| Les
populations civiles demeurent au bout du compte les victimes privilégiées
de la guerre.
|
Mais
je pense que je ne vais plus accumuler ces articles. J'ai maintenant ce qu'il
faut pour me convaincre. De quoi au juste? De ce que la violence nous habite.
De ce que toutes les époques ont été violentes. Mais aussi
de ce que, malgré tout, les technologies des communications participent
à rendre le monde de plus en plus transparent, obligeant à une prise
de conscience et aux démarches qui en découlent, telles le Tribunal
international de justice. Je me réjouis d'avoir vécu assez longtemps
pour avoir été témoin de la création d'une institution
aussi louable. Je
dois pourtant dire que l'humanité m'inspire encore autant de dégoût
que de ferveur, mais aussi de doute à propos de la capacité de surmonter
notre violence.
Car
l'histoire de l'humanité est aussi celle de la violence. Il y a plusieurs
années, à l'occasion d'un voyage en Grèce, un guide m'apprenait
que ce pays remarquablement bien situé, au point de rencontre de l'Orient
et de l'Occident, a connu pour cette raison même 112 invasions!...
depuis le moment où on a commencé à les compter. Du coup,
j'ai compris pourquoi les femmes sont vêtues de noir et restent le plus
possible à la maison! Car la conquête passe par l'humiliation, par
l'éclatement de l'identité, de l'ethnicité. Et l'humiliation
et tout ce qu'elle entraîne passe par le viol des femmes. Les
populations civiles demeurent au bout du compte les victimes privilégiées
de la guerre. Une horreur en appelle une autre. Même s'il faut parfois beaucoup
de temps, l'esprit de vengeance entretient la flamme de l'horreur. C'est ainsi
que je découvrais, à un des moments cruciaux de la guerre dans les
Balkans, qu'à l'époque de l'Empire ottoman qui imposa sa loi pendant
près d'un demi-millénaire, les villages serbes qui étaient
chrétiens ont dû, des centaines d'années durant, envoyer leurs
enfants mâles à Istanbul où on les convertissait à
l'Islam, pour ensuite les exploiter comme esclaves dans les palais ottomans. On
comprend mieux la suite... Mais l'horreur justifie-t-elle l'horreur? Comment rompre
le cycle infernal? |
| Nous
aimons la violence. Alors? Alors, il faut apprendre à " vivre
avec ". |
Depuis toujours, je
dirais, on cherche une explication à l'horreur. On peut se contenter de
celle qu'on trouve dans les retournements de l'Histoire, mais on peut la chercher
également dans les gènes ou dans l'environnement psychosocial. C'est
ce qu'on fait à chaque fusillade dans les écoles, aux États-Unis.
Certains estiment que la facilité avec laquelle on peut se procurer des
armes est la principale cause de la violence, mais ceux qui défendent le
droit de posséder des armes soutiennent, au contraire, que celle-ci s'explique
par le fait qu'en général, on ne serait pas assez armé! D'autres
trouvent une explication dans l'influence des médias : cinéma,
télé, jeux électroniques... Encore là, il en est qui
estiment plutôt que le spectacle de la violence a un effet cathartique sur
les spectateurs ou les participants. Sauf, bien sûr, pour ce qui est des
individus détraqués. Et de se demander là-dessus si on doit
contraindre une société entière pour éviter d'allumer
quelques détraqués. Les soigner? Soit. Mais comment les identifier,
quand il s'agit par exemple de jeunes qui, par ailleurs, se conduisent relativement
bien? Pendant ce temps, les défenseurs du spectacle de la violence dans
les médias estiment, comme les défenseurs du droit de s'armer jusqu'aux
dents, qu'il n'y en a pas assez! Et voilà. Mais
la question paraît mal posée. La vérité, c'est que
notre société matérialiste qui repose sur la sur-compétition,
stimulée par le cycle de production-consommation, cette société
donc, c'est-à-dire nous-mêmes, aime la violence. Nous aimons la violence.
Alors? Alors, il faut apprendre à " vivre avec ". Je
pense soudain à une des leçons du Mahabharata, un des grands livres
sacrés de l'hindouisme. Ce livre repose sur la métaphore de la guerre.
Krishna agit comme le cocher (le maître) d'Arjuna. Krishna est à
la fois un homme et un dieu tandis qu'Arjuna, lui, n'est qu'un homme. Un passage
de ce livre sacré nous dit : " En tant que dieu, Krishna
savait que la guerre était inévitable. Mais en tant qu'homme, il
ferait l'impossible pour l'éviter. " En
tant qu'humains, il va de soi que nous devons faire l'impossible pour diminuer
la violence dans le monde et en nous-mêmes (c'est là, la question!),
même si, à un niveau plus subtil de notre " humanitude ",
nous savons bien qu'à l'étape actuelle de notre évolution,
la violence est inévitable. Toute tentative pour la diminuer (la canaliser,
la détourner...) dans le monde mais, encore une fois, en chacun de nous,
m'apparaît comme une contribution à l'élévation de
notre niveau de conscience. |