Retour à la section "INDIVIDU"

LA VIE DONT VOUS ÊTES LE HÉROS

 
Les nouveaux guerriers (éd. Autrement, numéro sous la direction de Bob Aubrey).

 

 

 

Du guerrier dans l'action...

"Les années 80 nous semblent ainsi témoins de l'apparition d'un type d'homme et de femme dont l'état d'esprit et le goût de l'action rappellent à maints égards l'archétype occulté du guerrier. Ces "nouveaux guerriers" portent plutôt l'attaché-case que le bouclier, la cravate que le blason; ils préfèrent les batailles économiques aux war games qu'ils laissent à l'imagination des enfants ou aux stratèges militaires. Au premier niveau, ils représentent ceux qui assument leur agressivité et qui acceptent la nécessité des conflits. Mais ils recherchent, au-delà de leurs luttes et de leurs stress, l'idéal de la maîtrise de soi dans l'espoir de retrouver du sens au travers de l'action."

Bob Aubrey

   

... et du héros des grands mythes

Je m'intéresse depuis plusieurs années au modèle du guerrier traditionnel tel qu'il trouve à s'appliquer aujourd’hui dans le monde de l'action. Je me propose ici de parler du guerrier en fonction du temps de sa vie, à partir du périple du héros dans les grands mythes, car son périple se déroule en fait, non pas dans l'espace mais bien dans le temps de sa vie.

C'est en quoi du reste, le périple du héros nous reporte à la démarche du guerrier dans l'action. Je vais tantôt parler de héros, tantôt de guerrier, ou encore de l'homme et de la femme d'action, selon le niveau de langage.

 

(On dit parfois au féminin la Sphinge)

   

L'énigme de la Sphinx 

Il paraît donc dans la nature même d'une telle démarche de commencer par l'évocation d'un grand mythe : celui de la confrontation d'Œdipe avec la Sphinx, mythe qui, de surcroît, traite précisément de l'objet même de notre démarche, les étapes du cycle de vie, et nous en propose une vision d'ensemble.

La confrontation d'Oedipe avec la SphinxLa Sphinx grecque – qu'on ne doit pas confondre avec le Sphinx égyptien – était un monstre femelle : elle avait la tête et la poitrine d'une femme, le corps d'un lion et les ailes d'un aigle. On raconte qu'elle arrêtait les voyageurs pour leur proposer une énigme; et qu'elle dévorait ceux qui ne pouvaient la résoudre... Le peuple souhaitait ardemment que vienne un héros qui les libère de ce monstre redoutable.

Œdipe, à son retour d'exil, fut lui aussi arrêté et interrogé par la Sphinx qui lui proposa la fameuse énigme :

"Quel est l'être doué de la voix qui a quatre pieds le matin, deux à midi, et trois le soir?"

"L'homme", de répondre Œdipe.

L'homme, en effet, marche à quatre pattes quand il est enfant, puis sur deux, et il s'aide d’une canne quand il est vieux... Œdipe avait résolu l'énigme de la Sphinx.

Envahie par le désespoir, la Sphinx se précipita sur les rochers et mourut. Œdipe avait triomphé du monstre, il avait traversé l'épreuve – il était devenu le héros.

Mais on n'est jamais, à vrai dire, que le héros de sa propre vie, qui est le lieu de tous les échecs et de tous les triomphes. La Sphinx représente la dimension du destin de toute vie. L'énigme, c'est l'image de notre propre évolution dans le temps, que chacun doit résoudre pour lui-même. Le monstre, il est en chacun de nous : la libération revient en fait à se libérer de l'état léthargique qui nous empêche de devenir ce qu'on est essentiellement. Il faut donc tuer le monstre, c'est-à-dire mourir à ce niveau de son être pour renaître au niveau du héros, qui est l'aspect supérieur de notre nature.

L'énigme de la Sphinx suggère une évolution du héros, de chacun de nous dans le temps de sa vie, en trois étapes : le départ du héros, l’initiation du héros (l'épreuve et la confrontation avec la mort) et le retour du héros... Telle est la structure universelle des grands mythes, que j'ai adoptée pour parler de la vie dont vous êtes le héros. 

 

 

 


Cette structure ternaire des grands mythes, elle est au cœur de la vision du grand mythologue américain, Joseph Campbell. C'est la structure universelle des grands mythes, qu'il appelle le monomythe.

