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"Pieds nus dans l’aube"

Leclerc, Félix; Pieds nus dans l’aube (Éd. Fidès).

 

 


La pratique. "Et non le jeu des idées", précise Musashi. C’est à la pratique de l’écrivain que je pense. Non pas que le jeu des idées lui soit étranger. Il va même de soi. Mais il en est des idées comme des formes, il faut jongler avec elles. Les arranger les unes par rapport aux autres. Il entre beaucoup de pratique dans le jeu des idées. Et encore davantage dans l’écriture même. La pratique évoque pour moi la discipline.

En écrivant ces lignes, je pense à Félix Leclerc. Que j’avais connu à Vaudreuil, avant mon départ pour Paris. Et que j’ai retrouvé là, quelques années plus tard. Les circonstances ont fait que j’ai été à un moment son guide parisien. À cette époque, je débutais dans le journalisme, ce qui me laissait beaucoup de loisir... Ses souliers – et les miens, je dois dire – "ont beaucoup voyagé", à parcourir la ville dans tous les sens, le plus souvent sans but, allant de la Bastille à l’Opéra, puis le long des quais, pour revenir enfin dans le Quartier Latin où il habitait.

Au cours de nos balades, j’ai beaucoup appris de Félix sur le métier d’écrivain. Lorsqu’il a su que je me proposais d’écrire, il m’a communiqué un très grand nombre de renseignements pertinents, mais rien de littéraire. Ses conseils portaient sur le caractère artisanal du métier. Pour lui, écrire c’était comme faire une belle armoire, une belle table. "Tu choisis tes planches. Faut qu’elles soient droites..." Il mimait le geste du menuisier qui regarde d’un œil une planche sur le travers. "Après il faut..." Et ça finissait par devenir un texte!

Il m’a un jour fait un aveu qui a eu une très grande influence sur moi. Il m’a expliqué que l’effort de l’écrivain se ressentait surtout au niveau du dos... Devant mon étonnement, il me confia qu’il avait repassé à la machine à écrire seize fois certains passages de son roman "Pieds nus dans l’aube". Les passages les plus faciles, onze fois seulement. Donc, entre onze et seize fois, tout le roman, jour après jour, assis à sa table devant sa machine à écrire jusqu’à avoir mal au dos. Depuis, j’ai souvent pensé à lui, quand j’ai eu à mon tour mal au dos. Décidément, il y a de ces secrets d’écrivain qu’on n’apprend pas à l’école.

La pratique, quoi!

Jacques Languirand

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