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LA VIE DONT VOUS ÊTES LE HÉROS

 

3- le retour du héros : la maturité

The Power of Myth – with Bill Moyers (éd. Doubleday).  

 

"Quand tu prends de l'âge, que tu t'es occupé de toutes les choses matérielles de la vie, et que tu te tournes vers la vie intérieure, eh bien! si tu ne sais pas où ça se trouve et en quoi ça consiste, tu seras bien à plaindre..."

Joseph Campbell

Témoignage de Jacques Languirand

 


RÉUSSIR SA VIE

La seconde phase du cycle de vie correspond au retour du héros qui, après avoir traversé l'épreuve que représente la confrontation avec l'éventualité de sa propre mort, dit "oui" à la vie.

Alors que dans la première phase du cycle de vie il s'agissait de parvenir à une certaine réussite du point de vue social, autrement dit de réussir dans la vie, il s'agit maintenant, dans la seconde, de se renouveler et de durer sur le plan de la réussite dans la vie, ce qui est souvent plus difficile que d'arriver, mais aussi de s'engager dans la voie de l'approfondissement, autrement dit de réussir sa vie.

Il paraît d'autant plus important d'insister sur la seconde phase de la vie, que nous sommes, en général, assez mal préparés à la vivre, les valeurs actuelles correspondant plutôt à celles de la première, comme je l'ai déjà souligné. Il est donc nécessaire, dans ces conditions, de compenser pour une vision extravertie (tournée vers l'extérieur), en insistant sur l'importance, au moment où on s'engage dans la seconde phase de la vie, d'investir dans une démarche plus introvertie (tournée vers l'intérieur). C'est, en principe, vers la cinquantaine que l'individu passe d'une orientation vers le monde extérieur à une orientation vers son monde intérieur. Au cours de l'évolution, en fait, on tourne petit à petit son attention de l'objet vers le sujet, c'est-à-dire du monde extérieur vers soi.

Je crois aussi nécessaire d'ajouter, afin de contribuer à une vision plus positive de la seconde phase, qu'en général, on estime que la cinquantaine est une époque plus sereine que la quarantaine.

Artaud, Gérard; Se connaître soi-même (éd. de l’Homme).    

L'OBJET DE LA SECONDE PHASE : LA MATURITÉ

On peut considérer la seconde phase de la vie de deux points de vue : celui de la maturité et celui du vieillissement.

Bien que maturité et vieillissement soient deux aspects indissociables d'un même phénomène, je retiens plus particu-lièrement, dans les pages qui suivent, celui de la maturité, me réservant d'aborder, ailleurs, celui du vieillissement.

Car l'objet de la seconde phase de la vie est la maturité.

Alors que la première phase de la vie avait pour objet de devenir adulte, c'est-à-dire un être autonome et responsable, celui de la seconde phase est la maturité : l'épanouissement de l'être, son actualisation non seulement par rapport au monde, mais aussi, et de plus en plus désormais, par rapport à soi. De même que les qualités de l'adulte n'étaient pas acquises au début de la première phase, qui devait précisément permettre de les identifier et de les développer, celles de la maturité ne le sont pas davantage au début de la seconde, qui doit permettre aussi de les identifier et de les développer. Comme l'écrit Gérard Artaud : "Notre erreur est de croire que l'homme fait, bien adapté à son milieu, est un être accompli, qui a achevé sa croissance, et de faire fi des nouvelles possibilités qui sont en lui. Notre erreur, c’est l'illusion de la maturité." La maturité n'apparaît donc pas d'un coup. Comme tout le reste dans la vie, elle procède d'une transformation lente et de la croissance. Elle va se préciser, petit à petit, entre quarante et soixante ans – et même au-delà.

Atteindre la maturité, c'est parvenir à voir ce qui est : la vie telle qu'elle est et non plus telle qu'on a cru qu'elle devrait ou pourrait être; mais aussi parvenir à se voir de plus en plus tel qu'on est soi-même et non plus tel qu'on a cru qu'on devrait ou pourrait être.

C'est à l'étape de la maturité qu'on peut vraiment devenir le cocréateur de soi et de sa vie, par suite d'un processus d'intégration et d'assimilation des expériences, en fonction du sens.

George E. Vaillant;  Adaptation to Life (éd. Little Brown).  


La force de l’âge...

Dans la seconde phase, la vie active est loin d'être finie puisqu'on se trouve maintenant dans ce qu'on appelle la force de l'âge.