Au cours des 20 dernières années, cette vision du monomythe devait étendre considérablement l'influence de Campbell. De nombreux créateurs se sont inspirés de ses travaux pour structurer leurs œuvres, parmi lesquels plusieurs cinéastes dont George Lucas qui reconnaît volontiers qu'il a conçu sa trilogie Star Wars, les livres de Campbell sur sa table de travail.

À une étape de sa démarche, cet homme d'une culture exceptionnelle est parvenu à des synthèses fulgurantes qui l'ont conduit à suggérer que les mythes renferment un enseignement initiatique, ce qu'il n'était pas le seul à soutenir du reste, mais à les véhiculer comme tels : c'est-à-dire non plus seulement comme une discipline universitaire mais plutôt comme un outil de croissance et de réalisation au plan spirituel. Tel était du moins le cheminement que les mythes lui ont permis de faire et qu'il suggérait dans son enseignement.

Quelques années avant sa mort, alors que Campbell avait plus de 80 ans, son destin prit un cours inattendu. Le journaliste Bill Moyers, animateur à la télévision américaine, conçut le projet d'une série d'entretiens avec Campbell, qui fut diffusée par la télévision éducative (PBS).

Et la lumière fut!

Au printemps 1989, The Power of Myth, la série de six émissions tirée des 24 heures d'entretiens de Campbell avec Moyers, diffusée par la PBS, devait remporter un extraordinaire succès. La première diffusion de la série attira chaque semaine plus de 2 millions et demi de téléspectateurs; une seconde diffusion, à la demande du public, à peine quelques mois plus tard, connut un égal succès; enfin, au cours de la même période, le livre édité à partir de ces entretiens est demeuré sur la liste des best-sellers du New York Times pendant 21 semaines...

Mais Campbell venait de mourir à 83 ans.

Et c'est ainsi que ce grand mythologue est lui-même entré, pour ainsi dire, dans la légende... L'Amérique venait de découvrir en lui un de ses grands maîtres à penser et, du même coup, un de ses maîtres spirituels.

L'influence de Joseph Campbell sur mon évolution fut considérable. Plus spécialement depuis la diffusion de ses entretiens à la télévision. J'avais déjà lu certains de ses articles et quelques-uns de ses ouvrages, mais la série télévisée offrait l'avantage de la communication orale, permettant non seulement de se familiariser avec le message mais de découvrir le messager; et de constater que l'adéquation entre les deux est parfaite. Campbell est le message qu'il véhicule... Ce que Bill Moyers du reste, souligne dans l'introduction du livre The Power of Myths : "Lorsqu'il (Campbell) nous dit que les mythes sont une source d'enseignement sur notre potentiel spirituel le plus profond, capable de nous guider vers la joie, l'illumination et même l'extase de vivre, il s'exprime comme quelqu'un qui a fréquenté les lieux où il invite les autres à se rendre." Son enseignement ne me touche en profondeur que parce qu'il en est le vivant témoignage. J'ai revu à plusieurs reprises ces entretiens sur vidéocassette. J'en ai fait, pour tout dire, une forme de rituel. Je me suis même offert le luxe d'une analyse de contenu. Et – ô magie de l'électronique! – j'ai de plus en plus le sentiment de me trouver en présence de Campbell...

L'idée maîtresse de l'enseignement de Campbell se trouve simplement dans le message commun à tous les grands mythes, qu'il a su incarner dans sa vie, et "qu'on peut ramener, comme il le dit, à l'exigence pour la psyché humaine de se centrer avec détermination en fonction de principes d'excellence". C'est la démarche que je suggère dans les pages qui suivent, afin de donner plus de sens à la vie dont vous êtes le héros .

The Power of Myth – with Bill Moyers (éd. Doubleday).

 

   

LE MESSAGE DES MYTHES

"Et qui plus est, nous n'avons pas à risquer seul l'aventure, car les héros de tous les temps l'ont vécue avant nous. Le labyrinthe est même parfaitement connu. Nous n'avons donc qu'à suivre le sentier du héros et là où nous avons cru trouver l'horreur, nous allons trouver un dieu. Là où nous avons cru tuer l'ennemi à l'extérieur de nous, nous allons tuer l'ennemi qui est en nous. Là où nous avons cru aller vers le monde, nous allons au contraire parvenir au centre de notre propre vie. Et là où nous avons cru être seul, nous serons avec le monde entier..."

