Nous avons beaucoup plus en commun que nous ne le pensons, malgré la
tendance de chacun à croire qu'il est unique.
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Un jour, pourtant,
je lui avouai avoir écrit la veille un court texte sur une expérience
de mon enfance. Il me demanda de lui en faire la lecture. Ce que je fis avec une
certaine appréhension, en évitant de lever le regard sur lui tellement
je redoutais le sarcasme dont je le savais capable. Une fois ma lecture terminée,
j'eus l'impression d'être nu, d'avoir révélé de moi
des émotions tellement intimes, des pensées tellement secrètes
que je regrettai mon geste. Après
un long silence, François me dit, avec un certain trouble : " C'est
très émouvant... et même inattendu puisque tu décris
très bien ce que j'ai déjà moi-même ressenti. "
Du coup, il se découvrait à moi autant que je l'avais fait à
son endroit dans ces quelques pages. Cet
incident m'est revenu comme je parlais avec ma femme de la diversité des
individus et de ce que, pourtant, au bout du compte, nous partageons tous les
mêmes émotions, les mêmes sentiments, comme la crainte d'être
rejeté, de n'être pas compris, de se voir floué par la vie...
Un jour où l'autre, nous avons tous l'impression d'avoir été
abandonné sur le quai de la gare. Nous
sommes, bien sûr, différents les uns des autres, mais la nature humaine
est la même pour tous. Et, à quelques nuances près, nous avons
connu les mêmes peurs de l'enfance, les mêmes angoisses, nous avons
fait les mêmes rêves, alimenté les mêmes espoirs, connu
les mêmes déceptions. Peu importe les conditions particulières
de chacun, ou ses expériences. Tout compte fait, ce qui marque, c'est ce
qui s'est passé au niveau de l'instinct, du cœur et de la tête. Les
besoins fondamentaux sont les mêmes pour tous : la sécurité,
la stimulation, l'identité. Nous avons beaucoup plus en commun que nous
ne le pensons, malgré la tendance de chacun à croire qu'il est unique. C'est
ce que je venais de découvrir avec François, et en même temps
que lui, peut-être. Depuis,
j'ai souvent constaté à quel point le fond de la nature humaine
est le même pour tous, que l'on soit riche ou pauvre. Je sais pourtant que
sur ce point, celui de l'avoir, nous tenons beaucoup à cette particularité...
Et pourtant, au décès de son fils, disparu dans un accident tragique,
un homme de ma connaissance, puissant et fortuné, a ressenti la même
détresse que tout autre père à sa place. La
vie entraîne tout le monde dans le même maelström. C'est
la même nature humaine en chacun de nous qui est provoquée. La différence –
car il y en a une tout de même –, elle se trouve dans la façon
dont nous exerçons la part de liberté qui nous est dévolue.
Le lot commun de l'humanité
se manifeste à l'occasion des quatre souffrances qui nous sont communes. Cette
réflexion s'est imposée à moi avec force lorsque j'ai découvert
l'enseignement du Bouddha, pour qui le lot commun de l'humanité se manifeste
à l'occasion des quatre souffrances qui nous sont communes. La naissance
est souffrance : passer de la prise en charge absolue par la mère
à l'obligation de s'assumer, ce qui peut prendre des années, sans
compter que certains ne parviennent jamais à composer avec la souffrance
d'être en vie. La maladie est souffrance, à laquelle bien peu échappe
au cours de la vie. La vieillesse est souffrance, même si, jusque-là,
on n'a rien fait de sa vie et qu'on la préfère à la mort.
Et, enfin, la mort – sinon l'expérience de mourir, du moins la hantise
dont elle fait l'objet toute la vie... |