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Maître K'ong dit Confucius

  

 K'ong Fou-Tseu, dont le nom latinisé est devenu pour l'Occident : Confucius
(551-479 av. J.-C.)

 

 
Si le monde marchait droit, je ne chercherais pas à le changer. XVIII.6

Confucius

  
Maître K'ong vivait, lui aussi, à une époque trouble. D'où sans doute le sentiment qu'il avait de la nécessité, comme à toutes les périodes de grandes mutations, de se replier sur la morale et l'éthique afin que l'individu reprenne le contrôle de sa vie et qu'il agisse dans l'intérêt commun.

On trouve dans son enseignement de quoi alimenter notre réflexion sur certains concepts modernes, tels que celui de la co-évolution de l'individu, de l'entreprise et de la société.

Par choix, Maître K'ong est un maître à penser du niveau de l'en-deçà. " ... S'il est d'accord pour reconnaître, avec les Taoïstes proprement dits, que le dernier mot de la sagesse c'est probablement de vivre en paix dans la montagne, il pense que l'avant-dernier, c'est de transformer le monde ", écrit Etiemble

IN Préface de Les Entretiens de Confucius, traduction de Pierre Ryckmans, (Éd. Gallimard). 
Il n'y a pas de jargon d'école dans son enseignement. Il se souciait plutôt des expériences vécues que des références autoritaires. Essentiellement pragmatique, son enseignement se fonde sur des vertus morales et civiques : son enseignement était une sagesse appliquée : une discipline, expression d'une morale. Pour lui, on ne naît pas junzi/homme de qualité, mais on le devient par l'étude et la discipline. Cette exigence, il l'a pour lui-même. Sa philosophie réclame d'être d'abord vécue par lui. Il doit en être lui-même le véhicule dans son action. Car pour Maître K'ong, aussi, le messager est le message .
   

Il ne prêche rien qu'il n'ait d'abord mis en pratique. II.13

La doctrine de Maître K'ong est celle d'une école des chefs. Son enseignement met l'accent sur la discipline qui doit rendre les hommes habiles à gouverner.

Maître K'ong enseigne l'importance de l'action : de l'engagement. Le guerrier doit s'engager, c'est-à-dire se mettre au service des autres, de la société, du monde. Il estime même, par exemple, qu'il est "contraire à la justice" de refuser les charges publiques.

Toute sa vie, Maître K'ong espéra lui-même réaliser dans l'action son idéal de réformes politique et sociale. A la fin de sa vie, il reconnaîtra avoir échoué dans la mesure où aucun des hommes de pouvoir de l'époque n'a fait appel à lui pour mettre en pratique ses principes dans l'organisation politique.

Car, pour Maître K'ong, s'occuper quotidiennement des affaires de la société n'est pas une tâche étrangère au sage. Elle est non seulement nécessaire mais représente une occasion de se réaliser sur tous les plans.

" Maître K'ong veut résoudre le problème que pose ce monde difficile par la seule morale ", écrit Etiemble... Une morale fondée sur un ordre en mouvement qui recommande un constant effort sur soi-même. Il s'agit ici, comme on dirait aujourd'hui, d'une morale naturelle qui se traduit par une éthique. C’est en cela surtout que Maître K'ong me paraît actuel : en cette époque de mutation, alors que les repères sont flous, il nous faut redécouvrir le sens de l'éthique et redéfinir nos conduites personnelles.

Il enseigne qu'on doit " cultiver les intentions droites ".

Maître K'ong enseigne que l'univers est un " Grand Un " : tout élément (être, événement...) doit donc être considéré comme partie de l'univers. D'où l'importance qu'il accorde à la qualité de la relation avec les autres, avec la nature et avec le cosmos.

Bien qu'il fut et demeure un Maître à penser du niveau de l'en-deçà, la dimension spirituelle est aussi présente, de façon implicite, dans son enseignement : il s'agit de s'éduquer sans relâche, d'être un homme de qualité et d'appliquer l'enseignement à l'action, jusqu'à n'être plus qu'un avec l'univers. Et ainsi de parvenir à la sagesse, au sens où la pensée traditionnelle l'entend, c'est-à-dire à la réalisation du Soi : " À soixante-dix ans, écrit Fong Yeou-Lan, il permit à son esprit de suivre tous ses désirs; et pourtant, tout ce qu'il faisait était naturellement juste par soi-même. Ses actions n'avaient plus besoin d'un guide conscient. Il agissait sans effort. Cela représente le dernier stade dans le développement du sage. " 

Ce qui m'intéresse surtout chez Maître K'ong, c'est le modèle qu'il propose du guerrier dans l'action. J'ai donc ordonné les citations et les commentaires de façon à définir ce modèle.