Joseph Campbell

   
Les mythes sont à la conscience collective ce que les rêves sont à la conscience individuelle. Mythes et rêves nous révèlent l'autre aspect de la vie : l'invisible derrière le visible. Campbell dit : "C'est à nos risques et périls que, bien souvent, nous ignorons les deux aspects de la vie que sont, d'une part, la réalité du monde matériel : de la dualité fondamentale, des oppositions irréconciliables, des conflits et des contradictions; et, d'autre part, celui que représentent les mythes et les rêves".

Les mythes nous parlent de centrer nos vies en fonction de valeurs éternelles. À notre époque, nous sommes à tel point engagés dans l'action en fonction de valeurs matérielles, extérieures à notre nature profonde, que nous vivons dans l'inconscience de nous-mêmes, que nous perdons de vue la dimension intérieure de l'être et, comme le dit Campbell, "l'émerveillement associé à la conscience d'être vivant."

Les mythes décrivent le cheminement, le périple du héros à travers les aventures de sa vie, comme autant d'étapes, de stades de sa transformation, et les épreuves qu'il doit traverser, comme autant de rites initiatiques qui lui permettent de passer d'un stade à l'autre, chaque stade représentant une étape de sa croissance au plan psycho-spirituel.

L'expérience psycho-spirituelle, c'est dans le temps de notre propre vie qu'il faut la chercher, à travers notre propre transformation, jour après jour, à la faveur de notre cheminement dans le labyrinthe. Il s'agit, en somme, de retrouver la dimension sacrée du temps et de faire de notre évolution à travers les étapes de la vie, qui sont comme autant de stades du développement de la conscience, une véritable exploration mystique.

     

Fonctions du mythe

Le mythe, à la fois, cache et révèle le message. Comme le rêve, il faut l'interpréter. D'où l'intérêt de définir les fonctions du mythe à différents niveaux :

· la fonction mystique

Le mythe permet de prendre conscience de la dimension mystique – secrète, cachée, mystérieuse – du monde, du mystère qui se trouve dans toutes les formes de vie, de l'invisible dans le visible, et même, comme le précise Campbell, "du merveilleux... dans l'horrible".

Devant la révélation de ce mystère, de la Réalité au-delà du réel, révélation progressive au fur et à mesure que sont franchies les étapes de la vie, le héros éprouve de plus en plus le sentiment de sa participation à cet univers merveilleux.

C'est de toute évidence de la réalisation au plan spirituel, du moins à l'étape ultime du périple, dont il s'agit ici, c'est-à-dire de l'identification au Soi.

Le cheminement conscient à travers le cycle de vie, tel que le permet l'intelligence des mythes et du message qu'ils véhi-culent, constitue donc une authentique technique d'éveil. Ce que du reste, démontre l'expérience personnelle de Joseph Campbell.

On pourrait définir cette École comme la Voie du mythe, une forme de yoga : le yoga du temps de la vie, qui, à la condition qu'on dépasse le stade élémentaire de l’étude pour atteindre celui de l'intelligence intuitive des mythes, et, que, bien sûr, on en fasse une pratique dans la vie de tous les jours, se rattacherait à ce qu'on appelle dans la tradition hindoue le Jnana yoga.

La tradition hindoue nous propose quatre formes fondamentales de yoga: celui du corps, le Hatha yoga; celui du cœur, le Bhakti yoga; celui de l'action, le Karma yoga; enfin, celui de la connaissance, le Jnana yoga – bien qu'il s'agisse ici, ultimement, de la Connaissance de sa véritable nature, du Soi par rapport au moi.  
Les autres fonctions du mythe, dans le contexte de la démarche que je propose ici, nous intéresse moins, mais il paraît intéressant de les définir en quelques mots :

· la fonction cosmologique

Cette fonction du mythe paraît désormais assumée en grande partie par la démarche scientifique qui sans doute parvient mieux à décrypter l'univers – à ceci près, toutefois, qu'à l'époque où le mythe assurait encore cette fonction, le décryptage comportait une dimension magique.

· la fonction sociologique

Le mythe tend à expliquer et à soutenir un certain ordre social.

C'est la dimension culturelle des mythes, celle qui les fait souvent paraître différents les uns des autres. Car, bien que les mythes véhiculent toujours, quant à l'essentiel, ce qu'on est convenu d'appeler la sagesse universelle, l'enseignement est souvent communiqué en fonction de valeurs culturelles particulières qu'il nous faut donc dépasser, si on veut en découvrir l'universalité.

