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Témoignage


Je sais maintenant que la seconde phase de la vie aura été pour moi la plus intéressante, la plus signifiante des deux, je dirais même la plus heureuse. Du moins jusqu'ici... Et ce, malgré les échecs qui n'ont pas manqué, malgré les épreuves extérieures et intérieures, qui sont comme autant de stades nécessaires à la croissance. Car je comprends, désormais, le sens des épreuves – bien que je n'y arrive pas encore toujours sur le coup!

Au plan personnel, j'ai l'avantage de partager ma vie avec une compagne que je considère comme une alliée dans l'entreprise de vivre le quotidien et de grandir ensemble. Mais la vie est pleine de contradictions : la joie ne vient jamais sans la peine, le plaisir sans la souffrance. J'ai appris que le bonheur (ou le 'non-malheur', comme disent prudemment les bouddhistes) dépend surtout de mes représentations mentales. Je m'emploie donc à être heureux, jour après jour, avec une mentalité d'artisan. Car tout est toujours à recommencer. Il n'y a, pour ainsi dire, jamais rien d'acquis pour qui est conscient d'avancer sur ‘le fil du rasoir’. Cette vision me paraît préférable à un optimisme qui pourrait valoir de mauvaises surprises. Je dirais aussi, paraphrasant la formule de l'empereur-philosophe Marc Aurèle, que, dans les situations difficiles et les épreuves, je m'applique à changer ce que je peux changer; et à accepter ce que je ne peux pas changer... Je cherche à être autant que faire se peut, le cocréateur de ma vie. Mais, cela dit, je ne sais toujours pas où finit le destin, la Fatalité des Anciens, et où commence le libre-arbitre.

Au plan professionnel, j'ai le sentiment d'être vraiment en possession de mes moyens. Il me semble que je n'ai jamais trouvé autant de satisfaction dans le travail. Mais je suis engagé dans l'action, peut-être même plus que jamais, d'une façon différente. Car, depuis la cinquantaine, une bonne partie de ma réflexion tend à remettre en question mes priorités en fonction du temps qu'il me reste à vivre. C'est un exercice ardu, qui offre cependant l'avantage de permettre de cerner l'essentiel un peu plus chaque jour. Mais avec de nombreux ratés... L'entreprise la plus difficile de ma vie d'homme d'action, à cette étape du cycle, aura sans doute été de m'appliquer, un peu plus chaque jour, du moins pour autant que je le puis, à passer de l'urgent à l'important, et de l'important à l'essentiel. Ce qui n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser, car je sais maintenant, pour le vivre tous les jours, qu'il est plus difficile de durer que d'arriver; et plus difficile de réussir sa vie que de réussir dans la vie.

Je me suis même lancé, à cette étape de ma vie, dans des entreprises un peu folles qui m'ont valu des échecs cinglants. J'ai même pris des risques que, plus jeune, j'aurais peut-être évités. Mais je l'ai fait pour que ma vie active soit le plus possible en accord avec mes convictions profondes. Il m'arrive cependant de penser que je m'y suis peut-être engagé... avec l'énergie du désespoir, comme pour extraire à tout prix un sens à la vie, avant qu'il ne soit trop tard... Car, pour tout dire, j'éprouve, depuis la crise du milieu de la vie, un sentiment d'urgence, qui va même s'accentuant avec le temps. Ce qui n'est peut-être pas le signe d'une grande sagesse! Mais il me semblait, et il me semble toujours du reste, que le monde a besoin qu'on s'engage, chacun dans la mesure de ses moyens, à le transformer – à la condition, toutefois, de commencer par se transformer soi-même... Il y a de l'utopie là-dedans, c'est certain! Mais ce n'est pas tant le but qui compte que le mouvement vers le but.

Je dois dire aussi que la seconde phase de la vie me convient mieux que la première; elle correspond mieux à ma véritable nature ou, comme on dit dans le monde du théâtre : j'ai enfin l'âge de mon emploi! Je puis même ajouter que je suis particulièrement à l’aise dans le rôle de mentor qui, en principe, procède de la maturité. Ce rôle a favorisé chez moi une plus grande ouverture aux autres... Mais je n'en tire aucun mérite car je sais maintenant que ce sont les autres qui donnent un sens à ma vie. Sans les autres, je ne suis rien... Les autres représentent même, à mon sens, le moyen le plus sûr de m'atteindre et de travailler sur moi. À vrai dire, je ne vois pas comment on pourrait tirer de la seconde phase de la vie un véritable enrichissement sans la vivre davantage pour les autres; comme je ne vois pas non plus, par ailleurs, comment on pourrait y parvenir sans préciser un peu plus chaque jour sa démarche au plan psycho-spirituel.

Enfin, je dirais qu'à ce moment de ma vie, une certaine expansion de la conscience, associée à l'émergence de la maturité, compense largement, du moins jusqu'ici, pour la baisse de dynamisme qu'entraîne le vieillissement. Il est vrai que je n'en suis encore qu'à la première étape de la seconde phase de ma vie, la plus active donc, celle qui s'étend de 40 à 60 ans et qui correspond au développement de la maturité; et qu'il me reste à vivre la seconde, à partir de la soixantaine, celle où le vieillissement s'impose davantage...

Mais ça, c'est une autre histoire!

Jacques Languirand

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