Je suis sur la falaise
face à la mer, avec mon chien Horus. Nous nous sommes promenés une partie de
laprès-midi. Assis sur un rocher, je regarde maintenant les vagues qui viennent se
briser.
Après un moment de dérive,
je mets un peu de rigueur dans ma posture et je concentre mon attention sur les
bruits : les vagues sur les rochers, le vent dans les buissons, la cloche dune
bouée au loin. Jutilise le son de cette cloche lointaine comme rappel à
soi.
Je garde les yeux
entrouverts, la pupille en partie recouverte par la paupière; ce qui favorise
lémission dondes alpha. Je deviens réceptif au décor sans vraiment lui
être attentif. Je suis dans le décor, mais jai en même temps limpression
que le décor est en moi. Le regard tourné vers le large, je perçois ce qui se passe de
chaque côté et dans lensemble du décor, sans bouger les yeux. Mon attention
passive embrasse lensemble. Cette technique est, chez moi, très efficace : si
je parviens à maintenir cette attitude, le mental se trouve complètement suspendu et je
suis présent ici et maintenant.
Le temps passe.
À un moment, je deviens plus
conscient des bruits. Je suis complètement environné par les bruits. Puis, les cris des
goélands passent au premier plan. Mon attention se porte sur les goélands qui se
déplacent avec lenteur dans le décor... et sur un dentre eux en particulier. Je me
trouve alors tiré de ma méditation et une réflexion simpose à moi... Je suis,
dans ma méditation, comme ce goéland que jobserve maintenant et auquel je
midentifie de plus en plus. De temps à autre, comme lui, je bats un peu des ailes
pour retrouver mon équilibre dans le vide. Comme lui, je nai quà me laisser
porter. Lorsque le vent du large rencontre la falaise et se trouve poussé vers le haut,
le grand oiseau blanc na quà se laisser porter par lui. Il glisse au-dessus
de moi sans effort. Il est aussi parfois, comme je le suis moi-même dans ma méditation,
entraîné par des courants contraires, mais avec adresse, quelques redressements,
quelques battements dailes lui permettent de retrouver son équilibre. Le voici
maintenant qui repasse au-dessus de moi, cette fois vers la mer, presque sans remuer les
ailes.
Je me dis que je dois retenir
cette métaphore du goéland. Je vois clairement lanalogie entre son vol et ma
pratique méditative. Elle comporte aussi lobligation de redressements, de
battements dailes de temps à autre, pour me dégager du mental qui me tire vers le
bas. Car le mental, cest la force de la gravité de la conscience (lénergie
"tamas" de la tradition hindoue). Elle me permet aussi de retrouver un
équilibre plus ou moins stable au-dessus du vide. Ce qui chez loiseau procède de
linstinct : cette capacité de trouver les courants, de les reconnaître, de
sy maintenir parfois pendant plusieurs minutes presque sans bouger, procède, chez
le méditant, de lintuition.
Je me surprends alors à
former le projet de retrouver le sens du vol, que je porte en moi, mais qui est oublié.
Je fixe pendant un moment ce
goéland, sans penser. Puis, soudain, je deviens lui. Ma conscience se trouve exactement
là où il est dans lespace. Le décor est celui que je peux voir de là-haut; les
bruits, ceux que je peux entendre... Avec, au loin, lhorizon. Cette étrange
projection se poursuit jusquà ce que je tourne mon attention vers le bas : les
rochers où la mer vient se briser, et la falaise, que je devine plutôt que je ne la
vois, au-dessous de moi... Je suis alors pris de vertige. Et brusquement je reviens à
moi.
Curieux incident de parcours
où la métaphore sest réalisée.
Nous demeurons encore un
moment, le chien Horus et moi, très proches dêtre entièrement présents ici et
maintenant, neut été la nécessité - pour moi du moins - de battre des ailes pour
retrouver mon équilibre dans le vide mental. Car je ne sais toujours pas prendre appui
sur le vent...
Plus tard, en écrivant ces
lignes, il me vient la formule suivante qui na aucun sens pour lhémisphère
gauche du cerveau : la méditation consiste à être parfaitement
perpendiculaire par rapport à lespace-temps.