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Umehara nous dit que le modernisme tel quon
lentend en Occident débouche dans un cul-de-sac. Beaucoup des principes
qui ont présidé à l'évolution de la pensée occidentale et à la traduction
de cette pensée dans l'action sont des principes qui n'ont plus aucun
sens. Cest en fait toute la culture occidentale quil remet
en question. Et pour la renouveler, il suggère aux occidentaux de jeter
sur les choses un nouveau regard et de sengager dans une prospection:
daller voir dans les autres cultures sil ny a pas des
concepts dont lOccident pourrait sinspirer. En guise de contribution,
il suggère de considérer deux principes qui sont le fondement de la culture
japonaise, et dont lOccident pourrait profiter.
(Comme vous peut-être,
ma première réaction a été défensive. Les Japonais qui, entre autres,
détruisent systématiquement les grandes forêts dAsie ont-ils des
leçons à donner à lOccident sur la façon de corriger les excès du
modernisme? Mais le ton de lexposé na rien de prétentieux.
On peut supposer quil déplore tout autant les excès du modernisme
au Japon quil attribue, on sen doute, à loccidentalisation...
Quoi quil en soit, jestime quil faut accueillir les
suggestions éclairantes doù quelles viennent!)
Le premier principe quil
suggère dexaminer est celui de léthique, de la responsabilité
réciproque, interpersonnelle, quil appelle le mutualisme:
" je suis responsable de vous et vous lêtes de moi ".
La société a une responsabilité à légard de lindividu mais
inversement lindividu est responsable par rapport à la société...
Umehara s'explique ainsi: " Avant d'éclaircir le principe
de mutualisme, je dois évidemment entrer dans le corps de l'individualisme
comme valeur absolue en Occident, qui fait oublier la responsabilité que
l'on a envers les autres, envers la société, envers le système, etc.,
tel que ce concept occidental est présentement véhiculé dans le monde
actuel. " C'est au fond un mot qui recouvre l'idée de partage,
d'échange, de gagnant/gagnant, plutôt que de compétition. Le philosophe
japonais aborde aussi la question des droits et des devoirs. Il rappelle
que nous avons dabord et avant tout des devoirs les uns envers les
autres, comme envers la société. Et cest parce que nous avons des
devoirs que nous avons aussi des droits. Et non pas le contraire.
Le second principe quil
propose à notre réflexion est celui de la cyclicité, quil
définit si vous me passez cette traduction littérale
comme la responsabilité générationnelle. Pour les Japonais, explique-t-il,
le temps nest pas linéaire mais cyclique. Il na pas de commencement
ni de fin. Le temps revient toujours pour ainsi dire sur lui-même. À cette
notion se rattache la théorie bouddhique de la renaissance
il nemploie pas le mot réincarnation. La vie se trouve engagée dans
le temps comme dans une roue. Les descendants seraient en fait des renaissances
des ancêtres. Selon cette vue, la responsabilité à légard de ceux
qui vont suivre ne serait donc pas tout à fait désintéressée. Jai
déjà dit, avec un certain sourire, que mon féminisme tenait pour une part
à ce que je ne voudrais pas renaître en tant que femme dans les conditions
qui sont encore faites aujourdhui au deuxième sexe. Le sens
de la responsabilité procède ici du sentiment que lon a dêtre
entraîné dans le mouvement de la roue qui tourne dans le temps. Ceux qui
vont éventuellement renaître devront régler les problèmes quils
auront contribué à créer trois, quatre ou cinq générations plus tôt...
Cest ainsi que ce philosophe japonais se représente le lien très
fort qui existe entre les générations. Vous nêtes pas obligés dadhérer
à cette vue. Le doute est permis. Chez les bouddhistes, on recommande
même de sengager dans une réflexion à partir du doute.
Quoi quil en soit,
nous devons corriger les effets pervers de lindividualisme. Jai
déjà dit quun certain individualisme est souhaitable en ce quil
permet, entre autres, daffirmer lautonomie de lindividu
par rapport au groupe. Mais le plus souvent, lindividualisme occidental
recouvre, en fait, un égocentrisme débile et nuisible pour la suite du
monde.
Il faut relire
à ce sujet les merveilleuses pages de Simone Weil au début de son livre
Lenracinement.
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