L'animal en nous


Il y a de ça plusieurs années, j'ai interviewé Léo Ferré à la télévision. Dans les articles qu'on lui consacrait, on parlait souvent de sa guenon. Je lui demande donc ce que lui apporte cet animal de compagnie. Il devient aussitôt radieux et m'en parle avec beaucoup d'affection. À un moment, il me montre l'intérieur de sa main : " Savez-vous que les primates ont aussi des lignes dans la main? C'est troublant, non? "

On m'a raconté depuis que sa compagne (humaine) de l'époque, agacée par l'importance que prenait cette guenon dans leur vie domestique, avait donné à Ferré de choisir entre elle et l'autre. Il aurait choisi... l'autre!

Ce billet m'a été suggéré par la lecture d'un remarquable ouvrage: Animal, mon prochain de Florence Burgat (éd. Odile Jacob) qui parle, entre autres, de "la superbe ignorance de la douleur tonitruante d'animaux dont nous avons manqué la rencontre et qui, au fond de leur cachot, attendent quelque chose que nous ne leur donnons pas."


Depuis quelque temps, ma perception de l'humanité a changé. J'ai de plus en plus tendance à nous percevoir comme des primates. Ce que nous sommes mais que nous préférons ignorer. Cette perception s'est imposée à moi le jour où j'ai pris connaissance d'une théorie pour le moins surprenante. Selon cette théorie, si les humains produisent tant de déchets c'est que nous descendons de singes arboricoles, c'est-à-dire vivant dans des arbres, qui n'avaient donc qu'à laisser tomber sur le sol les pelures de bananes et autres détritus, y compris leurs excréments, sans plus s'en soucier. Ce qui pourrait expliquer l'état des lieux où des groupes se sont rassemblés, mais aussi l'état d'appartements ou de maisons où j'ai parfois regretté m'être aventuré et, encore bien plus, de certaines toilettes publiques où très souvent on voudrait pouvoir se déplacer sur des échasses!

Nous répugnons à reconnaître notre dimension animale. C'est du moins ce que j'ai constaté à plusieurs reprises. Notamment à l'occasion de conférences au cours desquelles je faisais état des recherches du Dr Michel Odent sur les conditions les plus favorables à l'accouchement, l'une de ces conditions étant, selon lui, d'accoucher dans la pénombre " comme le font naturellement tous les mammifères ". Cette formule ne plaisait guère à mon auditoire. Et encore moins le titre de son ouvrage dont je suggérais la lecture : Votre bébé est le plus beau des mammifères!, titre qui suscitait chez plusieurs un certain malaise.

La science reconnaît pourtant de plus en plus qu'il n'y a pas de coupure entre l'animalité et l'humanité, mais plutôt une continuité; que c'est même de l'animalité que nous avons hérité plusieurs de nos plus belles qualités. En particulier, la sociabilité: l'être humain ne se définit-il pas comme un animal social? Malgré qu'en son temps, Montaigne faisait remarquer que l'amitié est la qualité que les bêtes manifestent le plus vivement et avec le plus de constance et ce, précisait-il, "plus sûrement que les hommes". On soutient même aujourd'hui que les animaux éprouvent des émotions. Tout le monde sait que chez les animaux la séparation entraîne la tristesse et que les retrouvailles sont une occasion de joie. Qu'il ait fallu mesurer scientifiquement certaines de leurs réactions pour l'admettre m'agace un peu. Mais peut-être que les comportements positifs ne suffisent pas à démontrer qu'une continuité existe bel et bien entre l'animalité et l'humanité. Or, il se trouve que l'on a aussi observé des comportements agressifs, voire sadiques chez les chimpanzés qui les inciteraient à faire la guerre. Au dire des éthologistes, il arrive même qu'ils prennent plaisir à faire souffrir... En quoi – je le souligne – ils seraient une exception chez les animaux. Mais une exception qui plaide, hélas!, en faveur de la théorie de la continuité...

L'entraide, un facteur de l'évolution
(Éd. Hachette)


Dans La descendance de l'homme, Darwin consacre un chapitre au sens moral des animaux, multipliant les exemples pour corroborer la thèse de l'origine sentimentale (et non rationnelle) de la morale. Comme l'affirmait Kropotkine
dans son commentaire sur la théorie de l'évolution, en s'élevant dans la hiérarchie des espèces, on assiste à une identification des intérêts de l'individu avec ceux de son groupe, ce qui prouve de manière incontestable " l'origine naturelle non seulement d'une ébauche de l'éthique, mais même de sentiments d'ordre supérieurs ". Selon lui, les notions que nous avons du bien et du mal sont tirées de la nature, et l'homme ne ferait qu'imiter l'animal sur ce point.

On aura compris que mon objet était de m'interroger sur notre animalité réprimée, voire occultée, et sur la qualité de nos rapports avec les animaux.


Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources,

Vol. 12, N° 09, juin 1997