Ce soir-là, il était près
de minuit, je revenais de je ne sais plus quelle petite ville à proximité de Montréal,
où javais prononcé une conférence. Descendu de voiture, je me rends à la porte
où machinalement je fouille dans ma poche pour y trouver la clé. Rien. Lautre
poche, on ne sait jamais... Rien non plus. Je nai pas ma clé. Je me résous à
sonner, à regret à cause de lheure tardive. Un coup. Jattends un moment.
Rien. Deux coups. Rien. Je sonne avec plus dinsistance. Toujours rien.
Cest-à-dire personne. Pourtant, ma femme et mes deux enfants devraient se trouver
à la maison. Je suis fort agacé de faire le pied de grue devant ma porte, à cette heure
tardive... dautant plus quil se met à pleuvoir. Où donc peuvent-ils bien
être allés tous les trois? Voir la tante, peut-être. Elle ne se porte pas bien. Ma
femme ma dit la veille : "Elle nen a peut-être pas pour
longtemps." Ils seraient donc allés à lhôpital pour laccompagner dans
ses derniers moments. Mais cest impossible : ma fille avait un cours à
luniversité et mon fils, une répétition. Ils ne peuvent donc pas être partis
ensemble. Mais alors, comment se fait-il quils soient absents tous les trois?
Jélimine donc la tante comme cause possible de leur absence. Mon fils peut-être.
Ce matin, il ne se portait pas bien. Il sera revenu plus tôt de sa répétition, malade,
et ma femme aura décidé de le conduire à l"urgence". Je devrais
peut-être me rendre à lurgence. Mais ma fille, elle? Il est vrai que son cours se
termine toujours avant dix heures. Elle devait donc se trouver à la maison au moment où
mon fils est revenu. Alors, ils sont partis ensemble, tous les trois, pour lurgence.
Mais tout cela me paraît improbable. Je reviens donc à lhypothèse de la tante. À
moins que ma fille nait eu un accident. Jai comme un pressentiment.
Dautant quil pleut maintenant à boire debout, et que la fatigue commence à
se faire sentir. Lexaspération aussi.
Si je recommençais comme si
de rien nétait. Je sonne de nouveau. Un coup. Deux. Avec insistance. Le ridicule ne
tue pas.
Sans doute, mais je me sens
de plus en plus ridicule. Et de lexas-pération, je passe à la colère. Quelle que
soit lexplication, on aurait dû me laisser un mot. Nous vivons dans le désordre.
Personne ne pense à rien dans cette maison! Ne pense à rien, cest-à-dire ne pense
à moi. Les parents ninspirent plus aucun respect. Surtout le père. La
permissivité en est la cause. On veut être le copain, le grand frère de ses enfants. Un
relâchement sinstalle dans les relations. Charles Péguy disait : "Le
père de famille, ce héros des temps modernes..." Au fond, la vie familiale est
insupportable. (Et Péguy encore plus!) Je me rends compte que jexagère. Je
corrige : insupportable à loccasion. Quel est le sens de tout ça?
Jaurais dû demeurer en Nouvelle-Calédonie. Limage de ce vieux prospecteur
dorigine canadienne mest soudainement revenue à la mémoire. Sur son lit
dhôpital, qui allait être son lit de mort, il mavait accueilli avec chaleur.
"Je connais lemplacement de mines de cuivre..." Il me donna à entendre
quil serait disposé à me confier son secret. Si seulement jacceptais sa
proposition. Prospecteur de mines de cuivre, cest plus sérieux que davoir une
famille...
Où sont-ils donc passés? Et
pourquoi nont-ils pas laissé un mot? Mais ils ne pouvaient pas imaginer que
javais oublié ma clé. Peut-être ont-ils, effectivement, laissé un mot... sur la
table de la cuisine ou collé sur le frigo. Jaime de moins en moins le sentiment
pénible que jéprouve depuis un moment, à la pensée que je serais le seul artisan
de mon malheur. Pourquoi ai-je oublié ma clé? Parce que, tout simplement, elle ne se
trouvait pas sur la commode avec mon portefeuille et que, pressé de partir comme toujours
(attention, ici il y a le risque de me percevoir de nouveau comme le propre artisan de mon
malheur, alors je glisse...). Bref, quelquun aura pris ma clé. Et si
jessayais de passer par un soupirail de la cave!
(Au risque de décevoir votre
attente, je narrive plus à me souvenir précisément de ce qui sest passé
par la suite. Je suppose que ma femme est tout simplement rentrée dune réunion qui
sétait prolongée... Mais, encore une fois, le ridicule ne tue pas.)