Société
Reconstruire la société :
du communautarisme à l'amitié

J’ai passé un moment hautement tripatif à m’interroger sur l’importance de redonner vie aux communautés. Je n’ai pas sorti ça de ma propre matière grise, je tiens à le préciser, mais je me suis mis à me demander si on ne doit pas aborder de plus en plus cette question-là, en reprenant le discours de Amidaï Etzioni qui a fait l'objet d'un article dans le dernier numéro de Sciences Humaines.

 

À propos de Amidaï Etzioni

ETZIONI, Amitaï
(Propos recueillis par DORTIE, Jean-François & ZUBER, Martha).
" Comment reconstruire la société ",
Sciences Humaines,
janvier 2001,
N° 112.

Amidaï Etzioni : certains d’entre vous ont certainement vu son nom quelque part. Vous avez beau ne pas être né dans les années 50, il y a une limite tout de même! Vous étiez quand même là dans les années 1979-1980. Amidaï Etzioni était alors senior adviser (conseiller) à la Maison Blanche. Il a aussi été président de l’Association américaine de sociologie en 1994-1995, et l'un des fondateurs de l’Association internationale de socio-économie dont il a été le premier président en 1989-1990.

Homme très actif, et qui a une influence considérable actuellement dans le monde, Etzioni publie régulièrement des contributions dans le New York Times et le Washington Post. Il est d'ailleurs l'auteur d'une centaine d’articles et d'une vingtaine de livres, dont certains ont été traduits en français. Il tient un propos qui me paraît absolument vital et nécessaire.

Dans un article consacré à la pensée du sociologue, on dit qu'il est le chef de file du mouvement communautarien. À ce titre, il a d’ailleurs lancé le journal The Responsive Community. Nous sommes allés faire un tour sur le site de la revue : on y trouve entre autres beaucoup d’information et des articles hautement tripatifs sur l’importance de la communauté.

 http://www.gwu.edu/~ccps/rcq/index.html

  L'importance du communautarisme

 

Pourquoi cela est-il important? Parce que, dans nos sociétés modernes, cette approche peut apporter une solution à la difficulté que l’on a à vivre dans l’enthousiasme pour le progrès dont je parlais tout à l’heure.

Les sociétés modernes fonctionnent autour du couple État/marché, fait observer Etzioni. Et il a bien raison. Avez-vous entendu parler d’autre chose, vous, dernièrement? Le Marché, le Marché, le Marché qui est sensé régir notre vie et qui jamais ne nous laisserait tomber dans la misère… c’est du moins ce que disent les marchands. Et puis l’État a le dos bien large… Si on n’est pas capable de régler tel problème, l’État va s’en occuper. Si on fait faillite, l’État va prendre ça en main. S’il y a une inondation, l’État va trouver des solutions, etc.

Etzioni n’est pas le seul à croire en cette démarche qui vise à redonner vie aux communautés. Je vais, plus loin, vous en signaler d’autres que vous connaissez qui s’orientent en fonction de cette vision. C’est ce que Etzioni appelle la Troisième voie.

  La Troisième voie

" La troisième voie est celle qui doit conduire vers cette bonne société... "

" ‘ Nous avons besoin d’une claire vision de ce qu’on appelle la Troisième voie ’ écrit Etzioni en ouverture de son dernier livre The Third Way to a Good Society (Demos, 2000), explique Jean-François Dortier. Pour A. Etzioni, un bonne société résulte de l’équilibre entre trois éléments : l’État, le Marché et la communauté. La troisième voie est celle qui doit conduire vers cette bonne société, même si, précise l'auteur, elle restera toujours un idéal inaccessible, ayant pour rôle de fixer un horizon. – C’est ça qui est l’objectif qu’on poursuit et cet objectif ne peut pas ne pas faire appel aux communautés.

 

" L’État et le marché tiennent un rôle central dans les sociétés contemporaines, même si l’équilibre entre ces deux pôles est différent selon les pays. Par contre, les communautés ont été en partie détruites. "

" Qu’est-ce qu’une communauté? " Par exemple, le Plateau Mont-Royal à Montréal forme une communauté. Le Village, aussi. " Il n’y a pas de définition formelle, ni légale, de la communauté, poursuit J.-F. Dortier. Historiquement, les communautés ont été locales (villageoises), puis professionnelles (corporations), religieuses – bien sûr –, ethniques ou nationales ( Les diasporas) […]. Aujourd’hui, elles peuvent se reconstituer sur de nombreuses bases : les associations comme les Alcooliques Anonymes, les parents qui s’associent dans un quartier pour obtenir une crèche. La famille, les communautés de quartiers, les groupes de citoyens qui s’organisent : c’est autour de ces associations volontaires et mutuelles que peut se rebâtir une vie politique et sociale, locale ou nationale. "

Et tout cela nous invite à un débat sur les valeurs.

 

Des valeurs et de responsabilité

 

" Toute société suppose d’adopter des comportements moraux ou civiques (ne pas dégrader l’environnement, limiter la violence… – de ne pas poser ses bottines crottées sur les dossiers des fauteuils de cinéma aussi, comme j'en ai vu récemment… [rires] –). Les normes de la vie de groupe ne peuvent pas ne reposer que sur la Loi, l’État ou l’échange. La vie en société doit donner des droits mais aussi des devoirs.

 Pour la restauration de la notion de devoir.