   

Junzi / L'homme de qualité

Le junzi/homme de qualité est le modèle proposé par Maître K'ong. C'est ce que j'appelle le modèle du guerrier qui s'accomplit, se réalise lui-même, par son action dans le monde.

L'homme de qualité tend à l'excellence : il ne se permet pas de s'inquiéter, de se croire emporté par les événements, de se sentir écrasé par le poids des choses. Les échecs, les épreuves, les difficultés de l'existence sont à ses yeux autant d'occasions de se réaliser :

L'homme de qualité reste calme et serein. VIII-36

Maître K'ong mettait l'accent sur une démarche de généra-liste plutôt que de spécialiste. Un disciple lui demande :

" Que pensez-vous de moi?

 – Tu es un k'i, répondit Maître K'ong, c'est-à-dire : un outil, quelqu'un qui ne sert qu'à une fin; par conséquent, tu n'es pas encore un homme de qualité. "

Maître K'ong croit en l'homme, mais en l'homme éveillé à ses responsabilités. Il croit aussi en l'action de l'homme, mais en l'action qui passe d’abord par la transformation personnelle que suscitent l'étude et la pratique – bref, la discipline.

Rares sont ceux qui pèchent par discipline. IV.23

Afin de définir plus précisément le modèle d'homme qu'il propose, Maître K'ong recourt à une opposition entre deux types : " l'homme de qualité ", celui qui a le courage " d'aller jusqu'au bout de son coeur "; et l'autre, " l'homme frustre " ou " l'homme vulgaire " (dans le Yi King), ou encore " l'homme de peu " – formules que dans les oppositions, je rends par " l'autre ".

Il est évident que je prends ici le mot homme dans son sens générique. Les enseignements de Maître K'ong s'adressent aujourd'hui, dans notre contexte, aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Mais je crois nécessaire de rappeler que tel n'était pas le cas à l'époque... Autre temps, autres moeurs. C'est à nous qu'il revient aujourd'hui de "changer le monde", comme l'enseignait Maître K'ong, sans chercher à refaire le sien, en tirant de son enseignement la meilleure part, afin de refaire plutôt le nôtre, qui en a bien besoin, ici et maintenant!

  


L'homme de qualité n'écrase personne. Il se comporte avec dignité, jamais avec orgueil. L'autre, lui, agit toujours par orgueil, jamais avec dignité.
XIII-26

L'homme de qualité est large d'esprit, sans parti pris. L'autre est mesquin et sectaire. II-14

Ce que l'homme de qualité convoite est en lui-même. Ce que l'autre convoite est dans les autres. XV-20

L'homme de qualité ne se réalise pas dans des vétilles. Il doit porter des responsabilités. L'autre, lui, ne peut recevoir de grandes charges. Il n'est capable que de travaux serviles. XV-33

L'homme de qualité cultive l'harmonie, mais pas la conformité. L'autre cultive la conformité, mais pas l'harmonie. XIII.23

L'homme de qualité remonte sa pente, l'autre la descend. XIV.23

L'homme de qualité rougirait de promettre plus qu'il ne tient. XIV.27

  
Le modèle que nous propose Maître K'ong est un mystique engagé dans l'action, un guerrier au sens noble du terme, un chef : il éveille, il organise, il guide.

L'homme de qualité met l'accent sur la discipline. Mais la discipline doit s'entendre ici comme l'expression d'une éthique, d'une conduite.

Voici certaines des règles de conduite du guerrier dans l'action :

Ne recherchez pas l'amitié de ceux qui ne vous valent pas. Quand vous commettez une faute, n'ayez pas peur de vous corriger. I.8

Un homme dépourvu d'humanité ne saurait supporter longtemps ni l'adversité ni la prospérité. IV.2

Les hommes désirent tous la richesse et les honneurs; mais pour en jouir, ils ne devraient pas sacrifier leurs principes. Les hommes ont tous horreur de la pauvreté et de l'obscurité, mais pour y échapper, ils ne devraient pas sacrifier leurs principes. IV.5

Dans les affaires du monde, l'homme de qualité est sans parti pris : il se range à ce qui est juste. IV.10

