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Le goéland


À Martine,
qui connaît le secret de l’harmonie particulière des goélands

Je suis sur la falaise face à la mer, avec mon chien Horus. Nous nous sommes promenés une partie de l’après-midi. Assis sur un rocher, je regarde maintenant les vagues qui viennent se briser.

Après un moment de dérive, je mets un peu de rigueur dans ma posture et je concentre mon attention sur les bruits : les vagues sur les rochers, le vent dans les buissons, la cloche d’une bouée au loin. J’utilise le son de cette cloche lointaine comme rappel à soi.

Je garde les yeux entrouverts, la pupille en partie recouverte par la paupière; ce qui favorise l’émission d’ondes alpha. Je deviens réceptif au décor sans vraiment lui être attentif. Je suis dans le décor, mais j’ai en même temps l’impression que le décor est en moi. Le regard tourné vers le large, je perçois ce qui se passe de chaque côté et dans l’ensemble du décor, sans bouger les yeux. Mon attention passive embrasse l’ensemble. Cette technique est, chez moi, très efficace : si je parviens à maintenir cette attitude, le mental se trouve complètement suspendu et je suis présent ici et maintenant.

Le temps passe.

À un moment, je deviens plus conscient des bruits. Je suis complètement environné par les bruits. Puis, les cris des goélands passent au premier plan. Mon attention se porte sur les goélands qui se déplacent avec lenteur dans le décor... et sur un d’entre eux en particulier. Je me trouve alors tiré de ma méditation et une réflexion s’impose à moi... Je suis, dans ma méditation, comme ce goéland que j’observe maintenant et auquel je m’identifie de plus en plus. De temps à autre, comme lui, je bats un peu des ailes pour retrouver mon équilibre dans le vide. Comme lui, je n’ai qu’à me laisser porter. Lorsque le vent du large rencontre la falaise et se trouve poussé vers le haut, le grand oiseau blanc n’a qu’à se laisser porter par lui. Il glisse au-dessus de moi sans effort. Il est aussi parfois, comme je le suis moi-même dans ma méditation, entraîné par des courants contraires, mais avec adresse, quelques redressements, quelques battements d’ailes lui permettent de retrouver son équilibre. Le voici maintenant qui repasse au-dessus de moi, cette fois vers la mer, presque sans remuer les ailes.

Je me dis que je dois retenir cette métaphore du goéland. Je vois clairement l’analogie entre son vol et ma pratique méditative. Elle comporte aussi l’obligation de redressements, de battements d’ailes de temps à autre, pour me dégager du mental qui me tire vers le bas. Car le mental, c’est la force de la gravité de la conscience (l’énergie "tamas" de la tradition hindoue). Elle me permet aussi de retrouver un équilibre plus ou moins stable au-dessus du vide. Ce qui chez l’oiseau procède de l’instinct : cette capacité de trouver les courants, de les reconnaître, de s’y maintenir parfois pendant plusieurs minutes presque sans bouger, procède, chez le méditant, de l’intuition.

Je me surprends alors à former le projet de retrouver le sens du vol, que je porte en moi, mais qui est oublié.

Je fixe pendant un moment ce goéland, sans penser. Puis, soudain, je deviens lui. Ma conscience se trouve exactement là où il est dans l’espace. Le décor est celui que je peux voir de là-haut; les bruits, ceux que je peux entendre... Avec, au loin, l’horizon. Cette étrange projection se poursuit jusqu’à ce que je tourne mon attention vers le bas : les rochers où la mer vient se briser, et la falaise, que je devine plutôt que je ne la vois, au-dessous de moi... Je suis alors pris de vertige. Et brusquement je reviens à moi.

Curieux incident de parcours où la métaphore s’est réalisée.

Nous demeurons encore un moment, le chien Horus et moi, très proches d’être entièrement présents ici et maintenant, n’eut été la nécessité - pour moi du moins - de battre des ailes pour retrouver mon équilibre dans le vide mental. Car je ne sais toujours pas prendre appui sur le vent...

Plus tard, en écrivant ces lignes, il me vient la formule suivante qui n’a aucun sens pour l’hémisphère gauche du cerveau : la méditation consiste à être parfaitement perpendiculaire par rapport à l’espace-temps.

Jacques Languirand
Mount Desert Island, juin 1988

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