Le traumatisme de la naissance

 


" La naissance est souffrance. Et non point seulement l’accouchement. Venir au monde est douloureux. "

Fréderick Leboyer
Pour une naissance sans violence
(éd. Le Seuil)

   


J’ai trouvé récemment un entrefilet qui fait état d’une recherche selon laquelle le traumatisme de la naissance expliquerait certains suicides d’adolescents.

Avec le recul je me rends compte que certaines interrogations refont surface de temps à autre sans parvenir pour autant à s’imposer à la conscience collective. Pas au point du moins où elles finiraient par inspirer des initiatives en vue d'intervenir au niveau des conditions qui les favorisent. C’est le cas du traumatisme de la naissance. Chaque fois que j’aborde ce sujet en public, il suscite un certain malaise. Au point où il m’apparaît comme un sujet tabou. L’idée que la naissance représente une expérience difficile voire héroïque pour l'enfant rencontre une résistance. Sans doute parce que l’on confond l’acte de donner naissance, l’accouchement, et la naissance proprement dite.

Toutes les naissances sont difficiles. Venir au monde par césarienne l’est peut-être un peu moins pour ce qui est de l’expérience du passage. Mais le fait d’être tiré de l’eau, du liquide amniotique et de passer à l’air – et au feu de l’oxygène – représente un expérience difficile, plus spécialement sans doute pour les humains qui naissent inachevés par rapport aux autres animaux.

La vie au plan matériel est une épreuve qui commence à la naissance et avec la naissance... Oui, je sais que l’enfant vit déjà dans le ventre de sa mère. Mais il est au chaud et nourri. Tous ses besoins sont satisfaits. C’est le modèle même de la prise en charge. Le petit participe de la vie de la mère, dans la masse liquide qui l’enveloppe. Jusque-là, je dirais que l’expérience de l’incarnation se passe assez bien...

Oui, je sais que participer à la vie de la mère n’est pas toujours de tout repos. Il n’empêche que l’expérience du ventre de la mère représente pour la suite l’archétype du paradis perdu. Pourtant, le moment venu, c’est le bébé qui déclenche la naissance – du moins dans les conditions naturelles. (Est-ce que de provoquer la naissance comme on le fait presque toujours aujourd’hui – au moment où ça arrange tout le monde... vraiment? – aurait pour effet d’augmenter le traumatisme de la naissance? Ou au contraire de le réduire? Ou n’aurait aucun effet?)

Mon filleul, à l’époque de l’adolescence, me confia un jour qu’il lui arrivait plusieurs fois par mois de rêver qu’il se trouvait devant un mur qui n’offrait aucune issue mais que, pourtant, il lui fallait trouver le moyen de le traverser. Il éprouvait alors un profond sentiment de détresse. L’angoisse, qui commence avec la naissance, vient précisément de l’état de détresse psychique de l’enfant – contrepartie de son état de détresse physique. C’est la séparation, l’épreuve du passage, l’entrée dans le labyrinthe de la vie dont l’être devra chercher (et peut-être trouver) le sens.

Au moment de la naissance l’être dit non à la vie. Ses cris, ses pleurs en témoignent assez. La première attitude face à la vie revient donc à lui dire non. Pour la suite, ce refus initial tend à se répercuter dans toutes les situations et les conditions de la vie. Comme de dire non à la température: pour la plupart, il fait toujours ou trop chaud ou trop froid dès que la température n’est pas à peu près celle... du sein maternel. Ou encore : dire non devant la difficulté de se prendre en main, de vivre le quotidien. Alors que devenir adulte, c’est au contraire dire oui à la vie. Ceux qui, par suite d’une initiation, d'une régression dans le passé ou d'une expérience qui se traduit par une prise de conscience de la nécessité de transcender la souffrance inhérente à la vie, sauront faire du traumatisme de la naissance, par compensation, le moteur d’une productivité et/ou d’une créativité exceptionnelle.

J'irais jusqu'à penser que ce traumatisme est, par ailleurs, le principal facteur de misogynie dans le monde. À savoir qu’étant tous nés de la femme – dans la souffrance et la détresse – elle apparaît du coup comme la mère de tous les maux, non seulement de ceux qui sont associés à la naissance mais aussi de tout ce qui s’ensuit. Comment expliquer autrement le sentiment ambivalent d'amour-haine dont la femme est l’objet partout dans le monde. Et à toutes les époques – à l’exception peut-être de l’ère mythique du matriarcat qui aurait été fondé précisément sur le mystère de la procréation, la femme étant alors perçue comme la cocréatrice du monde. Mais à cette exception près, on peut dire que la femme a été, presque toujours et presque partout, l’objet d’une haine tenace. Allons! ne mâchons pas nos mots... Car c’est bien de haine dont il s’agit, qui s'exprime par le viol, la mutilation, l'exploitation sur toutes les formes. Une haine de la femme qui s’étend souvent à l’enfant. La haine de la vie en somme. Un phénomène universel. Or, il doit bien se trouver une explication qui soit tout aussi universelle.

Quant à moi, celles que l’on propose ne me satisfont pas: historique, politique, socio-économique... Toutes ces explications me paraissent prendre racine à un niveau plus profond. Dans la perception inconsciente que la femme est à l'origine du mal de vivre.

La mort, à l'autre extrémité de la vie, c’est l’autre passage, l’autre transition. Je ne dis pas que toutes les morts sont faciles. Mais il arrive souvent qu’elles le soient. " Il est mort dans son sommeil...", dit-on parfois. Alors que toutes les naissances sont difficiles. Naître est un arrachement; mourir, un détachement. C'est sans doute pourtant du traumatisme de la naissance que provient en partie la peur de la mort.

Voir aussi : (document apparenté)Les sept âges de la vie

 

 

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue
dans le Guide Ressources, Vol. 10, N° 09, mai 1995