D'un disciple qu'il estimait, le Maître dit : "Il ne se laisse jamais emporter par son humeur, ni ne commet deux fois la même faute". VI.3

Être compétent et demander conseil à l'incompétent; savoir beaucoup et consulter celui qui sait peu; faire passer son avoir pour du non-avoir et sa plénitude pour du vide; rester indifférent aux affronts - j'avais autrefois un ami qui s'appliquait à ce genre de discipline. VIII.5

Ne vous affligez pas de votre obscurité; affligez-vous de votre incompétence. XIV.30

Bien sûr que l'homme de qualité peut tomber dans la détresse. Dans la détresse, seul l'autre se laisse démonter. XV.2

L'homme de qualité est droit, mais pas rigide. XV.37

L'homme de qualité doit être autonome et responsable : il répond de ses actes, il en subit les conséquences. Il n'en reporte pas la responsabilité sur les autres, " sur les dix mille cantons " :

Si je suis coupable, que ma faute ne retombe pas sur les dix mille cantons. Si les dix mille cantons sont coupables, que leur faute retombe sur moi seul. Si le peuple faute, que sa faute retombe sur moi seul. XX.1

Voyez pour quoi un homme agit, observez comment il agit; examinez ce qui fait son bonheur. Que pourrait-il vous cacher? Que pourrait-il encore vous cacher? II.10

Il est droit : tout marche sans qu'il doive rien commander. Il n'est pas droit : il a beau commander, nul ne le suit. XIII.6

Qui observe la rectitude, quel mal aurait-il à gouverner? Qui ne sait se gouverner soi-même, comment pourrait-il gouverner les autres? XIII.13

   

De l'étude et de la pratique

l'étude...

La formation/information/transformation de l'homme de qualité prend appui sur l'étude.

Pourquoi? pourquoi? Celui qui ne se demande pas pourquoi? je me demande, moi, pourquoi l'enseigner? XV.15

Si l'administration vous laisse des loisirs, étudiez. Si l'étude vous laisse des loisirs, administrez. XIX.13

N'est-ce pas une joie d'étudier, puis, le moment venu, de mettre en pratique ce que l'on a appris? I.1

Ceux dont le savoir est inné constituent une catégorie supérieure. Puis viennent ceux dont le savoir fut acquis par l'étude. Puis ceux qui se sont mis à étudier parce qu'ils se trouvaient dans une mauvaise passe. Tout en bas, il y a les gens qui se trouvent dans une mauvaise passe, mais qui n'étudient pas. XVI.

... et la pratique

Mais l'étude doit se traduire dans l'action par une pratique : des pensées justes, des paroles justes, des actions justes.

Chaque jour, je m'examine plusieurs fois : me suis-je fidèlement acquitté de mes engagements? Me suis-je montré digne de la confiance de mes amis? Ai-je mis en pratique ce qu'on m'a enseigné? I.4

   

La rectification des noms

Ce qui est nécessaire en premier lieu, c'est la rectification des noms. XIII,3

Maître K'ong pensait qu'il fallait d'abord procéder à ce qu'il appelait "la rectification des noms", pour qu'une société fut bien ordonnée.

Les noms, les mots – le langage. Il doit exister un accord entre le langage et la réalité. Les mots comportent des implications. Le premier pas vers la transformation du monde consiste précisément, selon Maître K'ong, à redéfinir le rapport, à rectifier les relations entre les mots et les faits.

Une question qui peut nous sembler secondaire. Mais elle ne l'est pas pour la philosophie chinoise qui a même connu une école des Noms dont l'objet n'était pas, du reste, sans rapport avec celui, aujourd'hui, de la Sémantique Générale qui étudie le langage considéré du point de vue du sens jusque dans l'application à la vie sociale.

Le langage, à notre époque, devrait faire l'objet d'un examen sérieux. Car le discours social qui est le nôtre souffre gravement d'inflation et de distorsion. Nous sommes à la fois soumis à la surinformation et à la désinformation. D'une part nous assistons, avec la multiplication des différents médias, à une véritable logorrhée.

