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La Voie du Samouraï

 

le modèle japonais... et le karoshi!

   


Que je vous dise tout d’abord que j’entretiens à l’égard de ce que l’on appelle le modèle japonais une certaine ambivalence. Je suis à la fois admiratif et dubitatif. Je crois donc nécessaire de préciser certaines des réserves qu’il m’inspire, mais aussi les raisons qui m’amènent à y recourir dans ma recherche sur le modèle du guerrier.

Comme d’autres, je constate que, dans le domaine de l’action comme dans celui de l’éducation, l’exigence que les Japonais ont à l’égard d’eux-mêmes me paraît souvent excessive et, pour tout dire, parfois névrotique. Les attentes de la société japonaise envers ses jeunes, par exemple, sont considérables. Le nombre de journées d’école au Japon est de 243 par rapport à 180 en Amérique du Nord. Mais ce n’est pas tant le nombre de journées d’école qui me trouble – car je serais même assez favorable à ce qu’on l’augmente chez nous – que la pression exercée sur les jeunes. Cette pression est telle qu’un nombre relativement élevé d’entre eux, comme nous l’apprennent certaines statistiques inquiétantes, en viennent à se sui-cider après avoir échoué un examen... Dans le domaine de l’action, les adultes s’imposent eux aussi des contraintes considérables, ce qui n’est pas sans effets positifs sur l’économie nationale : la productivité du Japon est supérieure à celle des pays occidentaux. Mais à quel prix?

Des études récentes font état d’un phénomène pour le moins alarmant, assez répandu pour avoir inspiré un néologisme : le karoshi, c’est-à-dire "la mort par surmenage..." Ce qui n’est pas rien!

Ce phénomène dont on a pris conscience ces dernières années a provoqué une remise en cause chez les Japonais de la sacralisation du travail, l’une des principales caractéristiques de la société nippone. Le Conseil national de défense des victimes du karoshi, créé récemment, estime que 10 000 salariés meurent chaque année de surmenage. On invoque parmi les causes le nombre d’heures consacrées au travail. Les statistiques nous apprennent en effet qu’un Japonais travaille 2 168 heures par an, contre 1 949 pour un Américain (on peut supposer que le nombre est à peu près le même au Canada) et 1 642 pour un Allemand. Ces chiffres officiels sont toutefois remis en question par le Conseil qui estime en fait à 2 600 le nombre d’heures passées au travail par un salarié japonais. Il n’y a pas de doute que les horaires de travail représentent un facteur important; mais aussi, me semble-t-il, la pression qu’exerce une certaine attitude collective par rapport au travail.

Avant d’aller plus loin dans cette critique du système japonais – qui me paraît d’autant plus s’imposer que je suggère ici sinon d’adopter, du moins de nous inspirer des principes mis de l’avant par l’un des plus célèbres Maîtres de la tradition des arts martiaux japonais, pour les appliquer à l’action –, je précise que cette critique ne m’est pas inspirée par le courant de nippophobie que l’on observe depuis peu dans certains milieux. Tout se passe, en effet, comme si nous entretenions désormais avec les Japonais un rapport complexe d’amour-haine qui découle sans doute de la peur qu’éveille en nous leur esprit d’entreprise, moteur de leur puissance économique croissante.

Cela dit, mon point de vue est d’un tout autre ordre.

     

"Ils n’en mourraient pas tous
Mais tous étaient frappés..."

La Fontaine

Ces dernières années, le phénomène du burn-out m’est devenu familier. Cette forme de mal-être m’apparaît comme l’effet, entre autres, des pressions exercées sur les individus par la société de production/consommation, société qui commande des comportements autodestructeurs. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le phénomène de la mort par surmenage, ou karoshi, ne nous est pas étranger, comme le démontre l’incidence chez nous des accidents cardiovasculaires. Les gens d’action qui, chez nous, vont d’un infarctus à un pontage, et ceux qui passent par toute une kyrielle de maladies psychosomatiques, sans oublier ceux qui se retrouvent en dépression, sont en fait sur la voie... du karoshi! Le burn-out en effet peut devenir la cause de troubles graves pouvant même entraîner la mort.

