Retour à la section "INDIVIDU"

Hommage à l’«habitant» d’autrefois!


Je renoncerais à l’automobile... si seulement je pouvais m’en passer. Si seulement... (Piètre excuse, direz-vous. Quelle est la vôtre?) J’y renoncerais pour des raisons écologiques, bien sûr. Afin d’être de ceux qui polluent moins. Mais aussi parce que l’automobile représente pour moi – et pour la plupart d’entre nous, je pense – une technologie humiliante. Humiliante, car à peu près tous les deux ou trois mois – et plus le véhicule prend de l’âge, plus l’humiliation est fréquente – je dois me rendre dans un garage pour savoir ce qui ne va pas et le faire réparer. Or, j’accepte mal d’être aussi ignorant et aussi impuissant en mécanique. Je pourrais d’ailleurs en dire autant de l’informatique, etc.

Mon héros est l’«habitant» d’autrefois qui savait tout faire. Le monde dans lequel il vivait ne lui était pas étranger, inconnu, bizarre. Le cousin Oliva, qui était en fait le cousin de ma mère, était de cette race d’hommes. Il pouvait réparer une clôture, un harnais, aider une vache à vêler, construire un poulailler... On savait à l’époque comment ça marche. Tout le train-train du quotidien exigeait, de la part des femmes aussi bien que des hommes, un savoir considérable.

Je ne sais pas comment se définissent les descendants de ces habitants à-tout-faire que sont aujourd’hui les agriculteurs, mais ce n’est pas mon propos. Je voulais simplement évoquer ici l’habitant d’autrefois comme héros!

Il y avait aussi une transmission du savoir-faire par les parents et en général les aînés. Ils savaient comment ça marche. Les jeunes avaient donc intérêt à les observer, à les regarder faire, pour apprendre. Je suppose que cela devait favoriser, par ailleurs, une certaine filiation morale. Le sentiment que l’on vient de quelque part... Aujourd’hui, les parents et les aînés, devenus en majeure partie des spécialistes, n’ont pas ou très peu de savoir-faire général à transmettre à leurs enfants qui d’ailleurs souhaitent la plupart du temps devenir eux-mêmes des spécialistes... dans un autre domaine.

Un jour, à l’époque où j’étais professeur à l’Université McGill, la serrure de la porte de la salle où j’officiais étant défectueuse, j’ai osé dire aux étudiants : "Rassurez-vous, je ne demanderai à aucun d’entre vous de la réparer... C’est à peine si vous savez ouvrir et fermer la porte!" Cette remarque m’a valu quelques observations désobligeantes, surtout de la part de mes confrères. Il n’empêche que, depuis le temps où l’habitant occupait effectivement le centre de son monde qu’il savait maîtriser, la situation s’est considérablement détériorée. D’une génération à la suivante, on est devenu de plus en plus impuissant. Pour tout dire, à propos de presque tout, on ne sait plus comment ça marche.

Non, je ne suis pas nostalgique. D’ailleurs, ce que je dis du passé est sans doute trop beau pour être vrai. Il s’en trouve pour qui l’utopie est dans le passé... Je ne suis pas nostalgique, je suis plutôt inquiet. Je ne souhaite pas revenir en arrière, mais je me demande comment faire pour que le monde nous devienne moins étranger.

Plus le monde est devenu complexe, plus nous devons faire appel à des spécialistes pour tout et n’importe quoi : réparer un robinet, faire sa déclaration de revenus, remplir un formulaire, réparer une toiture, etc.; et plus nous perdons notre emprise sur la réalité. Tout se passe comme si le monde nous échappait. C’est ce que l’on entend par le terme aliénation. Nous sommes des aliénés : étrangers au monde et, du coup, étrangers à nous-mêmes.

Jacques Languirand

Retour au document précédent Retour au début