mais il y a des limites partout. Tu vas dans une direction et ça s’arrête à un moment ou ça ne s’arrête pas, alors ça devient plus pénible. Je suis conscient de tant de choses, vous savez… [rires]

J’aime beaucoup Winnicott car il n’a pas tendance à nous envoyer à l’hôpital pour rien. Vous êtes fou? C’est normal. Vous vivez d’illusions? C’est normal.

Hautement tripatif...
[rires]

 

Je vous ai parlé de l’estime de soi et de la sociabilité. C’est très important de savoir que le narcissisme est au service de la vie, comme le dit notre auteur.

Par exemple, dans le sentiment amoureux, dans la faculté d’être soi-même, dans l’humour, dans l’art, dans la sociabilité, dans les idéaux également. C’est une réflexion qui est pleine de surprises, du moins en ce qui me concerne, sur l’amour de soi et ses bons usages, puisque généralement on confond narcissisme et égocentrisme.

" Souvent utilisé pour désigner des personnalités envahissantes ou dominatrices, le narcissisme n’a pas bonne presse. Pourtant, nous savons tous intuitivement qu’il faut s’aimer un tant soit peu et se faire confiance pour réussir sa vie. La capacité de convaincre, l’enthousiasme, la créativité n’en sont-elles pas la meilleure preuve? ", se demande Eiguer.


Certaines dérives du narcissisme

On ne peut nier qu’il existe également des problèmes graves reliés au narcissisme…

" En dépit des dérives extrêmes possibles, il semble bien que ce soit le narcissisme constructif qui soit mis à contribution par le collectif, explique notre auteur. […] En même temps, de nombreux exemples soulignent les dérives extrêmes qu’entraîne cette psychologie collective – la psychologie de la foule : quand on se confond avec les autres au lieu d’être soi-même et que tout à coup on est soi-même par le renforcement que nous donnent les autres qui sont avec nous… –, quand elle est manipulée par des esprits sans scrupules cherchant à établir leur pouvoir. Le procédé est connu : on commence par définir un ‘ nous ’, qui correspond aux aspirations du plus grand nombre, ensuite on se démarque des étrangers, les autres, en créant un clivage entre les bons, (les ‘ nôtres ’, ceux qui appartiennent au groupe), et les mauvais (ceux d’en face qui n’y appartiennent pas). " On devient plus les autres que soi, pour ainsi dire. Telles sont les dérives qu’entraîne la psychologie collective quand elle est manipulée par des esprits sans scrupules cherchant à établir leur pouvoir.

" Dans l’humour et l’ironie, le narcissique est un enfant espiègle : il aime les renversements tout en cachant son jeu. "
 

J’aimerais mentionner en passant qu’il y a parfois des cas où l’identité se porte mal. Par exemple…

" Le psychotique, le schizophrène, le dysmorphophobique nous disent par leur malaise ce qui la constitue et en quoi elle est essentielle. Par exemple, le psychotique se définit comme celui qui vit une rupture du sentiment de soi à soi. […] Chez le psychotique, la dysmorphophobie – ou la crainte de voir ses formes physiques ou psychiques changer – adopte l’allure d’un délire circonscrit plus ou moins structuré. On voit des malades harceler des chirurgiens plastiques pour se faire opérer. "

C’est un cas de dérive. On était conscient de ça, il me semble, mais je me rends compte que je n’étais pas assez informé sur l’importance du narcissisme dans la mesure où l’on identifie le mot à celui du self, de l’identité finalement.

" Pour défendre son narcissisme, il est préférable de prendre son destin en main et de ne pas craindre les conséquences de ses actes.  "

" Pour défendre son narcissisme, il est préférable de prendre son destin en main et de ne pas craindre les conséquences de ses actes. Si l’on y parvient… nous dit l’auteur. Le problème du déprimé et d’autres patients est le suivant : leur amour-propre ne peut abandonner l’avant-scène, il veut sans cesse être alimenté. Or, dans le rapport du Moi au narcissisme, il est nécessaire que ce dernier se connecte de temps à autres avec le premier, mais qu’il se déconnecte quand le Moi n’a plus besoin de lui ", pour ne pas contribuer à un renflement du Moi. Bon, on commence à comprendre quelque chose là-dedans.

 

Vivre avec un idéal

Il me reste à vous parler d’un aspect qui m’importe beaucoup : vivre avec un idéal, qui est l'un des derniers chapitres de l'ouvrage de Alberto Eiguer.

" En quoi la reconnaissance des dimensions constructives du narcissisme peut-elle nous aider à mieux vivre au quotidien?, demande Eiguer. D’innombrables individus s’interrogent sur l’amélioration de la qualité de leur vie : comment la rendre plus vivante, créative et productive, moins fatiguante et trépidante? Devons-nous continuer à penser que seules les vacances nous permettraient de réaliser nos rêves de paix et de convivialité? […] Nous avons vu que certains patients sont parvenus à mieux s’aimer en éloignant ce qui les conduisait malgré eux à se vivre comme diminués. – Car l’idée ce n’est pas juste de se regarder soi, il faut regarder l’entourage aussi.

" La quête d’un idéal serait-elle la plus fréquemment oubliée des aspirations de l’homme moderne? On me permettra de répondre par l’affirmative, de poursuivre notre auteur. À observer l’empressement de ceux qui passent leur temps à courir. – à la poursuite de quoi, vers où? –, on éprouve un sentiment de perplexité. Fascination des plaisirs immédiats, stimulés, il est vrai, par une société qui pousse à la consommation : courir pour courir afin de se donner le sentiment aléatoire d’exister. "

Comme le disait la Reine Rouge : " Dans mon pays, il faut courir bien vite si l’on veut rester au même endroit et, pour aller ailleurs, il faut courir deux fois plus vite. "

" La quête d’un idéal serait-elle la plus fréquemment oubliée des aspirations de l’homme moderne? "
 

Notre rapport aux autres

En conclusion, Alberto Eiguer parle d’autrui, du rapport avec l’autre et c’est très important. Si on a un bon rapport à soi, on a un bon rapport aux autres également.

" Il est aisé de respecter le narcissisme d’un autre quand il ne nous contredit pas. La tâche est plus difficile quand il se fait provocant. […] De manière générale, le bon usage de notre narcissisme nous conduira à nous situer face aux autres en reflet, plutôt qu’en miroir. Ainsi les deux narcissismes en profiterons et notre vie sera vécue avec une autre intensité ", nous dit Alberto Eiguer dans son ouvrage Du bon usage du narcissisme, aux Éditions Bayard.

" Le bon usage de notre narcissisme nous conduira à nous situer face aux autres en reflet, plutôt qu’en miroir. "

Ah j’adore cette formule! En reflet des autres donc, plutôt qu’en miroir de soi. Car c’est bien le problème qui nous emmerde tellement quand on rencontre des narcissiques qui ont l’ego gonflé et se projettent constamment eux-mêmes dans le miroir. Alors, au lieu d’être le reflet des autres, ils sont le miroir d’eux-mêmes.

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Par 4 chemins/ Le 21 janvier  2001/2e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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