Un matin, j'allai prendre place dans un fauteuil du salon où je restai quelques
minutes sans bouger. Puis j'éclatai en sanglots...J'avais un peu plus de 38 ans.
Quelques mois plus tôt,
j'avais essuyé un échec cuisant, au plan professionnel, dont je ne parvenais pas à me
relever. Je ne savais plus quelle orientation donner à ma vie d'homme d'action. Et ce
matin-là, à la suite de je ne sais quel cheminement intérieur, je me trouvai soudain
devant l'évidence d'un échec au plan de ma vie personnelle. J'avais le sentiment d'être
coincé non seulement dans ma vie mais jusque dans mon être. Je ne voyais plus aucune
issue ni à l'extérieur ni à l'intérieur. J'étais, comme on dit, un beau
cas d'inhibition de l'action, pour reprendre la formule du biologiste Henri Laborit,
mais dont les travaux m'étaient encore inconnus à l'époque. Effondré dans mon
fauteuil, je me sentais totalement impuissant, incapable de réagir, encore moins d'agir
sur le monde et sur moi-même.
C'est, en quelques phrases,
un assez bon exemple d'une crise relativement aiguë du milieu de la vie.
Mon épouse prit alors
l'initiative de faire appel à un ami qui venait lui-même de se tirer d'une dépression.
Il me rendit visite le jour même. Il m'écouta patiemment lui dire que j'avais le
sentiment de me trouver dans une cul-de-sac, que plus rien n'avait de sens, que j'avais
souvent envie de pleurer...
"Mon vieux, me dit-il,
tu fais une dépression...
Mais je ne suis
pas fou!
Ça, ajouta-t-il
en riant, c'est toi qui le dis..."
J'ai esquissé un certain
sourire. Mais j'avais les yeux qui roulaient dans l'eau.
Il m'expliqua quune
dépression dure de 12 à 18 mois, qu'il est souhaitable de consulter un spécialiste,
peut-être même d'entreprendre une thérapie afin de comprendre un peu mieux son
fonctionnement psychologique. Il ajouta qu'on finit par sortir grandi de cette
expérience... Mais, après un moment de silence, il reconnut avec un sourire en coin
qu'on n'en sort jamais tout à fait, en ce sens qu'il en reste toujours une certaine
lucidité... Plusieurs années plus tard, je devais découvrir cette réflexion fulgurante
du poète René Char : "La lucidité est la blessure la plus proche du
soleil..."
Et c'est ainsi qu'à travers
cette souffrance, j'accouchai de mon être adulte.
Pendant cette transition,
tout en assumant ma survie au plan matériel, assez difficilement je dois le dire, mais
soutenu avec intelligence et affection par mon épouse, je m'employai surtout à me
comprendre et à trouver le sens de ma vie. Ce fut toute une entreprise.
Ayant eu, comme on dit dans
le langage des feuilletons, une 'enfance malheureuse' et une 'adolescence difficile'...,
la thérapie que je décidai d'entreprendre a permis d'éclairer plusieurs aspects de mon
vécu. La révélation la plus importante, pour ce qui est du moins de l'étape où je me
trouvais, consista à découvrir que j'étais partagé, sans doute même déchiré, entre
l'homme de devoir et l'homme de plaisir un des grands dilemmes de la crise du
milieu de la vie.
Cette thérapie devait être
déterminante dans ma vie : non seulement elle m'éclaira sur moi-même mais elle me
permit de me familiariser avec le fonctionnement de la psyché en général. Ce qui
m'autorise aujourd'hui à soutenir que l'étude de la psychologie, au-delà des données
élémentaires, ne peut vraiment se poursuivre qu'à travers l'analyse approfondie de son
propre fonctionnement.
Nous étions, par ailleurs,
en pleine révolution psychédélique. Je suis de ceux qui ont tiré un enseignement
véritable de ces expériences, bonnes et mauvaises. On se rend mal compte
aujourdhui de l'influence considérable de cette vague d'expé-riences d'états
modifiés de conscience sur les mentalités. Il n'y a pas de doute dans mon esprit que la
révolution psychédélique, qu'on a plus ou moins occultée depuis, a contribué pour
beaucoup à l'évolution des valeurs dans notre société occidentale. Quant à moi, ces
expériences m'auront permis d'entrevoir, au-delà de la conscience ordinaire, au-delà du
monde de la dualité, des concepts et des mots, l'invisible derrière le visible... Mais
je ne vais pas m'étendre davantage, ici, sur la nature de ces expériences et sur
l'enseignement que j'en ai tiré, si ce n'est pour ajouter qu'elles m'ont incité à
entreprendre une démarche sérieuse au plan psycho-spirituel.
Cette démarche devait, à un
moment, éveiller mon intérêt... pour la mort. Je ne sais comment exprimer autrement, et
surtout comment expliquer le fait que j'aie consacré tant d'années à élucider cette
question pour moi-même. Mais, quoi qu'il en soit, j'y suis parvenu. Je sais aujourd'hui
que la mort, du moins telle qu'on la perçoit souvent, c'est-à-dire comme l'extinction de
la vie, n'existe pas, alors qu'en fait elle est présente à tous les instants de la vie
et que, d'instant en instant, je meurs, je meurs, je meurs..., mais pour renaître chaque
fois et, ainsi, m'éveiller un peu plus à moi-même.
Je puis donc dire que j'ai
vécu la transition du milieu de la vie avec la plus grande intensité. Ce fut même sans
doute l'étape la plus intense de ma vie, et aussi la tâche la plus considérable
quil m'ait fallu accomplir jusqu'ici.
Un jour, j'ai su que la vie
n'avait de sens quen fonction d'une démarche de croissance, d'un cheminement
conscient au plan psycho-spirituel. J'ai donc résolu de m'y employer activement
désormais. Ce qui allait donner à mon action dans le domaine de la communication une
nouvelle orientation.
Je compris alors que j'en
avais fini avec la transition du milieu de la vie; et que je me trouvais désormais
engagé dans la seconde phase du cycle de vie...
... Mais ça, c'est une autre
histoire!