"L'intendance suivra!"

(de Gaulle)

 


Ce jour-là, le Général de Gaulle avait réuni son état-major afin d’arrêter une stratégie. On imagine les militaires rassemblés autour d’une table sur laquelle se trouve une carte et les discussions sur le déploiement des forces, avec ce que cela suppose de troupes qui doivent avancer dans telle direction pendant tant de jours, pour ensuite entreprendre une manoeuvre d’encerclement... Bref, comme au cinéma.

La gestion sans vision est l’un des plus graves problèmes de notre époque

 


C’est alors qu’un officier intervient pour dire : Mais l’intendance, mon général? ". Et de Gaulle de répondre : " L’intendance suivra! "

Pour apprécier cette anecdote, il faut savoir que l’intendance est l’un des grands services de l’armée : d’après Quillet, ses principales fonctions sont de pourvoir au ravitaillement des troupes en vivres, chauffage, éclairage, habillement, équipement, couchage, ameublement, campement : de vérifier les comptes : d’ordonnancer les dépenses relatives à la solde, aux frais de déplacement, aux services de recrutement et de certains services.

Ce qui revient à dire, en somme, que l’intendance s’occupe de toutes les questions d’ordre pratique. C’est donc de la gestion au sens large.

Cette anecdote m’est revenue récemment alors que je m’entretenais avec un ami qui occupe un poste important dans le monde de l’enseignement. Il me confiait qu’il n’y avait plus dans ce monde de véritable vision, que le système n’avait plus pour objet d’éduquer, mais avant tout de se perpétuer en tant que système, d’assurer sa pérennité... Il me semble qu’on pourrait en dire autant de la plupart de nos institutions, privées aussi bien que publiques. La gestion domine de plus en plus le monde de l’action : au lieu d’être au service d’une vision, elle traite celle-ci comme un accessoire. Peut-être même n’y a-t-il plus désormais que la gestion, avec elle-même pour objet.


L’intendance pour l’intendance

La cause principale du manque de vision dont souffre notre époque me paraît tenir à l’absence d’une formation générale chez ce que de Gaulle appelait quant à lui les élites. Ayant mis l’accent sur la spécialisation, nous nous retrouvons aujourd’hui avec une génération – celle qui assure la relève – dont la culture paraît manquer de fondement.

Le technocrate est un spécialiste qui comprend les situations à partir des seuls repères que lui propose sa spécialisation, sans en saisir la complexité d’ensemble et, en particulier, sans apercevoir leur dimension humaine. C’est ce qu’aurait pu lui apporter une solide formation générale, jointe à sa formation de spécialiste.

À l’occasion de recherches que j’ai entreprises sur le sens de l’action, j’ai constaté que des penseurs influents avaient exprimé la même critique. Je citerai deux auteurs qui parlent des risques de la spécialisation et de l’importance pour les cadres d’une solide formation générale :

Jean-Paul Getty, qui a été l’un des principaux entrepreneurs et l’un des hommes les plus riches de son époque, a dressé un véritable réquisitoire à ce sujet dans son livre Comment réussir en affaires (éd. Un Monde Différent Ltée) : "Une éducation hautement spécialisée, écrit-il, est très bien – pour le spécialiste. Mais, plus vaste est la portée de l’éducation de l’entrepreneur, plus il est apte à saisir la nature des problèmes qu’il aura à confronter. " Il déplore même – et avec lui plusieurs hommes d’action de sa connaissance – la tendance croissante à mettre l’accent sur l’ultra-spécialisation dans la formation des entrepreneurs : " [...] Je considère comme démoralisante cette tendance vers l’orientation à sens unique des jeunes cadres, spécialement dans leur éducation. Il semble que beaucoup de jeunes gens consacrent une part déraisonnablement grande de leur vie académique à l’étude des ‘disciplines pratiques’ tout en laissant de côté les sujets aptes à contribuer à faire d’eux des humains multi-dimensionnels. "

Robert Kelley, est l’auteur de La génération de l’excellence (éd. Businessman/Albin Michel), qui prolonge la réflexion entreprise par Thomas J. Peters et Robert Waterman, Jr. dans l’un des ouvrages les plus importants sur le nouvel entrepreneurship : La recherche de l’excellence. Il écrit : " En dépit de toutes les histoires de diplômés de philosophie réduits à conduire des taxis, certaines compagnies préfèrent engager les titulaires de diplômes littéraires car des généralistes formés à la logique, à l’histoire et ayant des aptitudes à la rédaction passent pour être mieux à même de réfléchir efficacement à leur travail. Les diplômés de lettres se retrouvent de plus en plus dans les secteurs d’activité économique et on peut affirmer sans risque qu’ils réussissent très bien dans les secteurs techniques, professionnels, de gestion, ou même dans la vente, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. "

De même, après avoir mené des enquêtes il y a quelques années, la Ford Foundation et la Cargenie Foundation ont recommandé que l’éducation dans le domaine des affaires soit solidement basée sur les valeurs classiques.

Bref, la gestion sans vision est à mon avis l’un des plus graves problèmes de notre époque : la société occidentale est aujourd’hui dominée par des intendants qui ne songent le plus souvent qu’aux exigences de la gestion – de l’intendance.

Quelqu’un disait récemment, lors d’une réunion annuelle des directeurs d’une institution : " Ne pensez-vous pas que cette année nous devrions mettre un peu l’accent sur l’envergure? "

" L’intendance suivra! "

" Oui, mon général! "

 

Retour au débutPropos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 03, N° 04, mai-juin 1988