La loi du tapage

Kouchner remplit efficacement la fonction de marteau...
 


Lors de son récent passage chez nous, à l’occasion du lancement du livre où il s'entretient avec l’abbé Pierre, Dieu et les Hommes (Éd. Robert Laffont), Bernard Kouchner a fait l'objet de certaines critiques. On lui a reproché d’être surtout soucieux de son image, d’attirer l’attention sur lui, bref de poser en héros... Cette accusation n’est pas nouvelle.

KOUCHNER, Bernard.
Le malheur des autres,
Éd. Odile Jacob.


Bernard Kouchner a fondé Médecins sans frontières qui a été le déclencheur d’un important mouvement humanitaire. Ce mouvement a abouti à la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies du 14 décembre 1990 sur " l’assistance humanitaire aux victimes de catastrophes naturelles et de situations d’urgence du même ordre " et à celle du Conseil de Sécurité du 5 avril 1991 condamnant " la répression des populations civiles irakiennes dans de nombreuses parties de l’Irak, y compris très récemment dans les zones de peuplement Kurde " et insistant " pour que l’Irak permette un accès immédiat des organisations humanitaires internationales dans la région [...] ". Ces résolutions marquent la reconnaissance du droit à l’assistance humanitaire. Ce n’est pas encore la reconnaissance du droit d’ingérence dont rêvent tous ceux qui accourent dans les organisations humanitaires, mais un pas dans cette direction.

" Un jour béni, on dira aux États : vous n’avez plus le droit de massacrer votre propre peuple. [...] Ce que nous souhaitons, avec le droit d’ingérence, c’est de passer à l’action avant – d’agir à titre préventif. "


Mais, déjà, on peut dire que le mouvement humanitaire représente l’une des plus belles démarches à mettre au crédit de notre époque. Et des observateurs prédisent qu’il se joindra bientôt au mouvement écologique. À la réflexion, si on considère la question à l’échelle de la planète, l’un ne va pas sans l’autre : l’environnement et les hommes. C’est la vision – holiste – qui s’impose désormais.

Or, dès le départ, ce mouvement reposait sur le binôme : action humanitaire et information. À propos de la résolution du Conseil de sécurité, Kouchner a déclaré : " C’est la première fois que l’information sauve un peuple et contraint la communauté internationale à l’ingérence humanitaire. " Médecins sans frontières a été fondé pour soigner et pour témoigner. Kouchner, qui a participé à un grand nombre de missions humanitaires, a aussi mis ses exceptionnelles qualités de communicateur au service du mouvement. Il était donc prévisible qu’un jour ou l’autre on l’accuse, en effet, de faire du battage, d’agir par vanité personnelle.

Kouchner a même été expulsé de sa propre organisation
pour avoir entraîné dans des combats humanitaires des intellectuels,
des artistes, des hommes et des femmes politiques...,
obéissant en cela aux impératifs de ce qu’il appelle la loi du tapage.

Il reconnaît devoir à l’abbé Pierre la découverte de cette loi : " C’était ta grande découverte, écrit-il : autant qu’aider, il faut témoigner. Sans paroles, sans images, pas d’indignation [...] ". Il sait que les médias jouent un rôle de premier plan dans la prise de conscience mondiale. " Les analystes de la planisphère doivent tenir compte et souvent s’accommoder des influences de la médiasphère. " Marshall McLuhan n’avait-il pas prédit que les médias, et plus spécialement la télévision, allaient entraîner l’émergence de ce qu’il a appelé le village global?

La médiatisation, toutefois, n’est pas sans effets pervers. Déjà dans les années 50, Lewis Mumford annonçait qu’un jour viendrait où la moitié du monde regarderait à la télévision l’autre moitié mourir de faim. Il avait prévu que ces images de détresse auraient pour effet, une fois la phase d’indignation passée, de renforcer l’indifférence. C’est un fait que l’habitude de l’horreur (du moins telle qu’elle nous est révélée, par écran interposé) a pour conséquence inéluctable d’élever le seuil de tolérance à cette horreur. On sait par ailleurs que la mémoire télévisuelle ne dépasse pas 15 jours... Et sans doute de moins en moins, avec le temps. Sans compter que, pour la plupart des téléspectateurs, les images absorbées ne participent pas d’une compréhension mais d’un spectacle.

Pourtant, entre les mailles de l’indifférence, s’il est répété, le message finit par susciter chez certains une prise de conscience et avoir, malgré tout, un effet d’entraînement. " La règle est simple. Plus d’images, plus d’événements, rappelle Kouchner... Un retour par brassées de ces images cathodiques que rien ne semble relier entre elles, que l’on aura oubliées aussitôt et qui pourtant sont indispensables, comme si elles créaient la réalité. "

Comme le disait mon grand-père : " À force de frapper sur le même clou, il finit par s’enfoncer. " Dans les conditions présentes, j’estime que Kouchner remplit efficacement la fonction de marteau.

 

 

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans le
Guide Ressources, Vol. 09, N° 03, novembre 1993