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"Je suis un système!"


C’était à l’époque psychédélique. Presque tous les vendredis soirs jusqu’à environ midi le lendemain, mon ami Yves et moi partions en "voyage". De nos expéditions de "psycho-nautes", nous avons rapporté de tout, du meilleur et du pire, comme en témoignent nos carnets de bord, si on peut appeler ainsi les feuilles de notes et de dessins qui s’entassaient à une extrémité de la table, parmi les objets hétéroclites de nos rituels.

J’ai récemment retrouvé une de ces feuilles sur laquelle j’avais écrit – laborieusement – une phrase que je suis parvenu à déchiffrer : "Je suis un système à transformer de la matière (etc.) en énergie et en information..."

Si je me souviens bien, cette formule résumait un échange amorcé par Yves :

"Ce matin, j’ai bu un jus d’orange, j’ai mangé un œuf, des rôties avec du beurre d’arachide et de la confiture, le tout arrosé d’un café... Ce midi..." Poursuivant sur le même ton, il a décrit tout ce qu’il avait mangé et bu au cours de la journée. Je me demandais à quoi il voulait en venir. "Et je découvre maintenant que toute cette matière, et toute celle que j’ai absorbée depuis que je suis au monde, je l’ai transformée en énergie et en information."

D’où la formule : "Je suis un système à transformer de la matière en énergie et en information."

C’est ainsi que nous en sommes venus à nous voir comme des systèmes et à saisir la systémique, non plus intellectuellement mais de l’intérieur, par intuition.

Non seulement chacun transforme la matière (de même que l’énergie et l’information) qu’il absorbe, mais aussi l’énergie qui lui vient de l’air et de la lumière, de même que l’information qui lui vient de l’éducation et de l’expérience, en une énergie et une information différentes – et une matière, faut-il le rappeler! L’input de nos vies s’exprime par les sensations, les émotions, les réflexions; et se traduit en actes : faire, défaire... Il permet aussi d’être et de croître.

De là à évoquer l’alchimie et à nous considérer comme des athanors vivants, des alambics à combustion lente dans lesquels s’opère le "Grand œuvre", il n’y avait qu’un pas. Dans ces circonstances, nous l’avons rapidement franchi.

Nous avions le sentiment d’avoir enfin découvert le sens profond de la vie! Rien de moins! Qui se trouverait dans l’œuvre de transformation de l’épais en subtil. Et la conscience aiguè de l’importance de veiller à ce que l’épais ne se transforme pas en plus épais. À quoi bon, en effet, manger un œuf, des rôties avec du beurre d’arachide et de la confiture, si c’est pour transformer cette matière en colère, en désespoir, en paranoïa! La tâche de l’alchimiste, qui est en définitive son propre athanor, le lieu même de sa transformation, est précisément de veiller à transformer le plus possible la matière en énergie et en information de nature plus subtile... ou plus élevée... ou encore plus lumineuse.

Chacun est un système de transformation de l’inconscient en conscient. Pour lui-même et pour les autres. Un système de conscientisation. De transformation de l’homme de la foule en individu. Un système d’individuation. Qui assure une naissance psychologique continue vers plus d’autonomie, mais aussi vers plus de responsabilité, car plus on est autonome, plus on est responsable. Pour soi et pour les autres. Un système qui doit donner aux autres, au monde, à l’univers, plus et mieux qu’il n’a reçu. Un système conçu pour accoucher de lui-même, de sa véritable nature. Pour lui-même et pour les autres, car nous sommes Un. Un système conçu pour libérer ce qui est prisonnier : l’esprit prisonnier de la matière. Autrement dit, un canal de l’évolution : de sa propre évolution et de celle de la collectivité. De l’évolution qui procède de la matière vers l’esprit, de l’épais vers le subtil. Un outil de libération de la conscience. Tel est l’output ultime de nos vies!

Bref, un système conscient. De plus en plus conscient.

Jacques Languirand

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