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Avec le recul je me rends compte que certaines interrogations refont surface de temps à autre sans parvenir pour autant à simposer à la conscience collective. Pas au point du moins où elles finiraient par inspirer des initiatives en vue d'intervenir au niveau des conditions qui les favorisent. Cest le cas du traumatisme de la naissance. Chaque fois que jaborde ce sujet en public, il suscite un certain malaise. Au point où il mapparaît comme un sujet tabou. Lidée que la naissance représente une expérience difficile voire héroïque pour l'enfant rencontre une résistance. Sans doute parce que lon confond lacte de donner naissance, laccouchement, et la naissance proprement dite. Toutes les naissances sont difficiles. Venir au monde par césarienne lest peut-être un peu moins pour ce qui est de lexpérience du passage. Mais le fait dêtre tiré de leau, du liquide amniotique et de passer à lair et au feu de loxygène représente un expérience difficile, plus spécialement sans doute pour les humains qui naissent inachevés par rapport aux autres animaux. La vie au plan matériel est une épreuve qui commence à la naissance et avec la naissance... Oui, je sais que lenfant vit déjà dans le ventre de sa mère. Mais il est au chaud et nourri. Tous ses besoins sont satisfaits. Cest le modèle même de la prise en charge. Le petit participe de la vie de la mère, dans la masse liquide qui lenveloppe. Jusque-là, je dirais que lexpérience de lincarnation se passe assez bien... Oui, je sais que participer à la vie de la mère nest pas toujours de tout repos. Il nempêche que lexpérience du ventre de la mère représente pour la suite larchétype du paradis perdu. Pourtant, le moment venu, cest le bébé qui déclenche la naissance du moins dans les conditions naturelles. (Est-ce que de provoquer la naissance comme on le fait presque toujours aujourdhui au moment où ça arrange tout le monde... vraiment? aurait pour effet daugmenter le traumatisme de la naissance? Ou au contraire de le réduire? Ou naurait aucun effet?) Mon filleul, à lépoque de ladolescence, me confia un jour quil lui arrivait plusieurs fois par mois de rêver quil se trouvait devant un mur qui noffrait aucune issue mais que, pourtant, il lui fallait trouver le moyen de le traverser. Il éprouvait alors un profond sentiment de détresse. Langoisse, qui commence avec la naissance, vient précisément de létat de détresse psychique de lenfant contrepartie de son état de détresse physique. Cest la séparation, lépreuve du passage, lentrée dans le labyrinthe de la vie dont lêtre devra chercher (et peut-être trouver) le sens. Au moment de la naissance lêtre dit non à la vie. Ses cris, ses pleurs en témoignent assez. La première attitude face à la vie revient donc à lui dire non. Pour la suite, ce refus initial tend à se répercuter dans toutes les situations et les conditions de la vie. Comme de dire non à la température: pour la plupart, il fait toujours ou trop chaud ou trop froid dès que la température nest pas à peu près celle... du sein maternel. Ou encore : dire non devant la difficulté de se prendre en main, de vivre le quotidien. Alors que devenir adulte, cest au contraire dire oui à la vie. Ceux qui, par suite dune initiation, d'une régression dans le passé ou d'une expérience qui se traduit par une prise de conscience de la nécessité de transcender la souffrance inhérente à la vie, sauront faire du traumatisme de la naissance, par compensation, le moteur dune productivité et/ou dune créativité exceptionnelle. J'irais jusqu'à penser que ce traumatisme est, par ailleurs, le principal facteur de misogynie dans le monde. À savoir quétant tous nés de la femme dans la souffrance et la détresse elle apparaît du coup comme la mère de tous les maux, non seulement de ceux qui sont associés à la naissance mais aussi de tout ce qui sensuit. Comment expliquer autrement le sentiment ambivalent d'amour-haine dont la femme est lobjet partout dans le monde. Et à toutes les époques à lexception peut-être de lère mythique du matriarcat qui aurait été fondé précisément sur le mystère de la procréation, la femme étant alors perçue comme la cocréatrice du monde. Mais à cette exception près, on peut dire que la femme a été, presque toujours et presque partout, lobjet dune haine tenace. Allons! ne mâchons pas nos mots... Car cest bien de haine dont il sagit, qui s'exprime par le viol, la mutilation, l'exploitation sur toutes les formes. Une haine de la femme qui sétend souvent à lenfant. La haine de la vie en somme. Un phénomène universel. Or, il doit bien se trouver une explication qui soit tout aussi universelle. Quant à moi, celles que lon propose ne me satisfont pas: historique, politique, socio-économique... Toutes ces explications me paraissent prendre racine à un niveau plus profond. Dans la perception inconsciente que la femme est à l'origine du mal de vivre. La mort, à l'autre extrémité de la
vie, cest lautre passage, lautre transition. Je ne dis
pas que toutes les morts sont faciles. Mais il arrive souvent quelles
le soient. " Il est mort dans son sommeil...", dit-on
parfois. Alors que toutes les naissances sont difficiles. Naître est un
arrachement; mourir, un détachement. C'est sans doute pourtant du traumatisme
de la naissance que provient en partie la peur de la mort. |
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