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Cest au Japon que jai le plus éprouvé le sentiment dêtre lautre. Déjà, au moment de prendre lavion à Amsterdam pour Tokyo, en entrant dans la salle dattente, ma carte dembarquement à la main, jai éprouvé un choc. Nous nétions que quelques Occidentaux parmi plus de trois cents Japonais. Je ne métais jamais trouvé parmi tant dAsiatiques. Plus que jamais jusque-là, jétais lautre, létranger ou, comme on dit au Japon, le gaijin . Quon ne se méprenne pas sur le sens de mon témoignage. Lhospitalité japonaise est sans faille. Au point quon éprouve parfois un malaise : on se demande comment répondre à un accueil aussi chaleureux. Leur hospitalité paraît sinscrire dans le prolongement du respect de lautre. On voit par exemple de ces gens qui portent un masque recouvrant le nez et la bouche afin de ne pas transmettre aux autres les germes dont ils sont provisoirement porteurs. Au Japon, lespace étant restreint, les distances entre les individus souvent très réduites, chacun semploie à occuper le moins despace possible afin de ne pas empiéter sur le territoire de lautre. Et ce qui est vrai du point de vue physique paraît lêtre aussi du point de vue psychologique. Les Japonais, de toute évidence, maîtrisent leurs humeurs. Cest pourtant au Japon que le statut détranger sest le plus imposé à moi. Cette situation découle sans doute de la différence considérable entre notre culture et la leur. Mais aussi de la différence sociale ce dont je faisais lexpérience pour la première fois. Cette différence est telle quelle inspire aux Japonais certaines interdictions à légard des gaijin . Les étrangers, par exemple, nont pas accès aux bains publics mixtes. Sur le coup, on sétonne. On se sent personnellement visé. Les voyageurs ont lépiderme sensible. Mais ces bains sont un lieu privilégié où les Japonais se retrouvent le plus souvent en famille, se partageant les grandes cuves en bois que nous avons tous vues à la télévision. De toute évidence, cela tient du rituel communautaire. Et je comprends fort bien, quant à moi, que les Japonais ne souhaitent pas être observés dans ces conditions. Est-ce la seule raison? Il est peut-être intéressant de rappeler ici que les Japonais ont, en matière de propreté, un préjugé défavorable à notre endroit. Métant rendu à quelques reprises dans un bain public pour hommes, jai pu constater que les Japonais se lavent jusquà la manie: savonnant, frottant, brossant avec vigueur. Je suppose que cette tendance découle, elle aussi, du respect de lautre et, partant, de soi quimpose lespace restreint. Dans quelle mesure leur préjugé est-il fondé? Au risque de choquer, je dirais quils sont effectivement plus propres que nous! Propreté qui sétend de leur personne à lenvironnement. Les trottoirs, les quais de métro, les lieux publics en général sont dune grande propreté. Jai observé que les sans-abris (on en trouve à Tokyo!), avant de se coucher dans leurs boîtes de carton, retirent leurs chaussures, les nettoient et les rangent soigneusement au pied de la boîte. On a sa dignité... À la porte de quelques restaurants, surtout ceux qui sont peu chers, on trouve parfois une affiche annonçant quon ne souhaite pas servir les étrangers : " For Japanese only ". Ou encore, lorsquil ny a pas daffiche, le portier va au devant dun groupe détrangers en agitant les bras dans un geste de rejet. La raison paraît moins évidente que dans le cas des bains publics. Mais il suffit dobserver le comportement de certains groupes détrangers dans nimporte quel pays pour en venir à la même conclusion. Cest Georges Brassens qui disait : " Quand on est plus de deux, on est un bande de cons! " On nen éprouve pas moins un sentiment de rejet. Il est certain que les Japonais, dans les années qui ont suivi la guerre, ont connu des expériences malheureuses : lenvahisseur en goguette ne se gêne pas pour régresser jusquà la barbarie. Malheur aux vaincus! En définitive, interdire laccès de certains établissements cest sans doute le meilleur moyen déviter les affrontements. Telle est peut-être aussi la raison pour laquelle des établissements offrant des spectacles érotiques et certains services personnalisés sont interdits aux étrangers. " For Japanese only ". Mais ce nest peut-être pas la seule raison. Le sida est perçu comme un phénomène venu dailleurs. Et peut-être aussi est-il associé à une certaine malpropreté. Ou encore, tout simplement, peut-être les Japonais ne veulent-ils pas être observés dans certaines conditions. Les Japonais, cest connu, redoutent très fort de perdre la face, surtout devant des étrangers. Et puis, je dirais quils ne sont pas exempts non plus de racisme. Jai le sentiment que les Asiatiques, dans le fond de leur cur, entretiennent la conviction dêtre supérieurs... Une fois
de retour chez moi, dans mes affaires, comme on dit, j'ai pu mettre mon
statut détranger de côté et soigner mon identité quelque peu ébranlée. |
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