Nous ne vivons pas la vie, nous la parlons. Nous parlons la politique, l'économie, le social; nous parlons les relations de couple, l'éducation des enfants, la paix dans le monde... Sans compter que les événements les plus insignifiants font parfois l'objet d'une redondance qui crée la confusion dans les esprits. Jules Renard écrivait dans son Journal : " À force d'expliquer quelque chose, on finit par n'y plus rien comprendre... "

D'autre part, par-delà le délire verbal de l’audio-visuel – qui participe du même phénomène – se pose la question du sens. Que voulons-nous dire au juste lorsque, par exemple, nous disons : "éduquer", "les autres", ou "la paix"...? Quel concept recouvre les mots? quelle réalité? quelle intention cachent les mots que nous employons? Les mots comportent aussi le risque d'entraîner vers l'abstraction, dont Carl Jung disait qu'elle représente à notre époque le plus grand piège pour la civilisation occidentale. Mais déjà, au XVIIIe siècle, Diderot écrivait : " On a donné trop d'importance et d'espace à l'étude des mots, il faut lui substituer aujourd'hui l'étude des choses. " Cette tendance serait donc universelle... Une chose est certaine : à l'âge de la communication, nous sommes loin de la transparence – dont nous parlons beaucoup... Au fait, que voulons-nous dire quand nous disons transparence? Talleyrand aimait rappeler que " la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée ". C'est bien à quoi sert le plus souvent le discours social : à cacher les pensées, les motivations obscures, les intentions secrètes... Mais surtout quelle attitude ou quelle action supposent les mots? quelle responsabilité? quel engagement? Bref, quelle conduite personnelle?

Maître K'ong enseignait qu'il faut retrouver le sens véritable des mots et les traduire en action. Autrement dit, les paroles justes doivent exprimer des pensées justes et se traduire en actions justes. Car l'homme de qualité veille toujours à conformer ses paroles à ses actions.

Ce principe s'étend aussi à la responsabilité dans les relations sociales que représentent les titres tels que ministre, directeur, p.d.g., père... Ce ne sont pas des mots sans implications, sans responsabilités que ceux/celles qui les portent doivent assumer.

L'homme ne doit pas parler pour parler. XI.13.

L'homme de qualité est lent à la parole et prompt à l'action. IV.24

En ce qui concerne son langage, l'homme de qualité ne laisse rien au hasard. XIII.3

Les discours habiles compromettent la vertu. L'impatience dans les petites choses compromet les grands desseins. XV.27

 

Li / les rites s'enracinent dans le grand UN.

Li Ki
(Le Livre des Rites), VII-4
.

 

 
Li / Les rites

Une notion complexe qui découle de la connaissance, intuitive surtout, des lois du cosmos sous-jacentes à toutes les manifestations, et de l'observation de la Nature.

L'ordre préside à la vie sur tous les plans : révolution des sphères, cycle des saisons... La structure du cosmos doit donc se réfléchir sur la terre et la société obéir à la même grande et unique loi. L'ordre du ciel doit s'étendre à la multiplicité des fonctions, des rôles, etc.

Maître K'ong croyait en la nécessité d'une hiérarchie. L'importance que nous accordons aujourd'hui à l'égalité et à la liberté ne doit pas nous faire perdre de vue la nécessité d'une organisation structurée. Ce qui suppose une ritualisation de la vie qui doit se répercuter dans le quotidien et présider aux relations humaines.

Dans la pensée de Maître K'ong, les rites dépassent donc l'aspect superficiel de cérémonie, de rituel, de convenance, de politesse, sans pourtant les exclurent. Il enseigne que les rites ont une fonction sociale : ils contrôlent, tempèrent, disciplinent tout le multiple; ils soumettent à une règle d'unité les sursauts de l'instinct, les impondérables, les impulsions et les répulsions, les antipathies ou les sympathies. " Sans les rites, enseigne le Tao-tö king, le respect n'est que tyrannie, la prudence que timidité, la franchise que rudesse, le courage que turbulence. "

Les rites, en permettant de vivre en accord avec les lois cosmiques, orchestrent les rapports humains. Ils déterminent les convenances, les gestes et les attitudes. Ils remplissent le rôle de pivot : ils stabilisent. Ils déterminent en général les conduites personnelles : les rites sont en fait l'expression d'une éthique.

Ne pas connaître les rites signifie ne pas avoir les moyens de se tenir debout. Affermissez-vous dans les rites. VIII.8.

On comprend qu'il dise :

On gouverne un pays par les rites. XI.26

  

 
La filiation

Le mot filiation doit s'entendre ici au sens large de lien de continuité entre le passé et l'avenir, puisque nous sommes issus les uns des autres.

L'individu n'est pas le résultat d'une génération spontanée. Il représente une étape de la continuité. Ce qui doit se traduire, d'une part, par le respect des aînés, du passé et des racines; d'autre part, par le souci de transmettre aux jeunes le savoir et l'expérience.

