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l'effort et le non-effort


Il ne faut surtout pas croire que le non-effort consiste à ne rien faire... Sinon, la masse de ceux qui ne font aucun effort conscient sur la Voie auraient découvert le fameux secret. Ces réflexions des sages ont plutôt pour objet d’inciter l’adepte à passer de l’étape de l’effort à celle du non-effort... ou plus exactement, de lui suggérer de trouver un équilibre entre l’effort et le non-effort. Il s’agit, en définitive, de cheminer sur la Voie du milieu.

Dès le départ de mon compte à rebours, je me suis heurté à cette difficulté, à cette énigme, partagé entre l’effort et le non-effort. Ne nous y trompons pas, l’effort est nécessaire. Il n’y a pas de secret que l’on cache, pas de mystère que l’effort, précisément, ne permette de percer. Étroite est la Voie qui consiste à s’éveiller à sa nature profonde et à vivre le quotidien, jour après jour, avec la conscience de sa nature profonde. Il faut s’engager sans réserve. Investir le temps et l’énergie nécessaires. La connaissance ne peut pas venir sans effort. On le comprend à propos de l’apprentissage d’une langue, d’une discipline scientifique, d’un savoir ordinaire. Pour apprendre le japonais, la médecine, la musique, on doit investir du temps et de l’énergie. Il n’en va pas autrement de la connaissance, de l’éveil à sa nature profonde. Non seulement l’effort est nécessaire, mais un effort considérable. Sans compter que cette connaissance doit se traduire par une pratique qui rencontre de nombreuses résistances, notamment les habitudes de vie, la perception que les autres ont de soi et jusqu’à celle que l’on a de soi-même. Ce qui revient à vivre le quotidien, jour après jour, en pleine conscience, comme un exercice que l’on s’imposerait pour le plaisir de vaincre des obstacles. Mais surtout pour se vaincre soi-même en tant qu’obstacle.

Toutes les voies passent par le quotidien, par les événements de la vie, par les circonstances qui s’imposent à moi, par les conditions qui me sont faites. Toutes les voies possibles passent nécessairement par moi. La Voie ne se trouve pas ailleurs. Sur le fil d’un rasoir, entre l’effort et le non-effort, car l’effort est nécessaire pour parvenir au non-effort. L’effort est nécessaire pour se maintenir sur la voie du non-effort. S’il était possible d’avancer sans effort sur la voie, tout le monde serait déjà parvenu au centre de son labyrinthe. En un sens, tout le monde s’y trouve déjà. Mais il s’agit ici de s’y retrouver en pleine conscience. Et tout le monde progresse sur la Voie, la sienne, car il n’y a que la Voie – à la fois multiple et Une – rien d’autre. Mais il s’agit ici de progresser en pleine conscience. Le secret, il est dans la conscience d’être. Et dans la démarche, l’attitude juste qui permet de maintenir la conscience de cet état le plus possible ou de se le rappeler.

Passé le cap de la soixantaine, je ne suis plus celui que j’ai été; ou plutôt, je ne suis plus tous ceux que j’ai été successivement. Pourtant, je suis aussi le même: la conscience d’être est toujours la même. Je sais maintenant que ce qui, en moi, dit " je suis " a toujours été et sera toujours. Tel est sans doute l’objet du vieillissement que de découvrir en soi ce qui a toujours été et qui sera toujours. Je dois désormais poursuivre mon cheminement entre la conscience (encore chancelante) de ce que "je suis" et celle de ce que je deviens avec l’âge. Le secret se trouve dans la conscience de ce que " je suis ". Dans l’expérience consciente de cet état : de ce qui est immobile au centre de l’être. Et dans la démarche, l’attitude juste – la façon de vivre le quotidien. Le secret, il est dans le cheminement qu’inspire le secret... Dans le fait de cheminer en pleine conscience sur le fil d’un rasoir, entre le moi qui devient et le Soi qui Est.

Progresser en pleine conscience accélère le processus vers la consolidation de cet état et permet de cheminer dans la joie (relativement, car je n’ai pas d’illusion quant à la nature de l’exercice), en maintenant le mieux possible et de plus en plus l’état d’ataraxie, la tranquillité d’âme, l’équanimité. Mais surtout, si l’on progresse en pleine conscience sur la Voie, avec des évanouissements ici et là mais de moins en moins, en maintenant le mieux possible et de plus en plus l’état d’ataraxie, la tranquillité d’âme, l’équanimité, on se trouve déjà en fait au Centre du labyrinthe. C’est ce qui fait dire que le but du cheminement se trouve déjà dans le cheminement lui-même, dans le mouvement vers le but, dans la Voie elle-même... à la condition de cheminer en pleine conscience. Car le but du cheminement, qui est précisément de libérer la conscience prisonnière de l’illusion, se trouve déjà atteint. Relativement. Je veux dire qu’il est atteint par rapport à l’étape où l’on est parvenu. Au fur et à mesure que l’on chemine, la conscience continue de s’épanouir. Il reste donc à poursuivre le cheminement vers toujours plus de conscience.

L’effort permet de s’atteindre dans l’agir. Mais le non-effort permet aussi de s’atteindre, dans le non-agir. La Voie du guerrier se rattache à la Voie du milieu. Tantôt l’effort, tantôt le non-effort. Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Tantôt, le guerrier est tourné vers l’extérieur, le monde, l’action. Agir, faire pour se faire. Tantôt il est tourné vers l’intérieur, pour être seulement. Tantôt debout, les armes à la main; tantôt assis seulement (zazen), en silence. Tantôt l’action, tantôt la méditation. Tantôt en mouvement, tantôt immobile. Tantôt le vacarme dans le monde et en soi, tantôt le silence partout.

 


l’effort et le non-effort

la Voie du Milieu
le Tao
le wu-wei

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