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À un ami d'une des victimes, l'animateur demande en fin
d'interview : " Et vous-même, que retenez-vous de cet événement?
Qu'est-ce que ça vous dit, personnellement? " Après un court moment
d'hésitation, l'ami répond sur un ton grave : " Ca me dit que
la vie est courte... Je vais en profiter pleinement... "
Tout
le monde comprend le sens de cette réflexion. Mais afin de creuser davantage,
j'ai voulu savoir ce que quelques personnes autour de moi comprenaient de la formule :
profiter de la vie. Si j'écarte ceux des farceurs, la plupart des commentaires
que j'ai obtenus m'ont paru très significatives : profiter de la vie c'est
être plus attentif au lever et au coucher du soleil, à la texture des feuilles,
au rythme de saisons, aux rapports avec les intimes, les proches, les amis, avec
les autres en général; s'occuper davantage des enfants, servir la société, quelques
vagues projets écologiques ayant même été esquissés...; s'amuser davantage, consacrer
plus de temps aux loisirs, faire plus souvent l'amour, s'engager socialement,
faire des choix plus exigeants en fonction de valeurs plus élevées; consacrer
du temps à s'épanouir, se développer. En
résumé, je dirais que, pour la plupart de ces personnes, profiter de la vie revenait,
en somme, à faire de meilleurs choix, à veiller davantage à la qualité des rapports
humains et à une meilleur communion avec la vie même, en particulier avec la nature
À
chacune d'entre elles comme à moi-même, je m'empresse de le souligner
j'avais envie de dire : " Mais qu'est-ce qui t'empêche de profiter
davantage de la vie ici et maintenant? Où est donc l'obstacle? Tout ce que tu
estimes être l'essentiel se trouve à ta portée! Non? " L'obstacle
qui empêche de profiter davantage de la vie semble dû à l'état de sommeil où nous
sommes plongés, sans nous en rendre compte. Nous vivons comme des automates. Prendre
conscience, à un moment donné, que la vie est courte et qu'il faut d'autant plus
en profiter, c'est avoir un choc, se réveiller subitement de l'état léthargique
que nous entretenons par habitude, par lassitude aussi peut-être. Après l'enfance,
la faculté d'émerveillement s'émousse rapidement.. La vie perd de son relief.
Presque tous les gestes deviennent une corvée. Par exemple, faire les courses.
On achète les fruits et les légumes sans s'investir! C'est pourtant un geste sacré,
un acte par lequel on communie avec la nature. Et si je donne cet exemple c'est
que la découvertes des fruits et des légumes est récente pour moi et qu'elle a
été l'occasion d'une révélation. Profiter
de la vie, ça me paraît aussi être plus attentif aux gestes de tous les jours.
Par opposition à vivre dans son mental, absorbé par le bavardage incessant dans
sa tête; engourdi par le bourdonnement des mots, le collage figé de pulsions émotionnelles,
passant d'un état à un autre, dans une discontinuité, un éparpillement, un éclatement
de la conscience d'être. C'est pourtant l'état habituel dans lequel nous vivons
notre vie, un état dont il est d'autant plus difficile de se libérer qu'on n'en
est pas conscient. Je pense même qu'il est impossible de s'en libérer tout à fait.
Car cet état d'instabilité mentale semble faire partie de la nature humaine. Mais
ce n'est pas, comme tel, un état malheureux, plutôt un état d'absence à soi qui
empêche de profiter de la vie parce qu'elle est subie plutôt que vécue consciemment.
Ce
qui me frappe dans la plupart des commentaires que j'ai recueillis, c'est de constater
jusqu'à quel point profiter de la vie se trouve dans les petites choses dont elle
est faite, les gestes les paroles, les regards, les attentions
J'ai déjèa
dit que la voie sur cette planète est celle des petites choses; se lever, se laver,
ouvrir le frigo
et tout le reste, jusqu'au moment où on ferme la lumière
dans l'attente du sommeil. Les petites choses, par rapport à l'idée qu'on se fait
qu'il n'y a que les grandes entreprises qui sont importantes. Alors que profiter
de la vie, c'est porter attention à chaque moment de la vie: porter attention
non pas à la notion du temps, mais, concrètement, à chaque tranche du temps de
la vie. En
définitive, le sentiment de profiter pleinement de la vie réside dans la conscience
d'être; on peut faire les mêmes gestes avec ou sans cette conscience d'être. Le
sentiment de plénitude n'est donc pas seulement dans ce qu'on fait, mais dans
l'attention à ce qu'on fait et à ce qu'on est , dans le temps de la vie. Il n'y
a là rien là de très nouveau, j'en conviens. Ce serait même plutôt banal. Mais
il se trouve que pour s'éveiller à l'importance de la conscience d'être jusque
dans les petits gestes, dans les tranches du temps de la vie, un choc est nécessaire.
Et c'est généralement la mort autour de soi qui provoque ce réveil, cette prise
de conscience. C'est peut-être même une fonction de la mort que d'éveiller ceux
qui restent, du moins ceux qui n'ont pas le sommeil trop lourd, l'engourdissement
trop collant, l'ankylose trop gluante... C'est
la mort qui éveille à la vie. La mort des autres. Et la perspective, parfois même
la menace, de sa propre mort
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