· la fonction pédagogique

Cette fonction concerne la mise en pratique de l'enseignement du mythe : comment vivre sa vie dans toutes les circonstances de la vie. Cette dimension s'avère importante pour nous dans le présent contexte.

Tout cela peut paraître abstrait. Et pourtant, dans la vie de tous les jours, les deux sujets de conversation les plus fréquents sont, dans l'ordre, le temps qu'il fait et... le sens de la vie. Faites l'expérience de noter le nombre de réflexions, plus ou moins explicites, sur le sens de la vie que vous entendez ou saisissez au passage au cours d'une journée : "Ça, c’est la vie... Dans la vie, il faut... Ma mère disait toujours que... Mon grand-père, chaque fois qu'un problème se présentait... Il faut prendre les choses comme... Quand tu auras mon âge, tu... Le temps, c'est..." Ce dont témoigne plus spécialement les dictons, les adages, les proverbes... Bref, la recherche du sens est la grande affaire de la vie.

Une partie de la vie se passe à commenter la vie; à en chercher à la fois le mode d'emploi, si je puis dire, et le sens profond; à recevoir des leçons et à en donner; à éclairer les expériences les uns des autres... Nous consacrons en fait une grande partie de notre vie à philosopher. Pas toujours consciemment, il est vrai, mais il demeure que le discours sur le sens se poursuit de façon presque ininterrompue au niveau du mental, du monologue intérieur.

On pourrait définir la vie comme une pédagogie, à la recherche du sens, qui se poursuit parallèlement sur deux plans, celui du discours et celui de l'expérience. C'est, en somme, ce que disent les mythes qui, de plus, ont une interprétation à offrir et un modèle à proposer : le héros – rien de moins!

Campbell, J; Le héros aux mille et un visages (éd. Robert Laffont).    

De la structure du monomythe

"Un héros s'aventure hors du monde de la vie habituelle et pénètre dans un lieu de merveilles surnaturelles; il y affronte des forces fabuleuses et remporte une victoire décisive; puis, le héros revient de cette aventure mystérieuse, doté du pouvoir de dispenser les bienfaits à l'homme, son prochain."

Joseph Campbell

   


Du point de vue de la structure, tous les mythes racontent la même histoire. Il s'agit toujours, en somme, du périple du héros dans le temps de sa vie qui se déroule en trois étapes :

1) le départ

2) l'initiation (l'épreuve, la confrontation avec la mort)

3) le retour

Telle est l'unité nucléaire du mythe. C'est à cette structure universelle que je me réfère pour aborder le cycle de vie. Car le temps de la vie s'organise en fonction d'une structure qui correspond parfaitement à celle du monomythe défini par le mythologue Joseph Campbell.

Jung, C.G.; Psychologie de l'inconscient (éd. Albin Michel). Mais il aborde cette question dans plusieurs de ses ouvrages. Je précise que Jung parle en fait de deux phases avec, entre les deux, le virage du milieu de la vie. Ce qui revient au même.    

LES TROIS ÉTAPES DE LA VIE

La grille du cycle de vie que propose Carl Jung, qui lui-même s'intéressait beaucoup à la mythologie et qui eut une influence considérable sur les travaux de Campbell, recoupe exactement la structure du monomythe et comporte trois étapes : l'une ascendante et l'autre descendante, qui sont comme les deux flancs d'une montagne, avec, entre les deux, au sommet de la montagne, la transition du milieu de la vie. Soit :

• Le départ – le flanc ascendant de la vie

De la naissance jusqu'au milieu de la vie, autour de la quarantaine, c'est la phase de la jeunesse.

Dans la première moitié de sa vie, on doit réaliser l'adaptation au monde extérieur, se faire reconnaître socialement, former un couple et procréer si tel est son choix ou son destin, élargir son champ d’expérience.

Dans cette phase, on tend à se spécialiser. L'objet de cette phase est de réussir dans la vie.

• L'initiation

Entre 35 et 45 ans se situe la transition du milieu de la vie, qui est souvent vécue comme une crise – je reviens plus loin sur le sens qu'il faut donner à ce mot.

• Le retour – le flanc descendant de la vie.

Depuis le milieu de la vie, jusqu'à la phase de la maturité.