Ces années sont même considérées comme les plus productives et les plus fécondes. On est alors en pleine possession de ses moyens. Comme le soleil est au plus fort entre midi et la fin du jour. Ou encore, si on évoque le cycle annuel, cette phase de la vie correspond à l'été, puis à l'automne. C'est à l'automne que les branches de l'arbre sont lourdes de leurs fruits.

Depuis la transition du milieu de la vie, on éprouve un sentiment d'urgence. Le début de la seconde phase, c'est le moment des grandes décisions. Il faut alors redéfinir ses priorités, faire de nouveaux choix et arrêter de nouvelles stratégies.

Mais une transformation commence à s'opérer d'elle-même. De nouveaux matériaux émergent de l'inconscient et des intérêts nouveaux apparaissent. La transformation est provoquée, en partie, par les pressions qu'exercent les conditions de la vie professionnelle et personnelle qui ne sont plus les mêmes; et, en partie, par la maturation elle-même, physiologique et psychologique. Car le rôle social évolue avec le temps, mais aussi la définition même de l’être.

La seconde phase de la vie offre l'occasion de se reprendre. Certains sont même plus à l'aise dans cette phase qu'ils ne l'étaient dans la première. Ils ont l'impression, comme je l'ai moi-même, d'avoir enfin atteint l'âge de leur emploi, de leur tempérament. On assiste aussi parfois, au début de cette phase, à un changement au niveau du caractère, qui se traduit par un dynamisme nouveau. Comme le signale George E. Vaillant dans son étude Adaptation to Life, on trouve plusieurs exemples d'individus, jusque-là plutôt mornes, qui se sont révélés différents vers le milieu de la quarantaine : "Avec le temps, on acquiert un système nerveux central plus expérimenté et plus évolué. On sait maintenant que le cerveau se modifie en structure et en complexité jusqu'à un âge très avancé".

   
C'est l'âge des grands patrons, des chefs. Mais, pour certains, c'est au contraire, l'âge du plafonnement. Tel est sans doute un des écueils dans le monde de l'entreprise, à notre époque, alors que vers 45 ou 50 ans, on peut se trouver immobilisé, avec un sentiment d'obsolescence, en attendant la retraite.

L'étape de la force de l'âge est aussi celle du déclin. Au cours de ces années, on ressent, en fait, une opposition entre la plénitude de l'âge, la maturité et, d'autre part, le déclin, le vieillissement. Car le temps qui reste à vivre, à partir du milieu de la vie, représente à la fois la plénitude, surtout ressentie au début de la phase, et les écueils du déclin, surtout ressentis vers la fin de la phase, dans une proportion qui dépend en partie des circonstances, des événements et des conditions extérieures, mais aussi, et surtout, des attitudes déterminées par le niveau de conscience de l'être.

Comme c'était le cas pour la première phase, il est sans doute simpliste de regrouper les informations et les réflexions qu'inspire la seconde, alors qu'elles comportent toutes deux, en fait, plusieurs étapes et que la transformation se poursuit au fur et à mesure du cheminement, parfois abruptement, mais le plus souvent insensiblement. Au cours de cette phase, l'accent doit donc se déplacer, petit à petit, de manière à porter sur la créativité plutôt que sur la productivité, sur la qualité plutôt que sur la quantité.

La redéfinition qui s'est amorcée au moment de la transition du milieu de la vie va se préciser de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance en âge, pour prendre forme vers la cinquantaine, alors qu'elle va se traduire, en principe, par moins d'attachement pour les choses et une intériorité croissante. C'est aussi le moment où l'on doit commencer à prendre une certaine distance par rapport à l'action. Après avoir cherché dans la première phase de la vie, à se re-lier au monde, il s'agit maintenant de se re-lier à soi.

Robert Havïghurst; Developmental Tasks and Education (éd. Makay), cité et commenté par Renée Houde dans son essai Les temps de la vie, le développement psychosocial de l'adulte selon la perspective du cycle de vie (éd. Gaëtan Morin).  


Selon le modèle que propose le psychologue Robert Havïghurst, l'individu parvenu à la seconde phase de sa vie, c'est-à-dire au sommet de sa productivité et de son influence sur la société, doit désormais:

• devenir un citoyen adulte et socialement responsable;
• établir et maintenir un certain niveau de vie;
• aider ses enfants devenus adolescents à devenir des adultes responsables;
• développer des activités de loisir adultes;
• entrer en relation avec son conjoint comme personne;
• accepter les changements physiologiques qui s'opèrent en lui, en particulier depuis le milieu de la vie.