L'homme de qualité œuvre à la racine; celle-ci une fois assurée, l'ordre moral naît. La piété filiale et le respect des aînés sont les racines mêmes de l'humanité. I.2

Mais il existe aussi une filiation des idées, des événements, des valeurs. La conscience de cette filiation donne une vue d'ensemble et permet de situer les idées les unes par rapport aux autres, de même que de comprendre les événements dans leur continuité, et l'évolution des valeurs dans une perspective nécessaire pour une action juste. C'est à la fois la conscience des racines (l'origine) et des branches (le devenir).

À notre époque de changement rapide, nous n'avons guère le sentiment d'une continuité mais plutôt d'une discontinuité. Dans cette fuite en avant, l'expérience semble ne plus avoir d'intérêt et le passé est balayé... Nous avons perdu la conscience de nos racines, ce qui se traduit par un douloureux sentiment d'aliénation.

Redécouvrir la filiation, c'est retrouver le sens de la continuité.

   

L'enseignement

Transmettre, c'est enseigner, c'est éduquer. C'est le moyen d'assurer " la suite du monde " : développer la conscience de la continuité en contribuant à la formation/information/transformation de ceux qui suivent, par la transmission du savoir et de l'expérience. L'homme de qualité doit donc, surtout dans la seconde partie de sa vie, assurer la continuité. Ce qui suppose qu'il s'engage dans une forme ou une autre d'enseignement.

Maître K'ong se considérait lui-même comme un enseignant.

Je transmets, je n'invente rien. VII.1

Qui peut extraire une vérité neuve d'un savoir ancien a qualité pour enseigner. II.11

Je n'éclaire que les enthousiastes; je ne guide que ceux qui brûlent de s'exprimer. Mais quand j'ai soulevé un angle de la question, si l'élève n'est pas capable d'en déduire les trois autres, je ne lui répète pas la leçon. VII.8

 

 

Qu'est-ce que jen? C'est aimer les hommes. XII.21

 

 
Jen / La compassion

Jen est un des mots qui revient le plus souvent dans les Entretiens de Maître K'ong. On le traduit le plus souvent par " bonté humaine " ou " vertu parfaite ". Mais le mot qui paraît le plus juste est compassion.

Je crois qu'il faut se reporter ici à l'enseignement d'une autre école de pensée orientale, l'hindouisme, pour éclairer la pensée de Maître K'ong sur ce point.

Pour l'hindouisme, de même d'ailleurs que pour le bouddhisme, la compassion est une vertu qui correspond à l'éveil de la conscience au niveau du quatrième chakra, celui du coeur. Selon l'enseignement de ces écoles de pensée, il existerait sept chakras ou centres d'énergie correspondant à autant de niveaux de conscience. Qu'il s'agisse d'une métaphore ou d'une réalité importe peu dans le présent contexte.

En quelques mots, les niveaux de conscience que représentent les chakras se répartissent entre les deux pôles de la nature humaine que sont, au plan inférieur, l'animalité et, au plan supérieur, la divinité. Chacun se définit en fait à tous les niveaux à la fois mais plus ou moins selon le degré de son évolution. Un être moins évolué se définit donc davantage au niveau des chakras inférieurs correspondant à l'animalité; un être plus évolué, au niveau des chakras supérieurs correspondant à la divinité. Il faut savoir qu'à l'étape de l'évolution de la conscience collective où nous sommes parvenus la plupart se définissent surtout par rapport aux trois chakras inférieurs qui correspondent respectivement à l'instinct, à la sexualité et au pouvoir... L'ouverture du quatrième chakra qui, lui, correspond au coeur, suppose essentiellement l'éveil de la compassion. Bien que Maître K'ong ne recourt pas à cette grille, c'est bien pourtant de la même chose dont il s'agit lorsqu'il affirme que l'homme de qualité est un être qui se définit ou qui tend à se définir au niveau de jen/la compassion.

