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" Celui
qui à sa mort a le plus de jouets, gagne! "
Jai tout de suite
compris que ce vieil outil aurait pour moi valeur de symbole. Cétait
peut-être un grand honneur que je faisais à ce tournevis au manche poli
par lusure. Mais un objet a la valeur quon projette sur lui.
Sur le chemin du retour,
je commençai donc à minterroger sur le sens de laction. Comme
cest curieux, ai-je pensé, il ne reste rien de ce que mon grand-père
a fait. Pourtant, il a uvré toute sa vie. Il a aménagé des maisons,
construit des bâtiments, fabriqué des attelages... Or, tout ce quon
pouvait aujourdhui moffrir de lui était ce tournevis qui lui
a servi à faire...
Quel est donc le sens
de laction? Faire? Pour limmédiat, oui. Avoir? Laction
de mon grand-père lui a permis en effet de manger, de posséder un coin
de terre, de dormir sous un toit... Mais ce sont là des besoins primaires,
quil faut de toute évidence semployer à satisfaire; alors
que laction doit aussi satisfaire dautres besoins, dordre
psychologique et en particulier celui de se dépasser. En revanche, si
mon grand-père a fait pour être plus, tout se tient. Tout prend un sens.
Autrement dit, le sens
de laction ne se trouve vraiment ni dans le faire, bien quil
faille faire, ni même dans lavoir, bien quil faille aussi
avoir, mais dans le besoin dêtre plus: de se réaliser en tant quêtre,
de sactualiser.
Ces réflexions me paraissent
simposer tout particulièrement aujourdhui, à une époque où
la plupart dentre nous doivent accomplir dans lanonymat des
tâches souvent dépersonnalisantes. Je pense, bien sûr, à toutes les tâches
qui se définissent en fonction du modèle mécaniste dans les ateliers et
les usines mais aussi dans les bureaux, dans presque tous les domaines
de laction en fait, alors que laspect mécanique dun
très grand nombre de fonctions simpose de plus en plus.
On dirait de reste quau
moment où le modèle mécaniste est remis en question dans lindustrie
proprement dite, il triomphe plus que jamais ailleurs, du fait des méthodes
de gestion. Il devient donc difficile, dans le travail, de ne pas à la
fois se perdre de vue et perdre le sens de son action.
Par ailleurs, notre époque
matérialiste est dominée de toute évidence par le principe qui soutient
quil faut faire pour avoir. Cest la vision
que nous impose une société de production/consommation qui repose essentiellement
sur une hiérarchie de lavoir: celui qui a davantage
plus dargent ou plus de pouvoir occupe une position
plus élevée dans léchelle sociale. (Je lisais ces jours derniers,
collée au pare-chocs dune automobile qui me précédait dans un embouteillage,
la formule suivante : " Celui qui, à sa mort, a le plus
de jouets gagne! "...) Lidée quil existe aussi une
hiérarchie basée sur lêtre nous effleure donc à peine.
Lopinion selon laquelle certains individus sont moins alors
que dautres sont plus paraît même choquante car nous tenons
les humains pour égaux en être.
Être, pourtant, procède
du niveau de conscience qui est lui-même fonction de la participation
consciente de lindividu à lUnivers. Telle est du moins la
jauge que nous propose la Pensée traditionnelle pour mesurer le niveau
de conscience: cest en effet le degré de participation consciente
de lindividu à lUnivers, de son intervention consciente dans
le monde et sur lui-même en qualité de co-créateur, qui détermine sa place
dans la hiérarchie de lêtre.
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Tel lalchimiste
Or, les moyens qui soffrent à nous pour élever
notre niveau de conscience sont la contemplation et laction. Doù
limportance de trouver, chacun pour soi, le sens de laction; tel
lalchimiste, dont le travail au niveau de luvre revient en fait à
travailler sur lui-même, chacun doit faire de son action un moyen dintervenir sur
soi en intervenant dans le monde, quelle que soit la nature du travail. Cest par
lattitude juste et non par la nature du travail quil devient un puissant moyen
dintervenir sur soi.