     

Au plan personnel

Avec la seconde phase de la vie, la rencontre avec l'autre entre dans un nouveau stade : la relation affective devient moins érotisée mais plus amicale, tendance qui se précise vers le milieu de la cinquantaine. Comme toutes les transformations au cours de la vie, cette tendance apparaît comme une perte ou un gain, selon qu'on la considère avec les yeux de la vingtaine ou ceux de la soixantaine. Ce qu'on perd en chaleur, on peut le gagner en lumière...

C'est la crise d'identité du milieu de la vie qui, en principe, a amorcé cette ouverture authentique à l'autre : la capacité d'accepter la différence chez l'autre, éveillant ainsi l'aptitude à éprouver les besoins et les préoccupations de l'autre comme aussi importants que les siens. Une véritable intimité est maintenant possible et le deviendra de plus en plus, non seulement dans la relation de couple mais aussi dans les relations d'amitié.

Vers le milieu de la cinquantaine, le couple traverse souvent une période difficile, au moment où s'impose à nouveau la confrontation, plus ou moins consciente, avec la mort et que les non-dits pèsent lourds. Cette confrontation n'est pas vécue de la même façon, encore une fois, par l'homme et par la femme : alors que chez l'homme reparaît la peur de mourir, chez la femme cette confrontation se traduit généralement par la peur... de devenir veuve.

Chez les célibataires, lorsqu'une relation affective est entretenue, elle prend généralement la même qualité que chez les couples, devenant moins érotisée et plus amicale.

Le sentiment d'isolement, qui est apparu vers le milieu de la vie, risque de s'accentuer autour de la cinquantaine. Pour contrer cette tendance, les célibataires doivent investir davantage d'eux-mêmes dans leurs relations, afin de ne pas tomber dans le piège de l'égocentrisme, qui représente, à vrai dire, un écueil pour tout le monde, mais plus spécialement pour eux. Au-delà de cet investissement, la solution paraît se trouver dans une démarche de croissance qui transforme l'isolement, malgré tout irréductible lorsqu'on prend de l'âge, en une découverte de la véritable solitude, et de passer ainsi à l'écoute de soi – et du Soi.

The Power of Myth –
with Bill Moyers
(éd. Doubleday).
   

Les autres et la suite du monde

"Le héros est celui ou celle qui donne sa vie pour quelque chose de plus grand que lui."

Joseph Campbell

   
Le héros ne revient pas pour lui-même mais pour les autres. Il revient pour témoigner et vivre pour les autres. Il sait désormais que l'on vit les uns pour les autres. Il s'occupe donc de la société, de l'organisation de la chose publique – de la res publica – et de la suite du monde : des générations futures et du monde dans lequel elles vivront. Le héros revient donc, en fait, pour se placer dans des situations qui vont favoriser l'éveil des aspects supérieurs de sa nature, afin de poursuivre sa croissance.

La découverte des autres, elle se fait progressivement, au fur et à mesure qu'on parvient à laisser tomber son système de défense, alimenté par la peur, pour devenir une véritable ouverture.

Cette ouverture aux autres a pu s'amorcer au cours de la première phase de la vie, et se traduire par l'acceptation de ce qui est différent, de ceux qui pensent, qui vivent autrement; mais il semble que ce soit au cours de la seconde phase, surtout, que cette ouverture peut déboucher sur le sentiment de la profonde identité de tous les êtres, voire de toutes les formes de vie, qui participent, en fait, de la même conscience, et se traduire de plus en plus, par un véritable engagement en fonction de la suite du monde – qui me survivra.

L'autre jour, devant un arbre magnifique, dont les branches étaient lourdes de fruits, je faisais remarquer à un ami que si j'en plantais un semblable chez moi... je ne le verrais pas grandir. À quoi il me répondit judicieusement : "Ceux qui ont planté celui-ci ne l'ont sans doute pas vu grandir non plus. Ils l'ont fait pour nous."

Tel est le modèle d'exigence que suggère le héros du monomythe de Campbell.

La coévolution créatrice/une nouvelle alliance de l'homme et de l'entreprise (éd. Rivages/Les échos).    

DE QUELQUES OBSTACLES À SURMONTER

La seconde phase de la vie comporte certains écueils, au plan professionnel comme au plan personnel. Ceux qui n'auront pas su les éviter seront immobilisés dans leur cheminement.