L'homme de qualité ne peut, le temps d'un clin d'oeil, oublier la compassion sans cesser d'être un homme de qualité. IV.5

Un disciple demanda :
"En quoi consiste la vertu suprême?
 – Aimer les autres.
 – En quoi consiste la connaissance?
 – Connaître les autres." XII.22

L'homme de qualité considère le bien universel et non l'avantage particulier, tandis que l'autre ne voit que l'avantage particulier et non le bien universel. II.14

Cette étape représente aux yeux de Maître K'ong le résultat d'un cheminement exigeant :

Un disciple dit : " Je ne veux pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'on me fît." Le Maître lui répondit : "Allons donc! Tu n'en es pas encore là! " V.12

J'ai toujours entendu dire que l'homme de qualité s'employait à secourir les besogneux, non pas à enrichir les riches. VI.4

Sévérité envers soi-même et indulgence envers les autres tiennent le ressentiment à distance. XV.15

L'homme de qualité est exigeant envers soi, l'autre est exigeant envers autrui. XV.21

Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse...

 

 
Tchong et chou

Dans la pratique, la compassion s'exerce sous deux aspects :

  • tchong – ce qu'on doit faire :

L'homme qui possède la compassion est celui qui, en désirant s'affermir lui-même, affermit les autres, et qui, en désirant se développer lui-même, développe les autres. VI.28

Notons en passant que Maître K'ong insiste sur l'importance de travailler d'abord sur soi. C'est en fonction du progrès du guerrier sur la Voie que s'éveille en lui la compassion. Sinon, on pourrait prendre pour de l'altruisme le désir inconscient de renforcer sa propre identité.

  • ... et chou – ce qu'on doit éviter :

... ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse.

 


être capable de partir de soi-même pour en tirer par pa-rallélisme une règle de conduite envers autrui, c'est ce qu'on peut appeler la pratique de la compassion.
VI.28

Tchong et chou, c'est ce que les confucianistes ont appelé le " principe de l'équerre " selon lequel il faut user de soi-même comme d'un étalon pour régler sa conduite à l'égard des autres.

On trouve dans le Li Ki (Le Livre des Rites), écrit par les confucianistes au IIIe et au IIe siècles av. J.C., un passage qui résume d'une façon admirable la pensée de Maître K'ong sur le principe de l'équerre :

  


Ne faites pas, en employant vos inférieurs, ce qui vous déplaît chez vos supérieurs. Ne faites pas, en servant vos supérieurs, ce qui vous déplaît chez vos inférieurs. Ne faites pas, pour devancer ceux qui sont en arrière, des choses qui vous déplaisent chez ceux qui sont en avant. Ne faites pas, pour atteindre ceux qui sont en avant, des choses qui vous déplaisent chez ceux qui sont en arrière. Ne faites pas vis-à-vis de la gauche ce qui vous déplaît à droite. Ne faites pas vis-à-vis de la droite ce qui vous déplaît à gauche. C'est là ce qu'on appelle le principe d'application de l'équerre.

   

Du service aux autres

La compassion se traduit nécessairement par le service aux autres.

L'homme est un animal social. Mais plus encore : nous sommes tous les éléments d'un même ensemble, du même "Grand Un". Nous existons en fait les uns pour les autres. L'homme ne peut être lui-même qu'en cessant d'être seul. La qualité de la relation aux autres est donc capitale aux yeux de Maître K'ong. On trouve dans ses aphorismes de quoi alimenter notre réflexion et renouveler notre engagement envers les autres – les proches, la société, le monde, la planète...

Au moment où, après la vague de la Me generation, nous assistons à la redécouverte des autres, de l'importance de vivre consciemment les uns pour les autres, d'agir de manière à répondre aux besoins des autres afin de donner un sens à sa propre vie, les réflexions de Maître K'ong arrivent à point.

  


Jen-yi

La compassion doit en particulier se traduire par la pratique de yi / la justice.

La justice ne s'entend pas ici au sens romain ou juridique d'une fidélité à un système de lois, mais au sens premier du mot : "Juste appréciation, reconnaissance et respect des droits et du mérite de chacun". Ce qui suppose d'adopter envers les autres l'attitude juste qui définit l'homme de qualité : des pensées justes, des paroles justes, des actions justes.

La justice représente le devoir de l'homme de qualité par rapport aux autres et à la société : le " tu dois ". " Tout homme doit dans la société, écrit Fong Yeou-Lan, faire certaines choses, et il doit les faire pour elles-mêmes, car elles sont les choses moralement justes à faire. S'il les fait pour d'autres motifs, d'ordre non moral, son action ne relève plus de la justice, bien qu'il ait fait ce qu'il devait faire. "

Autrement dit, dans un esprit de justice et non de profit.