Dr Yujiro Ikemi; Zen et self-control (éd. Retz), avec le Maître zen Taisen Deshimaru.  
Il ne fait aucun doute que le facteur psychosocial est ici déterminant. Les comportements commandés par le système entraînent de la part des travailleurs, comme le souligne un médecin japonais, le Dr Yujiro Ikemi, "une hyperadaptation sociale mal compensée par un mode de vie stressant et autodestructeur". Le Dr Ikemi écrit : "Il est [...] clair que les névroses modernes qui accompagnent les troubles psychosomatiques sont le fruit de la suradaptation sociale". Plus loin, il cite le responsable du personnel d’une grande entreprise qui lui confiait : "On retrouve un caractère commun chez la plupart des cadres d’élite d’aujourd’hui : hyperadaptés à l’entreprise et hyper-rentables pour elle, ils ont une vie perturbée, sont alcooliques, drogués ou flambeurs". Je précise que le Dr Ikemi ne parle pas ici de la situation que l’on peut observer au Japon seulement mais dans l’ensemble des pays industrialisés. Je veux indiquer clairement, en citant ces sources japonaises, que je n’ai pas l’intention, comme on dit, de jeter le bébé avec l’eau du bain. Je rappelle en passant que dans certains milieux japonais plus traditionalistes, on estime même que les comportements conduisant au karoshi sont attribuables au fait que le Japon a adopté les valeurs matérialistes des pays industrialisés d’Occident!
     

Le contexte psychosocial, pour important qu’il soit dans le burn-out, n’est toutefois pas le seul à intervenir. La réponse de l’individu aux pressions exercées par le système représente un facteur tout aussi déterminant. Mais je ne vais pas m’étendre ici sur ce point que j’ai abordé dans mon ouvrage sur le burn-out – auquel le lecteur peut se référer – pour m’en tenir aux conditions psychosociales qui sont, comme on peut le constater, tout aussi déplorables au Japon que dans tous les autres pays industria-lisés. Dans ces conditions, quel est donc l’intérêt de proposer une réflexion sur le modèle japonais?

À un moment, en effet, le modèle japonais s’en trouva fort amoché à mes yeux. J’en vins même à penser que si nous cherchons à l’intégrer tel qu’il se définit présentement au Japon, espérant ainsi augmenter notre productivité, le modèle japonais pourrait bien avoir sur nous un effet pervers.

Le modèle japonais tel qu’il existe actuellement dans le monde de l’action paraît s’être considérablement éloigné de ce que j’appelle le modèle traditionnel. Dans les pages qui suivent, c’est de ce modèle dont je veux parler. J’estime que le modèle traditionnel japonais – et plus spécialement dans le présent contexte, les principes de Musashi – est de nature à inspirer une attitude juste.

Dans cette perspective, je dirais que le monde de l’action au Japon paraît n’avoir retenu de sa propre tradition que la dimension martiale. Ce dont témoigne l’existence de centres de perfectionnement pour les cadres d’entreprises où l’on a recours à des techniques de conditionnement fort éloignées de l’enseignement traditionnel, pour ne pas dire opposées, qui tiennent davantage du lavage de cerveau que de l’apprentissage de la sagesse. Or, l’objet de l’enseignement traditionnel, japonais ou autre, n’est pas tant l’efficacité dans l’action, bien qu’il suggère une démarche dans ce sens, mais la sagesse par l’action dans le monde et sur soi. Le modèle traditionnel enseigne que l’efficacité dans l’action est un moyen et non un but : le moyen de parvenir à la sagesse grâce à l’action. Il semble que les Japonais en soient venus à prendre le moyen pour la fin – du moins dans le monde de l’entreprise – car il ne fait pas de doute dans mon esprit que pour de nombreux Japonais, l’enseignement traditionnel demeure toujours vivant. Aussi longtemps que l’on ne perd pas de vue que l’objet de l’efficacité dans l’action est la sagesse, il n’y a aucun risque à vouloir être plus efficace.

Les arts martiaux représentent en fait une méditation en action. On trouve dans cette tradition, au-delà de la maîtrise des techniques, le même principe fondamental – sur lequel d’ailleurs repose aussi la pratique de la méditation zen (zazen) – qui est la maîtrise de soi. Nul doute que la maîtrise de soi augmente l’efficacité dans l’action. Mais il demeure que l’objet ultime poursuivi par l’adepte est la sagesse. La Voie dont il s’agit ici est donc psychospirituelle.

L’enseignement du vénérable Chat, IN Les contes des arts martiaux, réunis par Pascal Fauliot, présentés par Michel Random (éd. Albin Michel).  


Dans un curieux récit tiré d’un livre très ancien sur l’art du sabre, le Maître, représenté par un chat noir, explique à un adepte qui a dû battre en retraite dans un récent combat :

"Vous n’avez appris que la technique. Vous êtes seulement préoccupé de savoir comment combiner votre attaque. Les anciens Maîtres ont en fait inventé la technique à seule fin de vous initier à la méthode la plus appropriée pour exécuter le travail. La méthode est naturellement simple et efficace. Elle contient tous les aspects essentiels de l’Art.

"L’efficacité technique n’est pas le but de l’Art. Elle n’est qu’un moyen qui doit rester en accord avec la Voie. Si la Voie est négligée et si l’efficacité prime, l’Art du Combat ne tarde pas à dégénérer et à être utilisé n’importe comment. N’oubliez jamais cela."

     

les neuf principes fondamentaux de Miyamoto Musashi

 

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