L'immobilisation peut se traduire par l'alcoolisme, mais aussi, de plus en plus de nos jours, par l'activite, qui est la drogue du faire et la télévisionnite qui est celle du laisser faire, qui répondent au besoin de s'étourdir ou de s'engourdir, afin de n'avoir pas à se regarder en face.

Parmi ces écueils, il s'en trouve deux, difficiles à contourner, qui commandent une vigilance particulière.


L'obsolescence...

Le sentiment d'obsolescence qu'on éprouve déjà, assez souvent, au moment de la transition du milieu de la vie, tend à se préciser dans la seconde phase de la vie, alors que l'impression d'être dépassé par les événements, et surtout par les jeunes, s'impose avec plus de force. Ce sentiment ébranle l'estime de soi et peut avoir à la longue un effet destructeur. Il faut donc le reconnaître en soi et prendre les mesures nécessaires.

Le phénomène de l'obsolescence prend de nos jours, dans le monde de l'action, des proportions d'autant plus grandes que le processus d'accélération dans lequel on se trouve entraîné peut facilement donner l'impression, qui n'est d'ailleurs pas toujours sans fondement, qu'on est dépassé par les technologies nouvelles et surtout, encore une fois, par les plus jeunes dont on découvre, au fur et à mesure qu’on avance en âge, qu'ils ont des dents et des griffes...

Nous assistons aujourd'hui à un véritable déferlement d'innovations au plan technologique, ce qui a pour effet de démoder non seulement les produits mais aussi les outils de production et les procédés, de même que, sur le plan du savoir, la formation de base. Et comme l'écrit Silvère Seurat  : "Le défi de l'obsolescence se traduit par l'abondance sur le marché du travail de jeunes candidats dont la formation répond mieux aux exigences des nouveaux outils et des nouveaux procédés, ce qui pousse l'entreprise à faire appel à eux, d'autant plus qu'ils ne commandent pas de salaires aussi importants que les employés et les cadres plus âgés qui, bien souvent, semblent prisonniers de leurs schèmes de fonctionnement et de leurs habitudes, et ne parviennent pas à se renouveler."

   
Il importe donc, si on se trouve dans cette situation, d'adopter une stratégie personnelle. Cette stratégie, elle consiste à s'adapter non par la soumission mais par l'action : c'est-à-dire à acquérir de nouveaux savoirs, de nouvelles habiletés, etc; et, par ailleurs, à devenir un généraliste, ce qui est l'un des objets de la seconde phase de la vie. Car il ne suffit pas d'investir du temps et de l'énergie dans son recyclage en tant que spécialiste; il faut aussi poursuivre parallèlement, et de plus en plus avec l'âge, une démarche de généraliste : élargir sa vision, favoriser l'envergure en ajoutant à son savoir une certaine connaissance du monde et de la nature humaine – à commencer par la connaissance de soi. C'est alors qu'étant davantage au contrôle de sa vie, on peut échapper à la menace de l'obsolescence.

Il faut aussi rappeler ici, car on a tendance aujourd'hui à l'oublier, que les qualités de la maturité sont capitales, aussi bien pour l'entreprise que pour la société en général.


... et l'isolement

Avec l'âge, au fur et à mesure qu'on passe de l'être collectif à l'être individuel, on devient de plus en plus le principal agent de sa transformation. Ce qui peut se traduire par un sentiment d'isolement.

L'évolution de l'individu correspond, en fait, aux exigences de l'adaptation, qui ne sont pas les mêmes dans les deux grandes phases de la vie. Dans la première, comme on le sait, on doit mettre l'accent sur l'adaptation au monde extérieur : ce sont donc les autres, les circonstances, les événements et les conditions extérieures qui déterminent en grande partie l'évolution. On se sent alors relié au monde. Alors que dans la seconde, qui suppose la découverte et l'approfondissement de son monde intérieur, on doit parvenir, au contraire, à une forme d'auto-détermination, en devenant le cocréateur de sa vie et de soi. On tend alors à se relier à soi.

Cette évolution vers une plus grande autonomie, pour positive qu'elle soit, n'en comporte pas moins un aspect négatif qui se traduit par le sentiment d'être de plus en plus séparé des autres, donc isolé. Il importe alors de dépasser ce sentiment d'isolement par une compréhension et une acceptation de la solitude. La distinction entre les deux est capitale : alors que l'isolement se définit par rapport au monde extérieur, la solitude, elle, se définit par rapport à son monde intérieur. Pour qui chemine avec lucidité, cette distinction prend de plus en plus de sens, au fur et à mesure qu'il avance dans la seconde phase de la vie.