Dans la seconde moitié de la vie – à laquelle nulle école ne prépare, il faut bien le dire – c'est au contraire le rétrécissement et l'approfondissement qu'il faut considérer, afin de découvrir son monde intérieur.

Dans cette phase, on tend plutôt à se généraliser et à s'approfondir. L'objet de cette phase est de réussir sa vie.

Dans le contexte de cette réflexion, Jung définit la névrose comme "un mauvais rapport au temps", autrement dit comme un obstacle dans le processus de réalisation, alors qu'on doit poursuivre un objet différent dans l'une et l'autre moitiés de sa vie.

Pour Jung, la première phase de la vie est naturelle; la seconde, culturelle.

Dans la première moitié de sa vie, le névrosé serait donc celui qui redoute l'élargissement et l'adaptation au monde extérieur; alors que dans la seconde, ce serait celui qui, au contraire, s'obstine à poursuivre la recherche de l'élargissement et de l'adaptation au monde extérieur, au lieu de s'employer à découvrir son monde intérieur. Dans les deux cas, la névrose est donc en rapport avec le temps.

 

Weil, Simone; Oeuvres complètes, tome I (éd. Gallimard).

 

 

"Ce que je suis, je cesse déjà de l'être." Simone Weil

La vision du temps que nous propose Simone Weil rejoint celle du mythe. Nous sommes livrés à la fuite irréversible du temps. Le changement est l'essence même de l'existence. Dans le monde, tout est lié. Si quelque chose change, tout doit changer en même temps.

"... en moi-même, écrit Simone Weil, je trouve la servitude la plus lourde, et par rapport à laquelle je ne puis même imaginer de libération possible: la fuite irréversible du temps – je ne m'appartiens pas."

"Le temps est la préoccupation la plus profonde et la plus tragique des êtres humains; on peut même dire: la seule tragique. Toutes les tragédies que l'on peut imaginer reviennent à une seule et unique tragédie: l'écoulement du temps."

On peut donc, conclut-elle, laisser le temps s'écouler ou s'efforcer de remplir le temps "ce qui donne aux moments qui passent leur valeur éternelle."

     

LE HÉROS DANS LE TEMPS DE SA VIE

Dans tous les mythes, le héros évolue dans l'espace : il part de chez lui, de son milieu, pour se rendre ailleurs dans le vaste monde où l'attend l'aventure. Il devra confronter l'adversité et remporter une victoire décisive sur l'ennemi, le monstre, le dragon, avant de revenir chez lui, dans son milieu, riche d'une expérience qu'il devra désormais partager avec les autres.

Mais pour saisir la leçon du mythe, il faut l'interpréter analogiquement : c'est dans le temps et non dans l'espace que le héros évolue, plus précisément dans le temps de sa vie. C'est donc dans le temps de sa vie que le héros doit surmonter les obstacles, traverser les épreuves.

Et, par ailleurs, c'est en lui-même qu'il doit confronter l'adversité et remporter une victoire décisive sur l'ennemi, le monstre, le dragon, c'est-à-dire libérer en lui ce qui est enchaîné, éclairer ce qui est dans l'ombre.

Comme chacun a de l'espace un point de vue différent, chacun a du temps une vision unique, qui est celle du temps de sa propre vie – celle de son destin. Le temps de chacun, le temps même de sa vie est son destin.

Le destin est toujours à la mesure de celui qui doit le vivre. L'aventure du héros correspond toujours à son degré d'évolution. Autrement dit, la vie de chacun correspond à sa nature profonde.

C'est ici et maintenant que je dois être le héros de ma vie.

Le seul problème qui se pose à l'homme, c'est la lutte contre le temps. Mais la lutte consiste, non pas à résister au temps qui s'écoule, mais à le remplir de mon action et de ma présence.

C'est à chaque instant de sa vie que le héros doit surmonter l'épreuve capitale : le temps de sa vie qui passe, apportant avec lui de nouvelles aventures, des réussites et des échecs, des gains et des pertes.

     

DÉCRYPTER LE MESSAGE DU TEMPS

Mais si chacun est le héros de sa vie dans le temps, la formule, pour séduisante qu'elle soit, ne dit pas comment il doit la vivre. Héroïquement, bien sûr... Il a déjà remporté une victoire à sa naissance, il est vrai. Mais comment va-t-il par la suite continuer de naître? Tout est là! Comment va-t-il assumer l'expérience de vivre? En pleine conscience ou dans une sorte de léthargie? Va-t-il s'adapter par l'action ou par la soumission? Sera-t-il parvenu à un moment à décrypter le message du temps, à percer le sens profond de sa propre évolution dans le temps, à jouer son rôle avec courage dans la tragédie du temps irréversible? Autrement dit, parviendra-t-il à vivre en pleine conscience le temps de sa vie – comme un yoga?