L'homme de qualité comprend la justice, l'autre comprend le profit. IV.16

Le sens de la justice éveillé par la compassion impose même à l'homme de qualité d'endosser des responsabilités et des devoirs sociaux. L'enseignement de Maître K'ong a des résonances politiques : la compassion doit, à ses yeux, se traduire par un engagement dans une doctrine d'économie politique et de redressement social. La mystique de Maître K'ong s'engage.

Le mot 'politique' au masculin signifie tout ce qui est relatif à la cité, à la société, à son organisation, au gouvernement de l'état.

Mais l’enseignement de Maître K'ong se rapporte en fait au monde de l'action en général. C'est un enseignement pour l'école des chefs. Il propose un modèle d'organisation de la société humaine, qui prend appui sur des chefs de qualité.

Pour un homme de qualité, servir l'état reste un devoir, même s'il sait d'avance que la vérité ne prévaudra jamais. XVIII.7

La raison pour laquelle l'homme de qualité s'engage dans la politique est qu'il considère cela comme juste, quoiqu'il sache que son principe ne pourra prévaloir. XVIII.7

Le guerrier dans l'action a une mission à remplir. Il ne fuit pas le monde. Il s'engage dans sa transformation. Il cherche à l'ordonner.

Promouvez les hommes intègres et placez-les au-dessus des gens retors – le peuple vous soutiendra. Mais si vous placez les gens retors au-dessus des hommes intègres, le peuple cessera de vous soutenir. II.19

Gouvernement est synonyme de droiture. Si vous menez droit, qui osera ne pas marcher droit? XII.17

Ne cherchez pas à hâter les choses. Ne poursuivez pas de petits avantages. En cherchant à hâter les choses, on manque le but, et la poursuite des petits avantages fait avorter les grandes entreprises. XIII.17

Quand le gouvernement a des principes, servez-le. Servir un gouvernement sans principes, voilà qui est une honte. XIV.1

Quand le gouvernement a des principes, parlez droit et agissez droit. Quand le gouvernement est sans principes, agissez droit, mais parlez prudemment. XIV.3

Qui ne se préoccupe pas de l'avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats. XV.12

Il ne suffit pas d'atteindre le pouvoir à force d'intelligence, encore faut-il le conserver à force de vertu, sinon ce qui aura été obtenu sera inévitablement perdu. Il ne suffit pas d'atteindre le pouvoir à force d'intelligence et de le conserver à force de vertu, encore faut-il gouverner avec dignité, sinon le peuple sera insolent. XV.33

L'homme de qualité est toujours heureux; l'autre est triste.

 

 


Ming
/ Le destin

Est-ce que telle action, telle entreprise va réussir?

Selon Maître K'ong, il est inutile de se poser la question. Car la réponse ne dépend pas de nous. Ce qui dépend de nous, c'est de faire ce que nous devons faire. Mais, alors de qui ou de quoi dépend la réponse?

De ming.

Ming est souvent traduit par destin : c'est, plus précisément, la totalité des conditions et des forces existant dans l'univers; " le décret du ciel, la volonté supérieure " que Maître K'ong concevait comme une force ayant un but.

Se trouve ici posée la question du sens de l'action individuelle par rapport aux forces de l'univers.

Le succès de toute entreprise humaine, de toute activité suppose qu'elle aille dans le sens du destin, autrement dit que les conditions et les forces de l'univers soient favorables à cette entreprise ou à cette activité. Mais il se trouve, par ailleurs, que nous sommes incapables de prévoir l'évolution du destin avec certitude, les conditions et les forces qu’il représente échappant complètement à notre contrôle. Le monde est ce qu'il est, il va comme il va, il devient ce qu'il devient... Cette vision commande donc d'agir avec un certain détachement, le mieux étant de ne pas se préoccuper, ou le moins possible, du succès ou de l'échec de nos entreprises mais de faire ce qui doit être fait. L'objet de l'action ne se trouve pas dans l'action même, ni dans le succès, ni dans le profit; mais dans le fait que l'action juste est le moyen pour celui qui l'accomplit de s'éveiller, de s'accomplir, de se réaliser. Si nous faisons notre devoir, nous ne pouvons jamais échouer puisque, en définitive, notre action est juste. Le succès de toute entreprise se trouve en fait dans l'action juste. Non pas dans le but mais dans le mouvement vers le but, que représente l'action. Qu'elle aille ou non dans le sens des conditions et des forces de l'univers n'est pas de notre ressort. Qu'elle réussisse ou non...