Il faut aller, consciemment, au-delà de l'isolement en assumant sa solitude. Car la solitude est inhérente à la condition humaine. Accepter la solitude est une des épreuves qui permet au héros, au fur et à mesure qu'il avance dans la seconde phase de la vie, de parvenir à la maturité. Accepter sa solitude mais aussi en comprendre le sens. La solitude devient alors un état privilégié dans lequel on peut faire le silence et passer à l'écoute de soi.

George E. Vaillant; Adaptation to Life (éd. Little Brown).    

Les mécanismes adaptatifs de la maturité

La vie suppose une adaptation constante. Les mécanismes adaptatifs assurent la survie, aussi bien au plan psychique que physique. Or, les mécanismes d'adaptation, qui sont aussi des mécanismes de défense, évoluent au cours de la vie dans le sens d'une plus grande maturité.

George E. Vaillant identifie cinq mécanismes moteurs qui seraient le propre de la maturité:

La suppression: pouvoir ne pas porter attention volontairement à une pulsion ou à un conflit conscient, par exemple en le reportant au lendemain au lieu de passer la nuit à jongler;

l'anticipation: être capable d'une planification et d'une orga-nisation réalistes du présent en fonction du futur;

l'altruisme: donner aux autres ce qu'on aimerait recevoir soi-même, ce qui revient à reconnaître la nécessité de l'interaction et du partage;

l'humour: exprimer ses idées et ses sentiments sans blesser les autres;

• enfin, la canalisation: pouvoir canaliser les pulsions autrement sans qu'il y ait une perte importante de plaisir — par exemple, au lieu de faire une colère, on va marcher...

A ces mécanismes adaptatifs, je veux en ajouter un, qui me paraît être aussi le propre de la maturité:

• l'aptitude à tolérer l'ambiguïté... et même la contradiction.

     

De l'ambiguïté...

La tolérance à l'ambiguïté est considérée comme une des qualités essentielles du créateur. Ce qui est d'autant plus important dans le présent contexte que, depuis la transition du milieu de la vie, on est entré, en principe, dans l'âge de la créativité. La tolérance à l'ambiguïté, elle se trouve dans la capacité de gérer le chaos, de pouvoir fonctionner en l'absence de valeurs stables, alors que les repères sont flous. C'est dire que nous avons le plus grand besoin, à notre époque, d'individus qui possèdent cette qualité, associée à la seconde phase de la vie.

À l'époque où la NASA recrutait ses premiers astronautes, étant donné les exigences très exceptionnelles de cette fonction, les candidats furent soumis à une batterie de tests particulièrement ardus, allant de l'évaluation de l'intelligence à celle du caractère, en passant par le savoir et l'expérience en matière d'ingénierie. Bien qu'une sélection aussi sévère ait entraîné une élimination draconienne, le nombre des candidats se trouva encore trop élevé. Il fallut donc trouver un dernier critère d’éva-luation qui permît de sélectionner les candidats les plus fiables. On conçut alors un test qui allait permettre d'évaluer la tolérance à l'ambiguïté des candidats astronautes, autrement dit leur aptitude à maîtriser une situation alors qu'elle est indéterminée, qu'elle appelle des jugements contradictoires, et qu'on se trouve devant l'inconnu, l'imprévisible.

Telle est sans doute aujourd'hui dans le monde de l'action, à une époque de grande ambiguïté, la qualité ultime de l'homme et de la femme d'action. Non seulement doit-on pouvoir tolérer l'ambiguïté, mais agir avec une certaine aisance dans les situations ambiguës.

Xavier Maniguet;  Survivre – Comment vaincre en milieu hostile (éd. Albin Michel).  


"... l'homme est capable de s'adapter à n'importe quoi, tant sur le plan psychique que physique ou social. Peut-on concevoir une ‘adaptation à l'adaptation’? Il semble bien que l'on touche là aux limites de l'organisme qui conserve, on l'a déjà décrit, la ‘cicatrice’ de tous les stress passés. Il vaudrait donc mieux parler ‘d'habituation au stress’. Celle-ci consiste à ne plus considérer comme stressants des facteurs qui, naguère, nous faisaient bondir.
La maturité venant avec l'âge, l'adulte a appris à élever le seuil au-delà duquel les petits faits de la vie quotidienne deviennent des agressions.

