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"Pas tant tant pis!, pas tant tant mieux!"


Pour autant que je me souvienne, il pleuvait ce jeudi-là. Et comme tous les jeudis après-midi, au collège où j’étais pensionnaire, nous n’avions pas de cours. Ce temps libre était consacré au loisir, sportif ou culturel. Cet après-midi-là, le programme était culturel. Nous étions convoqués à l’auditorium, où un groupe d’étudiants présentait un spectacle composé d’une saynète et d’une pièce en trois actes. Je n’ai rien retenu de la pièce. Mais la saynète m’est resté en mémoire. Qui me dira quel en était l’auteur? Vous avez le choix : Lope de Vega ou Calderon... Le programme était culturel, je l’ai déjà dit.

En scène, deux valets de comédie. L’un raconte à l’autre les dernières nouvelles. Les bonnes et les mauvaises... ou plus exactement, chaque bonne nouvelle est suivie d’une mauvaise. Et chaque mauvaise, d’une bonne... ou encore plus exactement, une mauvaise nouvelle entraîne une bonne nouvelle. Et une bonne, une mauvaise. (Vous voyez où je veux en venir...) Cette saynète m’a fait la plus grande impression. Mais si je m’en souviens encore, c’est sans doute à cause du leitmotiv. À chaque mauvaise nouvelle énoncée par l’un des valets, l’autre se lamentait : "Tant pis!" Mais le premier reprenait aussitôt : "Pas tant tant pis! car..." Et à chaque bonne nouvelle de même : "Tant mieux!" "Pas tant tant mieux! car..." Ce leitmotiv a, bien sûr, été exploité par les étudiants pendant plusieurs semaines.

Cette saynète était de celles qui, à toutes les époques, semble voyager à travers le monde. Elle illustre un des enseignements de la sagesse universelle – de la "philosophie pérenne" – selon lequel il n’y a pas, pour le sage, de bonnes ou de mauvaises nouvelles, il n’y a que des nouvelles. Comme il n’y a pas non plus d’avantages ou d’inconvénients – pour reprendre la formule de Musashi.

Et voilà, j’en ai terminé avec le commentaire de ce principe.

"Tant mieux!

– Pas tant  tant mieux!, me souffle l’autre en moi, car tu dois maintenant commenter le prochain principe...

– Eh bien alors, tant pis!

Mais pas tant tant pis!, puisque tu aimes faire ce que tu fais!"

Histoire zen racontée de mémoire par Frances E. Vaughan dans son ouvrage L’éveil de l’intuition (éd. La Table Ronde).

 

J’ai trouvé plusieurs versions de cette situation de comédie. En voici une version zen.

"Un fermier venait d’acquérir un étalon. Affolé, il s’en vint trouver le maître zen et lui dit : ‘Maître, le cheval est parti, le cheval est parti!’ car, en effet, l’étalon s’était sauvé. Le maître zen lui répondit : ‘Qui sait si c’est un bien ou un mal?’ Le fermier s’en retourna à son travail, triste et malheureux. Deux jours plus tard, l’étalon réapparut, ramenant deux juments. Ravi, le fermier s’en revint trouver le maître zen et lui dit : ‘Le cheval est revenu, avec deux autres.’ Le maître répondit : ‘Qui sait si c’est un bien ou un mal?’ Trois jours plus tard, le fermier revint encore en pleurant parce que son fils unique, qui était la seule personne à l’aider au travail de la ferme, avait été désarçonné par l’un des chevaux et s’était rompu le dos. Il était désormais immobilisé et ne pouvait plus travailler. Le maître répondit encore, ‘Qui sait si c’est un bien ou un mal?’ Quelques jours plus tard, un groupe de soldats vint à la ferme; ils réquisitionnaient tous les jeunes gens de la région pour partir à la guerre. Comme le fils du fermier était dans son plâtre, ils ne purent l’enrôler."

Mais ici encore, le maître dirait : "Qui sait si c’est un bien ou un mal?"

Jacques Languirand

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