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L'ennui comme motivation

« Mieux vaut la barbarie que l’ennui! » Théophile Gauthier


Un jour, comme je dînais avec le professeur Chentrier, je lui demande soudain quel est, selon lui, le moteur de la vie : ce qui fait que les gens bougent, entreprennent, se battent, etc. Le nez dans son assiette, il a paru réfléchir un moment puis il a relevé la tête pour dire : « Ce qui fait bouger les gens ? C’est l’ennui. Au fond, les gens s’embêtent, les gens s’emmerdent. »

L'ennui est un fléau qui ronge l’humanité, qui passe de la souffrance à l’ennui. Pour en finir avec cette peur du vide, on s'invente toutes sortes de faux besoins, de faux désirs, parfois même de faux drames

J’ai depuis découvert que plusieurs philosophes estiment que l’ennui est souvent cause de bien des entreprises, voire même des horreurs : « Ainsi, pourquoi les hommes pensent-ils continuellement à jouer, chasser ou se battre, en se faisant la guerre, interrogeait Pascal, sinon parce qu’ils cherchent à rompre leur ennui? » Bien des guerres, des conflits pourraient être évités. On s’entretue la plupart du temps pour des prétextes, mais derrière ces prétextes, la motivation obscure que l’on trouve bien souvent est d’échapper à l’ennui pour enfin se sentir exister!

Adolescent, pendant les vacances d’été, il m’arrivait de tourner en rond, de chercher quoi faire. Je regrette de l’avouer mais c’est ainsi. J’errais dans le petit enfer de l’ennui des vacances. C’est sans doute ce qui devait à un moment me pousser vers la délinquance, pour me tirer de ce vide, de ce trou noir de l’ennui en moi. Les actes de vandalisme – c’était ma forme de délinquance – supposent un investissement de temps et d’énergie. C’est bien un genre d’activité qui permet de contourner l’ennui – je parle d’expérience ! – mais à quel prix…

L'ennui est un fléau qui ronge l’humanité, qui passe de la souffrance à l’ennui. Pour en finir avec cette peur du vide, on s'invente toutes sortes de faux besoins, de faux désirs, parfois même de faux drames qui, à la longue, deviennent de vrais drames. À n’importe quel prix, il faut qu’il se passe quelque chose ! La fin de semaine venue, par exemple, on pourrait bien prendre un peu de repos, mais l’ennui nous guette. Alors, on bascule dans la spirale du divertissement à tout prix, jusqu’à se créer des ennuis pour échapper à l’ennui. À moins que l’on ne soit victime du « blues » de la fin de semaine – qui n’est rien d’autre qu’une forme d’ennui ; un état qui finit par provoquer une migraine à tout casser, ou une mini-dépression de deux ou trois jours.

 

Je constate que certains mots, pourtant à connotation positive, tels que ‘silence’ ou ‘paix’, quand on les considère de plus près, paraissent curieusement générateurs de l’ennui. Quand j’étais enfant et qu’un prédicateur nous parlait du ciel comme d’un lieu de silence et de paix – et pour l’éternité ! – cette perspective me paraissait profondément ennuyeuse. Tout se passe comme si nous n’étions pas faits pour le silence et la paix, et pas davantage pour l’éternité. La peur du silence ? Oui, le silence nous semble parfois ennuyeux, d’où le besoin de vacarme pour combler le manque. La paix de même nous semble comme parfois vide. Plutôt la guerre – « la barbarie », comme le suggère Théophile Gauthier – qui remplit mieux la vie.

L’ennui ou même simplement la menace de l’ennui est l’une des grandes motivations, un des moteurs de l’action. N’importe quelle action pourvu qu’elle chasse l’ennui ou même la menace de l’ennui. À la réflexion, l’esprit d’entreprise doit beaucoup à l’ennui ; l’esprit d’aventure de même. Sans compter que bien souvent, l’ennui est aussi le moteur de l’inventivité, de la créativité.

L’ennui présente donc aussi un aspect positif. À la condition de l’apprivoiser, de s’en faire un allié plutôt que de s’agiter comme si on craignait de manquer d’air et de suffoquer.

Et si l’ennui, en définitive, était l’écho en nous de la quête d’infini ! On ne soupçonne guère la véritable nature de ce manque, de ce vide, de ce creux que nous éprouvons au fond de l’être… Si on prenait conscience de cette quête du Graal en nous, sans doute cesserions-nous de demander au monde ce qu’il ne peut offrir.

 

C’est que l’ennui appartient à l’univers du vide. En quoi il représente aussi une condition favorable à la réflexion, à une prise de conscience, à l’éveil. L’ennui devient alors l’occasion de devenir un peu plus cause de soi.
 

Retour au début ©  Jacques Languirand
Chronique parue dansle magazine Guide Ressources,
Vol. 16, N° 02,
octobre 2000