Moi, le "gaijin"...

 


Pendant plus de trois mois j’ai
voyagé à l’étranger. Ce mot me paraît mal choisi car pendant tout ce temps, c’est moi qui était l’étranger pour l’autre. Ce mot est encore mal choisi car c’est moi qui était différent, l’autre.

   


Chacun voit midi à sa porte. D’où le sentiment d’être un peut tout croche, déraciné quand on est ailleurs. Il m’a fallu plusieurs semaines pour en venir à accepter d’être l’autre, mon statut d’étranger.

C’est au Japon que j’ai le plus éprouvé le sentiment d’être l’autre. Déjà, au moment de prendre l’avion à Amsterdam pour Tokyo, en entrant dans la salle d’attente, ma carte d’embarquement à la main, j’ai éprouvé un choc. Nous n’étions que quelques Occidentaux parmi plus de trois cents Japonais. Je ne m’étais jamais trouvé parmi tant d’Asiatiques. Plus que jamais jusque-là, j’étais l’autre, l’étranger ou, comme on dit au Japon, le gaijin .

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de mon témoignage. L’hospitalité japonaise est sans faille. Au point qu’on éprouve parfois un malaise : on se demande comment répondre à un accueil aussi chaleureux. Leur hospitalité paraît s’inscrire dans le prolongement du respect de l’autre. On voit par exemple de ces gens qui portent un masque recouvrant le nez et la bouche afin de ne pas transmettre aux autres les germes dont ils sont provisoirement porteurs. Au Japon, l’espace étant restreint, les distances entre les individus souvent très réduites, chacun s’emploie à occuper le moins d’espace possible afin de ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. Et ce qui est vrai du point de vue physique paraît l’être aussi du point de vue psychologique. Les Japonais, de toute évidence, maîtrisent leurs humeurs.

C’est pourtant au Japon que le statut d’étranger s’est le plus imposé à moi. Cette situation découle sans doute de la différence considérable entre notre culture et la leur. Mais aussi de la différence sociale – ce dont je faisais l’expérience pour la première fois. Cette différence est telle qu’elle inspire aux Japonais certaines interdictions à l’égard des  gaijin . Les étrangers, par exemple, n’ont pas accès aux bains publics mixtes. Sur le coup, on s’étonne. On se sent personnellement visé. Les voyageurs ont l’épiderme sensible. Mais ces bains sont un lieu privilégié où les Japonais se retrouvent le plus souvent en famille, se partageant les grandes cuves en bois – que nous avons tous vues à la télévision. De toute évidence, cela tient du rituel communautaire. Et je comprends fort bien, quant à moi, que les Japonais ne souhaitent pas être observés dans ces conditions. Est-ce la seule raison? Il est peut-être intéressant de rappeler ici que les Japonais ont, en matière de propreté, un préjugé défavorable à notre endroit. M’étant rendu à quelques reprises dans un bain public pour hommes, j’ai pu constater que les Japonais se lavent jusqu’à la manie: savonnant, frottant, brossant avec vigueur. Je suppose que cette tendance découle, elle aussi, du respect de l’autre et, partant, de soi qu’impose l’espace restreint. Dans quelle mesure leur préjugé est-il fondé? Au risque de choquer, je dirais qu’ils sont effectivement plus propres que nous! Propreté qui s’étend de leur personne à l’environnement. Les trottoirs, les quais de métro, les lieux publics en général sont d’une grande propreté. J’ai observé que les sans-abris (on en trouve à Tokyo!), avant de se coucher dans leurs boîtes de carton, retirent leurs chaussures, les nettoient et les rangent soigneusement au pied de la boîte. On a sa dignité...

À la porte de quelques restaurants, surtout ceux qui sont peu chers, on trouve parfois une affiche annonçant qu’on ne souhaite pas servir les étrangers : " For Japanese only ". Ou encore, lorsqu’il n’y a pas d’affiche, le portier va au devant d’un groupe d’étrangers en agitant les bras dans un geste de rejet. La raison paraît moins évidente que dans le cas des bains publics. Mais il suffit d’observer le comportement de certains groupes d’étrangers dans n’importe quel pays pour en venir à la même conclusion. C’est Georges Brassens qui disait : " Quand on est plus de deux, on est un bande de cons! " On n’en éprouve pas moins un sentiment de rejet. Il est certain que les Japonais, dans les années qui ont suivi la guerre, ont connu des expériences malheureuses : l’envahisseur en goguette ne se gêne pas pour régresser jusqu’à la barbarie. Malheur aux vaincus! En définitive, interdire l’accès de certains établissements c’est sans doute le meilleur moyen d’éviter les affrontements.

Telle est peut-être aussi la raison pour laquelle des établissements offrant des spectacles érotiques – et certains services personnalisés – sont interdits aux étrangers. " For Japanese only ". Mais ce n’est peut-être pas la seule raison. Le sida est perçu comme un phénomène venu d’ailleurs. Et peut-être aussi est-il associé à une certaine malpropreté. Ou encore, tout simplement, peut-être les Japonais ne veulent-ils pas être observés dans certaines conditions. Les Japonais, c’est connu, redoutent très fort de perdre la face, surtout devant des étrangers. Et puis, je dirais qu’ils ne sont pas exempts non plus de racisme. J’ai le sentiment que les Asiatiques, dans le fond de leur cœur, entretiennent la conviction d’être supérieurs...

Une fois de retour chez moi, dans mes affaires, comme on dit, j'ai pu mettre mon statut d’étranger de côté et soigner mon identité quelque peu ébranlée.

   

Retour au débutPropos de Jacques Languirand tiré du Journal de Prospéro
et ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 09, N° 06, mars 1994