C’est, selon A. Etzioni, le rôle de la communauté que d’entretenir, d'encourager ces devoirs et obligations morales les uns envers les autres. "

C’est cela la Troisième voie, la société civile, la communauté, l’État étant l’une des voies et l’autre, le Marché. Etzioni pense que les valeurs ne peuvent se définir dans l’absolu, que c’est dans le dialogue qu’on arrive à définir les valeurs de la bonne société dans un lieu donné. Il ajoute cependant ceci qui me semble absolument déterminant : " Les idées ne volent pas d’elles-mêmes. Si on veut construire un monde meilleur où la logique des valeurs compte autant que celle du marché ou du pouvoir, il faut se battre pour. " C’est clair.

Dans un de ses ouvrages, le sociologue Robert Bellah expliquait que les divorces, le déclin de la participation électorale, le déclin de la morale publique ne seraient que les symptômes d’un même mal : l’individualisme et le déclin des communautés de base de la société. On réclame donc un renouveau moral, le retour d’une citoyenneté fondée sur les communautés, base de la société, c’est-à-dire la famille, le quartier, l’association, l’école. Le mouvement communautarien est en train de naître, et ce renouveau moral est leur objectif.

Communautarisme

J’ai trouvé, en marge de l'article, cette définition courte du communautarisme :

" Mouvement de pensée né dans les années 80 aux États-Unis. Il s’oppose à l’individualisme excessif de la société américaine (on pourrait aussi dire occidentale) et prône la reconstruction des communautés comme groupes d’appartenance et de reconnaissance. L’individu n’est rien s’il n’est pas quelqu’un pour autrui. Cela implique des droits et des devoirs. "

Le mot " devoir " a quelque chose d’un peu dur mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une traduction. Je vois qu’en anglais, dans le journal des Communautariens (The Responsive Community) qui paraît quatre fois l’an, on dit : Rights and Responsibilities – Les droits et les responsabilités.

Les principaux représentants en sont Etzioni et d’autres philosophes dont, en particulier, Charles Taylor, le Montréalais-Québécois-Canadien de service chez les Communautariens. C’est un mouvement qui a des préoccupations qu’on devrait entretenir dans notre société si on veut vivre dans un monde agréable et tripatif, généreux, humain surtout.

Avant ce changement de cap survenu dans les années cinquante, la société américaine était une société bien établie avec des valeurs familiales, sociales, etc. Quand on dit américain ici, on veut dire occidental, bien sûr, mais il faut considérer aussi que Etzioni étant Américain, il s’adresse d’abord à cet auditoire qui lui est familier.

" ‘ Les communautés traditionnelles ont été détruites et c’est tant mieux, dit Etzioni. Elles disaient que les femmes devaient rester à la maison, qu’il fallait respecter la hiérarchie, exclure les Noirs, les homosexuels : j’ai combattu cela. ’ Mais il importe désormais de reconstruire une société civile sur des bases morales, poursuivent les auteurs. ‘ Nous avons désormais conquis des droits, mais nous n’avons plus de responsabilités. ’ "


L'amitié comme base sociale

DUFRESNE, Jacques.
" La Philia à l'âge des mots plastiques ", L’Agora,
Vol. 5, N° 2,
février-mars 1998.

Cette vision de la communauté, sur laquelle devrait normalement reposer la société, n’est pas nouvelle pour nous à l’émission : on en a parlé à plusieurs reprises, en particulier à propos de l’ouvrage de Charles Taylor, le philosophe, et d’un numéro spécial que L’Agora a consacré à ce que Jacques Dufresne a décidé d’appeler Philia, qui veut dire l’amitié.

" Le mot philia, tel que l’utilise Aristote pour désigner le lien amical entre les habitants d’une cité, correspond à ce que nous entendons par communauté ", explique Jacques Dufresne. Vous voyez, c’est dans l’air, ça se recoupe.

DUFRESNE, Jacques. " Promenade au pays de la philia et de la liberté ", L’Agora, Vol. 5, N° 2, février-mars 1998

Voici ce qu'écrit Jacques Dufresne dans un autre article dans lequel il explique d’une façon plus développée le concept de philia :

" La philia, quel que soit l’équivalent français adopté, c’est la réserve de chaleur humaine, d’affectivité, d’élan de générosité (au-delà de la froide impartialité et de la stricte justice ou de l’équité) qui stimule le compagnonnage humain au sein de la cité : et cela à travers les fêtes, les plaisirs, les jeux, comme à travers les épreuves. La philia c’est aussi le sentiment désintéressé qui rend possible de concilier, comme le veut Aristote, la propriété privée des biens et l’usage en commun de ses fruits, conformément au proverbe – repris par l’auteur de La politique à l’appui de sa thèse opposée à Platon – qu’entre amis ‘ tout est commun ’.

" Il manque quelque chose à cette définition de la philia, précise cependant Jacques Dufresne : l’intérêt pour l’être humain, le prochain, celui qu’on rencontre tous les jours au travail ou dans la rue, mais que l’on pourrait ne plus revoir. Cet intérêt qui rend possible le sentiment désintéressé, peut-être allait-il de soi dans les sociétés observées par Aristote. Il ne va plus de soi dans les nôtres. La routine dans la sécurité, qui nous incite à penser que nos proches sont immortels, est l’une des causes de notre manque d’intérêt pour eux. Une amie de Sakharov, dissidente russe nouvellement immigrée au Québec, à qui on demandait ses impressions sur son nouveau pays, répondit que ce qui l’étonnait le plus, c’était l’indifférence avec laquelle les membres d’une famille ou des amis se quittaient. ‘ Je viens d’un pays où nous n’étions jamais sûrs de nous retrouver. Cela donnait beaucoup d’intensité et de valeur à la présence et à la séparation. ’ "

Tous ces propos pour alimenter un peu notre réflexion sur l’importance de contribuer à créer, à animer cette troisième voie qui est celle de la communauté par rapport à l’État et au Marché.

 Projet de société

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Par 4 chemins/ Le 21 janvier  2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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