Reconnaître la réalité du destin est une aptitude de l'homme de qualité. Elle consiste à avoir conscience de l'existence des conditions et des forces de l'univers; et, sans se troubler, à faire ce qui doit être fait.

Qui ne connaît le destin ne peut pas être un homme de qualité. XX.2

Le détachement que suppose cette connaissance nous libère de l'inquiétude quant à la réussite et de la crainte quant à l'échec.

L'homme de qualité est libre de doutes; le vertueux de préoccupations; le courageux de craintes. IX.27

Autrement dit, il est heureux.

   

La Voie UNE

Pour Maître K'ong la Voie est Une. Le cheminement à l'un ou l'autre niveau : de l'au-delà et de l'en-deçà, est équivalant. Il s'agit toujours en fait de la recherche et de l'expérience de l'Un.

On peut supposer que Maître K'ong s'était interrogé pour lui-même sur l'alternative que représente le cheminement à l'un ou l'autre niveau. Mais, à dire vrai, le choix s'impose de lui-même. Car le destin individuel dépend aussi des conditions et des forces de l'univers. Il n'y a donc, en définitive, qu'à cheminer là où on se trouve. Mais pour celui qui chemine au niveau de l'en-deçà, comme c'est le cas pour la plupart d'entre nous, il s'agit de faire de ce cheminement... une Voie véritable.

Nul ne songerait à sortir autrement que par la porte. Pourquoi les gens cherchent-ils à marcher en dehors de la Voie? VI.17

Maître K'ong nous invite à percevoir au travers de la multipli-cité, dans le relatif de l'en-deçà, une unité sous-jacente, un absolu.

Telle est la démarche que propose la philosophie de l'en-deçà de Maître K'ong, une démarche qui passe par l'action, mais une action juste dans le multiple, qui permet d'atteindre l'Un.

 

 

 


Fong

L'enseignement de Maître K'ong prenait appui sur les six Livres de Sagesse de la tradition chinoise dont le Yi King (Le Livre des Transformations).

Le Yi King est un livre très ancien : de divination au départ, qui allait devenir un livre de sagesse. Par les hexagrammes qui le composent, il véhicule autour de la notion de transformation un enseignement qui représente l'essentiel de la philosophie chinoise.

Le Yi King permet donc de prévoir/prévenir l'évolution du destin mais surtout, dans toutes les conditions, les circonstances, de permettre au guerrier dans l'action de trouver l'attitude juste.

L'un des hexagrammes du Yi King : Fong (no 55) L'abondance, la plénitude, résume bien l'enseignement de Maître K'ong. En quelques formules, il propose au guerrier un programme qui se définit sur deux plans :

  • à l'extérieur – le mouvement/l'action

  • à l'intérieur – la clarté/la lumière.

"Clarté (ou lumière) au-dedans, mouvement (ou action) au-dehors produisent grandeur et abondance. Ce que représente l'hexagramme est une époque de haute civilisation."

L'hexagramme Fong suggère, à l'intérieur, de devenir transparent à soi-même, autrement dit clair, lumineux; et, à l'extérieur, d'agir, d'être mouvement et action, d'intervenir sur les vecteurs de l'évolution, sur le devenir du monde – d'en être le cocréateur conscient.

Mais c'est surtout de l'interaction d'un plan sur l'autre dont il s'agit ici : de l'extérieur sur l'intérieur et réciproquement. Car l'hexagramme précise que c'est par une action juste dans le monde qu'on devient plus clair, plus lumineux à l'intérieur; et que, par ailleurs, c'est en devenant plus clair, plus lumineux à l'intérieur qu'on devient capable d'une action juste dans le monde.

On pourrait aussi définir ce principe par l'opposition et la complémentarité de la contemplation et de l'action.

Fong (no 55) : l'abondance, la plénitudeÉtonnante synthèse, ramassée dans un symbole composé de six traits, qui évoque la dialectique de la démarche alchimique selon laquelle c'est en intervenant à l'extérieur, au niveau de l'opus : de la transformation de l'œuvre, que l'alchimiste travaille en fait à sa propre transformation, laquelle, en retour, lui permet d'agir plus efficacement au niveau de l'œuvre même...

Ce que je fais par mon action dans le monde contribue à me faire. Je deviens à l'intérieur ce que je fais à l'extérieur. Le travail sur l'opus revient en fait au travail sur soi. C'est ainsi que l'action devient lumière.

Tel est, en résumé, le sens de la démarche du guerrier dans l'action qui agit sur le monde pour s'atteindre lui-même.

   
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