"Il devient moins vulnérable, gardant son ‘self-control’ beaucoup plus longtemps. La ‘NASA’ préfère envoyer dans l'espace des pères de famille de 50 ans plutôt que de bouillants ingénieurs frais émoulus de leurs écoles. C'est encore cette prise de conscience des vraies valeurs qui explique qu'un homme de 40 ans fasse beaucoup moins facilement le ‘coup de poing’ dans la rue que le même homme vingt ans plus tôt.

"Dans une expédition, il faut être très circonspect dans le choix des partenaires trop jeunes, même s'ils sont très brillants et très résistants, même si l'amitié doit en souffrir quelque peu. Les sujets jeunes mal structurés psychologiquement ont la fragilité d'un édifice neuf sur un sol mal stabilisé, la fragilité du cristal.

"Dans certaines circonstances, des sujets peuvent se voir investis de responsabilités qui les dépassent et en être considérablement stressés."

     

... à la médiété
ou : le troisième terme de l'énigme de la Sphinx

Alors que la première phase de la vie se définissait en fonction de la dualité : oui ou non, blanc ou noir, vrai ou faux; la seconde se définit en fonction de la médiété : le 'oui et non' de Pythagore.

Vers le milieu de la seconde phase, autour de la cinquantaine, le héros passe, en principe, d'une vision simple à une vision complexe du monde, des êtres et des événements. Désormais, la vérité ne sera jamais plus d'un côté ou de l'autre, mais quelque part au milieu.

La médiété, telle qu'elle est exprimée dans la symbolique, c'est, par exemple, le point supérieur du triangle, symbole de transcendance.

La seconde phase de la vie est celle des synthèses.

Un : thèse

Deux : antithèse (conflit, opposition...)

Trois : synthèse (résolution...)

Ni oui ni non. Ni blanc ni noir. Mais oui et non.


La médiété, c'est la capacité de considérer les choses à distance, d'avoir sur les événements et les situations une vue d'ensemble – dans une certaine perspective.

C'est dans la seconde phase de la vie que l'on trouve les grands patrons, les vrais chefs qui sont, par définition, des agents de médiation, de conciliation.

La médiété, c'est la Voie du Milieu, celle de la maturité.

     

L'ÂGE D'UNE DÉMARCHE EN PROFONDEUR...

Dans la Kabbale, qui est la branche juive de la Pensée traditionnelle, on enseigne que pour entreprendre une démarche authentique, il faut avoir passé quarante ans, avoir élevé ses enfants et avoir payé sa maison. Il ne s'agit pas de prendre cette formule à la lettre mais d'en comprendre l'esprit. Il n'y a aucun doute, quels qu'aient été l'ouverture d'esprit et le sérieux de l'interrogation dans la première phase de la vie, que l'âge est déterminant pour entreprendre une démarche authentique au plan psycho-spirituel, vers la pleine réalisation de l'être. Il paraît nécessaire, en effet, d'avoir parcouru une bonne partie du chemin : de s'être occupé des siens, d'avoir bâti maison et d'être parvenu à une certaine stabilité, pour ensuite investir dans l'étude, la réflexion et le travail sur soi. Et ce, pour la simple raison que l'étude, la réflexion et même le travail sur soi ne suffisent pas pour éclairer le sens de la vie; il faut aussi avoir vécu une certain nombre d'années, et être parvenu à intégrer son vécu.

La seconde phase de la vie représente donc, le héros parvenant petit à petit à la maturité, l'étape la plus importante de son cheminement vers la réalisation au plan psycho-spirituel.

On retrouve cette notion dans toutes les grandes traditions.

 

Témoignage de Jacques Languirand

 

... Et le vieillissement

   


LE RETOUR DE LA SPHINX!

L'image qu'on se fait du déclin, au cours de la seconde phase de la vie, cache le sens profond de la maturité et de la vieillesse, que la symbolique permet de révéler.

Avoir «deux pieds à midi», c'était encore se définir au plan de la dualité et de l'opposition, de la contradiction – du binaire; alors que «trois le soir» évoque le ternaire, comme le point supérieur du triangle, et suppose qu'on se définisse au plan de la médiété, du dépassement, de la transcendance... Car, chez le héros qui a su résoudre l'énigme de la Sphinx, avec le déclin se poursuit l'expansion de la conscience.

   

 

1 - Le départ du héros: la jeunesse
2 - L'initiation du héros
3 - Le retour du héros: la maturité

 

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