Tous, nous sommes un!

Nous devions avoir 18 ou 19 ans. François voulait devenir écrivain. Tous les soirs, il me lisait ce qu'il avait écrit dans la journée. Quant à moi, je voulais devenir homme de théâtre – bien que, en mon for intérieur, l'écriture dramatique m'attirât. Mais je ne parlais jamais de cet intérêt avec François, ne voulant pas créer de tension entre nous.

 


Nous avons beaucoup plus en commun que nous ne le pensons, malgré la tendance de chacun à croire qu'il est unique.

Un jour, pourtant, je lui avouai avoir écrit la veille un court texte sur une expérience de mon enfance. Il me demanda de lui en faire la lecture. Ce que je fis avec une certaine appréhension, en évitant de lever le regard sur lui tellement je redoutais le sarcasme dont je le savais capable. Une fois ma lecture terminée, j'eus l'impression d'être nu, d'avoir révélé de moi des émotions tellement intimes, des pensées tellement secrètes que je regrettai mon geste.

Après un long silence, François me dit, avec un certain trouble : " C'est très émouvant... et même inattendu puisque tu décris très bien ce que j'ai déjà moi-même ressenti. " Du coup, il se découvrait à moi autant que je l'avais fait à son endroit dans ces quelques pages.

Cet incident m'est revenu comme je parlais avec ma femme de la diversité des individus et de ce que, pourtant, au bout du compte, nous partageons tous les mêmes émotions, les mêmes sentiments, comme la crainte d'être rejeté, de n'être pas compris, de se voir floué par la vie... Un jour où l'autre, nous avons tous l'impression d'avoir été abandonné sur le quai de la gare.

Nous sommes, bien sûr, différents les uns des autres, mais la nature humaine est la même pour tous. Et, à quelques nuances près, nous avons connu les mêmes peurs de l'enfance, les mêmes angoisses, nous avons fait les mêmes rêves, alimenté les mêmes espoirs, connu les mêmes déceptions. Peu importe les conditions particulières de chacun, ou ses expériences. Tout compte fait, ce qui marque, c'est ce qui s'est passé au niveau de l'instinct, du cœur et de la tête. Les besoins fondamentaux sont les mêmes pour tous : la sécurité, la stimulation, l'identité. Nous avons beaucoup plus en commun que nous ne le pensons, malgré la tendance de chacun à croire qu'il est unique.

C'est ce que je venais de découvrir avec François, et en même temps que lui, peut-être.

Depuis, j'ai souvent constaté à quel point le fond de la nature humaine est le même pour tous, que l'on soit riche ou pauvre. Je sais pourtant que sur ce point, celui de l'avoir, nous tenons beaucoup à cette particularité... Et pourtant, au décès de son fils, disparu dans un accident tragique, un homme de ma connaissance, puissant et fortuné, a ressenti la même détresse que tout autre père à sa place.

La vie entraîne tout le monde dans le même maelström. C'est la même nature humaine en chacun de nous qui est provoquée. La différence – car il y en a une tout de même –, elle se trouve dans la façon dont nous exerçons la part de liberté qui nous est dévolue.

Le lot commun de l'humanité se manifeste à l'occasion des quatre souffrances qui nous sont communes.

Cette réflexion s'est imposée à moi avec force lorsque j'ai découvert l'enseignement du Bouddha, pour qui le lot commun de l'humanité se manifeste à l'occasion des quatre souffrances qui nous sont communes. La naissance est souffrance : passer de la prise en charge absolue par la mère à l'obligation de s'assumer, ce qui peut prendre des années, sans compter que certains ne parviennent jamais à composer avec la souffrance d'être en vie. La maladie est souffrance, à laquelle bien peu échappe au cours de la vie. La vieillesse est souffrance, même si, jusque-là, on n'a rien fait de sa vie et qu'on la préfère à la mort. Et, enfin, la mort – sinon l'expérience de mourir, du moins la hantise dont elle fait l'objet toute la vie...

À un échelon encore plus exigeant de la philosophie pérenne, on estime que la conscience est UNE. Non pas la conscience... d'être une femme, un homme, un tel ou tel autre, mais la " conscience d'être ", ce par quoi nous participons de l'infini, de l'absolu. Il est, par définition, impossible de morceler l'infini, de cela je suis certain. La conscience est la même pour tous les êtres, et nous participons tous de la même conscience.


Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,
Vol.14 , N° 7,
mars 1999