Trouver le Témoin en soi


Tout se passe comme si l'être humain entretenait en son for intérieur un fond d'insatisfaction, voire de frustration, qui le porte à souhaiter un changement. À vrai dire, ce souhait est d'autant plus facile à satisfaire que tout est toujours en transformation (Je dis bien tout !). Dans un instant (Je dis bien dans un instant !), plus rien ne sera pareil à ce qui est dans l'instant présent. Mais la question est de savoir si le changement doit provenir de l'extérieur de l'être, intervenir dans son vécu, comme on dit, ou venir aussi, je dirais même surtout, de l'intérieur.


Je ne peux pas m'imaginer faisant ma vie ailleurs sans être profondément différent de ce que je suis maintenant, autre que je suis.

Un ami me confiait récement que, dans le monde de l'immobilier, on observe ces temps-ci une curieuse tendance chez ceux qui souhaitent acheter une maison; ils n'hésitent pas, m'affirme ce dernier, à demander qu'on la leur cède avec tout ce qu'elle contient : meubles, éléments de décoration, accessoires... Étrange désir que celui de vouloir, en somme, emménager dans un « meublé »! Mais cette tendance témoigne peut-être de l'envie qu'on éprouve parfois de changer de coquille, de cadre, pour se retrouver ailleurs, peut-être aussi se retrouver autre que ce moi dont on serait fatigué. Lorsque j'étais en tournée de théâtre à l'étranger, allant de ville en ville, il m'arrivait parfois, le soir après le spectacle, de marcher au hasard dans les rues, jusqu'à perdre pour ainsi dire toute référence. Je me prenais alors à contempler les maisons, en me demandant si elles pourraient me convenir, ou encore ce que j'aimerais y modifier. Parfois même, je jetais un œil à l'intérieur, lorsque l'éclairage le permettait, pour tenter de voir qui je serais si j'habitais là, quels seraient mes moyens de subsistance, mon état civil : célibataire, marié, avec ou sans enfants... Quand je revois dans mes rêveries certains des carrefours de ma vie, je ne peux m'empêcher de me demander qui je serais devenu si j'avais accepté telle proposition qui m'a été faite, à un moment, de m'établir ailleurs et de changer de vie. Pour tout dire, je ne peux pas m'imaginer faisant ma vie ailleurs sans être profondément différent de ce que je suis maintenant, autre que je suis. Et il m'est arrivé de pousser plus loin l'exercice jusqu'à évaluer dans quelle mesure ce que je suis – ma vision du monde et mes représentations mentales – eut même existé dans un autre contexte, avec un autre vécu.

Je veux parler ici de la tentation d'être un autre, d'échapper à ce que l'on est pour se libérer des routines, des ornières de la vie quotidienne et ainsi échapper à soi, être en vacances, loin de soi. Il m'est parfois arrivé de me demander aussi si j'aurais été capable de revenir à moi après cette absence, de me retrouver et surtout de me reconnaître ou bien si cette faculté de se projeter dans un autre contexte et de développer, ce faisant, une autre personnalité ne comportait pas de billet de retour. Ces propos ne sont qu'un jeu de l'esprit, je le reconnais, mais qui témoigne de l'existence en nous, à l'occasion, d'une lassitude d'être soi.

Par ces propos, je souhaite souligner l'importance de se réconcilier avec soi, de vivre sa vie quotidienne avec, je dirais, une certaine aisance, voire une certaine élégance.

Par ces propos, je souhaite souligner l'importance de se réconcilier avec soi, de vivre sa vie quotidienne avec, je dirais, une certaine aisance, voire une certaine élégance. Ce qui ne va pas sans parvenir à maintenir une certaine distance avec la part de soi qui se trouve nécessairement engagée dans le quotidien, mais sans pour autant rompre les amarres. Il me semble en effet que cette curieuse tendance, dont je parlais plus haut, à rechercher un cadre qui ne nous est pas familier représente en réalité le souhait inconscient de se distancier du moi engagé dans le quotidien pour s'identifier davantage au Témoin intérieur. En effet, qu'est-ce qui subsiste de moi si je cesse de m'identifier au contexte, aux habitudes de vie, aux valeurs que j'entretiens dans le quotidien, si ce n'est ce Témoin en chacun de nous ?

Je suis conscient de présenter ces réflexions comme une dichotomie, ce qui supposerait que l'on s'identifie tantôt au moi inférieur, tantôt au Témoin – du moins si cette dernière identification a déjà fait l'objet d'un certain entraînement. Mais la dé­marche est plus subtile encore, car il s'agit d'apprendre à cheminer sur la Voie du Milieu. Pas question, quoi que l'on puisse penser, d'échapper au moi intérieur, si ce n'est à l'occasion, comme on se retrouve en vacances; plutôt s'exercer, tout en maintenant une partie de la conscience à ce niveau de l'être, qui est celui du quo­tidien, à entretenir aussi en soi la présence du Témoin.

C'est à cette conclusion que m'entraîne le présent exercice. Car, si l'on cherche à l'occasion à s'éloigner de soi, voire à échapper à son ordinaire, c'est peut-être pour revenir avec le pouvoir de se définir davantage à un niveau supérieur de son être, libéré – ne serait-ce que provisoire­ment – des contraintes du quotidien et du sentiment que l'on éprouve parfois d'être enfermé dans sa propre vie.

 

Retour au début©  Jacques Languirand
Chronique parue dansle magazine Guide Ressources,
Vol. 16, N° 4,
décembre 2000