Les épreuves

Au cours de son périple dans le temps, le héros connaît deux genres d'épreuves :

• D'une part, celles qui lui viennent du monde extérieur, qui ressortent à la nécessité de s'épanouir dans le rôle ou la fonction, au plan personnel comme au plan professionnel. Ce sont les conditions qu'impose la vie en société.

Les difficultés qui viennent du monde extérieur sont aisément reconnues.

• D'autre part, les épreuves qui viennent de l'intérieur de l'être, qui ressortent à la difficulté de croître pour devenir ce que l'on est. Ce sont les conditions qu'impose l'évolution biologique et psychologique.

Les difficultés qui viennent de l'intérieur de l'être sont plus difficilement reconnues, parfois même occultées. Les états anxieux et dépressifs apparaissent comme autant de répercussions à l'intérieur de soi des résistances rencontrées à l'extérieur, qui se traduisent par le doute, la peur, la perte de sens...

Ce sont ces expériences intérieures qui m'intéressent particulièrement ici, parce qu'elles sont, plus que les expériences extérieures qui parfois les provoquent ou les favorisent, de nature initiatique. Les expériences intérieures sont comme autant de petites morts qu'il faut traverser pour renaître chaque fois à un niveau de conscience plus élevé : car il faut mourir à soi de nombreuses fois pour devenir ce que l'on est.

Campbell explique : "Les expériences de la vie servent à éprouver le héros : elles sont pour lui autant d'occasions de se dépasser. Sera-t-il à la hauteur? Va-t-il triompher des dangers? Aura-t-il le courage, la connaissance, l'aptitude, qui lui permettent de servir..."

Dès le départ, il est évident que le héros doit servir les autres. C'est en cela surtout, dans le fait de se donner à quelque chose de plus grand que lui, que réside l'épreuve déterminante que le héros doit surmonter : transcender son ego pour en venir à se percevoir comme un canal d'énergie pour les autres.

Les crises du cycle de vie

Parmi les épreuves de la vie, il s'en trouve, à certaines étapes, comme par exemple au milieu de la vie, qui se définissent comme des crises. Mais il me paraît important de préciser dans quel sens on doit entendre le mot "crise", qui a généralement une connotation négative. Crise vient du grec krisis qui veut dire choix : c'est dans ce sens qu'on doit l'entendre.

La crise présente donc un aspect positif. On trouve du reste dans la pensée orientale une conception de la crise qui tient compte de ses deux aspects, opposés et complémentaires. En Orient, le concept de crise est exprimé par l'association de deux idéogrammes : ceux de danger et d'opportunité – au sens de circonstance opportune. Est-ce à dire que les Orientaux n'auraient pas la même attitude que nous dans des situations de crise? Dans la mesure où le concept n'a pas pour eux le même sens que pour nous, il est probable en effet que l'attitude qu'il inspire soit plus dynamique que la nôtre... Dans un moment de crise, il faut donc évaluer le danger qu'elle représente mais aussi l'opportunité qu'elle offre de se renouveler.

La transformation

Car tout est transformation.

Le héros, au cours de son périple, se transforme. D'un moment à l'autre, on n'est pas le même. Il n'y a que la conscience d'être qui traverse toutes les étapes sans changer.

La transformation se fait nécessairement par une redéfinition du rapport de l'être au temps.  La plupart se transforment plus ou moins consciemment. En offrant plus ou moins de résistance. En s'adaptant soit par la soumission, ce qui est source de souffrance, soit par l'action.

S'adapter par l'action suppose d'agir sur le monde et l'environnement, mais surtout d'agir sur soi en devenant l'agent conscient de sa transformation. Le héros se transforme en pleine conscience, devenant ainsi de plus en plus le cocréateur conscient du monde, de sa vie et de lui-même.

L'objet du périple du héros dans le temps de sa vie est d'éveiller en lui, progressivement, la conscience.

   

 

1 - Le départ du héros: la jeunesse
2 - L'initiation du héros
3 - Le retour du héros: la maturité

 

    Retour au début