Les nouveaux Péchés Capitaux


Pourriez-vous rapidement énumérer les sept péchés capitaux ? J'allais écrire : les bons vieux péchés capitaux. Et, selon vous, dans quel ordre d'importance ?


Un sondage réalisé pour le mensuel ÇA m'intéresse (fév. 1998) confirme l'impression que j'avais que les péchés capitaux ne sont plus ce qu'ils étaient. Mais comme les personnes interrogées devaient se prononcer sur leur gravité respective, c'est l'avarice qui leur a paru venir en tête. Puis, dans l'ordre : l'orgueil, la paresse, la luxure, la colère, l'envie et la gourmandise. (Ce qui était aussi de ma part une façon de vous les rappeler!) Curieusement, jusqu'au XVIIe siècle, comme je le découvre dans le commentaire inspiré par ce sondage, celui des péchés capitaux que l'Église a combattu le plus fortement est la cupidité, comme on l'appelait autrefois, autrement dit l'avaritia... Et c'est l'avarice, curieusement, qui serait encore aujourd'hui considéré comme le plus grave des péchés capitaux, alors que la luxure a occupé entre temps et jusqu'à tout récemment le premier rang. Au point où, dans mes années de collège, on pouvait même se demander s'il en existait d'autres. De ce nouvel ordre d'importance, je voudrais dire encore que l'envie me paraît plus répandu qu'on ne semble le croire, à notre époque où triomphent les valeurs matérialistes. Enfin, pour ce qui est de l'orgueil, cette tendance me paraît mal nommée : s'il est un péché apparenté à l'orgueil, il est vrai, ce serait plutôt quant à moi la vanité, particulièrement néfaste pour les bêtises qu'il nous inspire.


C'est pourtant le second volet de ce sondage qui a éveillé mon intérêt. Il s'agissait d'une liste de conduites généralement condamnables dont on trouve de nos jours de nombreux exemples autour de nous, dans les médias, voire même en nous, qu'on pourrait considérer comme de nouveaux péchés capitaux. Voici cette liste par ordre d'importance :

la violence
la corruption
le fanatisme
la drogue
la pollution
l'intolérance
le gaspillage
l'indifférence
le mensonge
la passivité...

"Si on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d'attente."
Jules Renard


Ces conduites invitent en effet à la réflexion. Pour ce qui est de la violence considérée comme un péché, on pense par exemple à la violence faite aux femmes et aux enfants. Quant à la corruption, elle paraît concerner surtout les conduites que l'on peut observer parmi les élites qui trahissent la collectivité qu'ils devraient servir. On dit parfois que le poisson commence toujours à pourrir par la tête! Le fanatisme est véhiculé par certaines idéologies et certaines opinions sectaires. Pour ce qui est de la drogue considérée comme un péché, je suppose qu'il s'agit plutôt de la criminalité associée à ce phénomène. Quant à la pollution, nous sommes tous de grands pécheurs par nos choix, nos comportements mais aussi par la paresse et l'insouciance à nous engager à combattre les causes de pollution au niveau de la collectivité. En ce qui concerne l'intolérance, elle me paraît représenter l'obstacle à l'avènement de la société ouverte qui peut seule assurer la survie de l'humanité au IIIe millénaire. Pour ce qui est du gaspillage... Quand je pense à la mentalité imprégnée du sens de l'économie de nos ancêtres, et du respect de la vie, de la nature, des aliments, des vêtements ( je pense au recyclage presque infini des vêtements!), je suis pris de vertige : la culture du prêt à jeter qui s'est rapidement imposée nous entraîne au désastre. Rien de moins! Au désastre, en effet, du point de vue matériel, psychique et... karmique!

Il me reste à parler de l'indifférence que j'accole quant à moi à la passivité, car je vois ces deux attitudes comme une forme d'engourdissement, d'endormissement, comme une usure de notre instinct de révolte contre la pauvreté, la faim dans le monde, l'exclusion et tout ce qui donne l'impression d'un vaste trou noir : enfin pour ce qui est du mensonge, je dirais que la forme la plus grave en est celle que l'on se raconte à soi-même sur le sens de la vie : comme de croire que le bonheur est dans la richesse matérielle et l'intérêt personnel alors qu'on le trouve dans la qualité de l'air et le service aux autres.

Ce qui m'encourage dans le résultat de ce sondage, c'est de constater que les comportements considérés aujourd'hui comme condamnables concernent la qualité des rapports avec les autres et la société. 


Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,

Vol. 13, N° 08, avril 1998