Lalchimie représente sans doute la métaphore la
plus révélatrice du sens de laction. Lobjet du processus alchimique est en
fait la transformation consciente de lopérateur lui-même, qui passe dun
état inférieur à un état supérieur. Car il y a toujours interaction entre le plan
matériel et le plan psychique. Lévolution de la conscience sur un plan, à travers
les essais et les erreurs dans le domaine de laction, entraîne lévolution de
la conscience sur lautre. Cest le secret du karma yoga.
Quon fasse des transactions boursières, quon
dirige une entreprise, ou quon lave la vaisselle... on ne fait toujours que
travailler sur soi. Lobjet de laction, en dernière analyse, demeure toujours
la transformation de lêtre lui-même par laction ou, pour utiliser le langage
de lalchimie, sa transmutation.
Je conserve donc précieusement le tournevis de mon
grand-père. |
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Lalchimiste
Cest
le modèle alchimique, qui sapplique à toute forme de travail,
dentreprise, dactivité, que lon retrouve ici. La démarche
de lalchimiste vise à la transmutation du métal vil: le plomb,
en métal noble : lor. Ou, selon les écoles, à fabriquer lélixir
de vie ou la pierre philosophale. Lobjet du processus alchimique
peut bien sentendre, en effet, dans le sens matériel du terme.
Mais, sur un autre plan, il sagit de la transformation de lopérateur
lui-même, de la transmutation spirituelle de lalchimiste. Et ce,
par répercussion dun plan sur lautre.
Le sens de laction
dans le monde se trouve donc aussi dans laction sur soi. Quoi
que lon fasse : de la confiture de fraises, une émission
de radio ou lélixir de vie, on ne travaille toujours, en définitive,
que sur soi. Je ne nie pas pour autant leffet de laction
dans le monde. Mais je crois utile de souligner limportance de
sa répercussion sur lopérateur.
Ainsi que me le disait Alexandre
Lachance, lalchimiste québécois : " La réalisation
de lOpus, cest la réalisation de lopérateur
lui-même ".
On ne travaille jamais que
sur soi. La vie véritable nest pas celle que lon vit à lextérieur,
dans le monde et dans laction, mais celle qui se vit à lintérieur,
par répercussion. Et cest pour cette raison que le meilleur moyen
de satteindre consiste généralement à sengager dans le monde,
dans laction.
Que lon en soit conscient
ou pas, la répercussion dun plan sur lautre, de lengagement
dans le monde, dans laction, sur le psychisme, seffectue
delle-même. Mais il est évident que si lon en est conscient
de ce mécanisme, si on sait quen agissant à lextérieur on
agit sur soi, leffet de répercussion est plus percutant. Sans
compter que le lien entre la motivation extérieure et la motivation
intérieure devenant plus évident, laction tend à devenir plus
efficace.
Je ne pense pas que dêtre
conscient de leffet de répercussion diminue en aucune façon le
mérite de la démarche extérieure. Je dirais même au contraire, dans
le service aux autres, quelle que soit la forme quil prenne, le
fait de savoir quil représente aussi une forme dautothérapie
donne encore plus de sens à la démarche même.
Le véritable progrès est
celui de la conscience, de léveil progressif de la conscience
individuelle et collective à elle-même, de la conscience dêtre
à la conscience de lÊtre, à quoi contribue efficacement laction
dans le monde et dautant plus efficacement, me semble-t-il, que
lobjet ultime, par répercussion, de toute action est connu.
Cette conscience inspire
une action plus juste, quel que soit son objet extérieur, en fonction
de la qualité totale; et inspire, par ailleurs, des démarches
plus exigeantes en fonction de la qualité totale de lêtre
dans le domaine de lactivisme social, dont leffet de répercussion
autothérapeutique est alors plus significatif.
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