J'ai besoin de toi...


Nous détenons le record mondial du suicide chez les adolescents.
(Sommes-nous assez distincts comme ça?!)


C’est ce phénomène tragique du suicide chez les jeunes qui m’a incité à m’intéresser à la troublante question des kamikazes. Ce mot japonais nous est devenu familier pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se rapporte à ces jeunes pilotes qui, à bord de leur avion porteur d’une bombe, plongeaient sur un navire ennemi – américain donc – sacrifiant ainsi leur vie pour l’honneur et la patrie. On emploie parfois, ces années-ci, le mot kamikaze à propos de ces bombes humaines qui se font sauter en terre ennemie, entraînant avec eux dans la mort autant de victimes que possible. Car il faut savoir que, si certains candidats à la mort volontaire pour une cause sont des psychotiques, il demeure que la plupart sont en fait des adolescents normaux.

Je suis d’autant plus sensible à la détresse de certains adolescents que j’ai moi-même connu de grandes difficultés à cette étape de ma vie. Je dois à quelques adultes éclairés, à leur perspicacité et à leur générosité, de m’en être tiré. Mais il me restera sans doute toujours, tout au fond de moi, quelque chose de cette détresse. Et lorsqu’il m’arrive de la reconnaître chez des adolescents, à travers leur quête effrénée de sens, mon intérêt s’éveille.

 

Le Nouvel Observateur, mars 1996.

 


J’ai trouvé un jour un article
portant sur un de ces candidats au martyre pour la cause islamique, Musa Ziada, un jeune garçon de 15 ans. Sans la vigilance de son père, ce jeune militant du hamas aurait noué autour de sa taille une ceinture de 8 kilos de TNT, pour ensuite se rendre en Israël y semer la mort dans un lieu public, au prix de sa propre vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 C’est de cet appel, que les jeunes d’aujourd’hui manquent.


– " À la mosquée, explique-t-il, ils m’ont dit que le martyre menait droit au Paradis. "

On l’a aussi assuré qu’un martyr pouvait gagner l’entrée au paradis pour soixante-dix de ses proches, amis ou membres de sa famille. Je prends note que l’idée de servir les siens, d’être utile aux autres, à sa communauté, puisse être auprès de ces jeunes gens un argument en faveur de la mort volontaire.

Durant les mois où on le conditionnait à accepter le destin de martyr, chaque fois qu’une bombe éclatait, Musa disait :

– " Si seulement c’était moi, le martyr... "

Son père explique :

– " Mais nous n’y avons pas attaché d’importance. C’est comme ça que parlent tous les jeunes dans la rue... " 

À propos de ceux qui l’ont recruté, l’assurant qu’il avait l’étoffe d’un martyr, Musa dit :

– " Ce sont des gens comme les autres. Leur travail est de convaincre des garçons de notre âge de commettre des attentats-suicides. "

Et si on lui demande pourquoi ces recruteurs ne faisaient pas le voyage eux-mêmes, il répond :

– " Je n’étais pas là pour discuter... Je voulais être convaincu. "

Ce jeune garçon me touche beaucoup.
Je reconnais en lui l’adolescent que j’ai été.
À la recherche d’un sens à la vie,
d’une raison de vivre, peut-être même de mourir,
en quête d’une cause.

Je me suis parfois demandé si j’aurais pu, à l’adolescence et jusqu’à dix-huit ou vingt ans, me consacrer sans réserve à une cause. Je n’ai aucun doute, dans l’éventualité où on m’eût demandé de vivre pour une cause. Je suis plus réservé dans celle où on m’aurait demandé de mourir pour elle. Encore que...

Un jour, je devais avoir quinze ou seize ans, un adulte m’a dit, avec l’intention de m’engager avec lui et quelques autres dans une forme de service social :

– " J’ai besoin de toi... "

Et comme il était un vrai leader, il a ajouté :

– " Et quand je dis: j’ai besoin de toi..., je ne veux pas dire que j’ai besoin de quelqu’un en général, de n’importe qui, mais que j’ai besoin... de toi! "

J’ai alors, pour la première fois,
vu le monde comme un lieu où j’avais ma place et où je pouvais investir dans une cause la capacité d’engagement de l’adolescent que j’étais.
" J’ai besoin de toi... "

J’entends encore parfois cette phrase qui résonne en moi.

C’est de cet appel, que les jeunes d’aujourd’hui manquent. Je ne soutiens pas pour autant que les jeunes doivent se mettent au service des intégrismes. Je déplore au contraire qu’il n’y ait plus que les intégrismes, politiques, sectaires et autres, pour songer encore à faire appel à la capacité d’engagement des adolescents. Mais nous sommes dans un monde de compétition et de performance, à la vision mécaniste et matérialiste, où l’être humain est constamment ramené au modèle de l’homo economicus, obsédé par la rentabilité, la productivité : dans une société où il n’est plus un citoyen mais d’abord un consommateur de biens et de services, de la naissance à la mort...

Je souhaite simplement que l’on puisse dire sans rire à nos adolescents, afin de canaliser cette belle énergie de l’engagement qui leur est propre et de leur permettre ainsi de trouver un sens à la vie :

– " J’ai besoin de toi! "

 

Retour au début© Jacques Languirand
Chronique parue dans le Guide Ressources
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Vol. 11, N° 10, juillet-août 1996