Refaire le monde
en commençant par soi

 

par Jacques Languirand

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Conférence prononcée le 13 octobre 1998,
à la Maison de la culture de Gatineau (Québec).

Ma vision d’un monde meilleur débouche sur la nécessité impérieuse de refaire le monde mais en commençant par se refaire soi-même. Je crois que la transformation du monde dépend essentiellement de la transformation des individus. L’effet d’entraînement de 1 % de la population peut faire la différence.

 

Introduction 

1. Les paradigmes de la vie
2. Le paradigme matérialiste

3. Le paradigme de l'engagement et le suicide

4. La prospective

Conclusion

Introduction

Que veut dire refaire le monde en commençant par soi? Je vous dirai que c’est avant tout une réévaluation, un réexamen de nos valeurs afin de nous éloigner des valeurs bêtement matérialistes qui nous sont trop familières.

Non pas que je sois contre le principe de manger, dormir ou de répondre à des besoins psychologiques et autres, voire de dépassement : tout cela participe d’un bien-être et je ne suis pas le seul à penser que c’est extrêmement important. Je crois cependant que le temps est venu de remettre les pendules à l’heure, car les valeurs matérialistes qui sont les nôtres ne nous permettront pas de passer à travers la crise que nous vivons depuis un bon moment. Pour y arriver, notre société doit prendre conscience du danger qui la menace et faire appel à de nouvelles valeurs telles l’entraide plutôt que la compétition, la tolérance et le respect de l’autre plutôt que l’individualisme.

L’autre est différent de nous, c’est un fait. Mais plus je LE regarde avec sympathie et compassion, plus je m’aperçois qu'il m’est semblable. Il y a donc quelque chose à revisiter en nous. Nous avons, en quelque sorte, à reconquérir peu à peu l’âme que nous avons perdue. C’est-à-dire retrouver le sens de la dimension spirituelle de l’existence, " d’une magie dans l’Univers, d’un levain cosmique ", pour reprendre la formule de Du Barry, le savant qui a soutenu que c’est un " levain cosmique " qui a permis l’évolution à partir du Big Bang.

Ce qui s’est produit, il y a 15 milliards d’années, se perpétue en nous du fait que nous sommes, nous-mêmes, constitués de poussières d’étoiles. En effet, les atomes dont nous sommes faits étaient déjà présents au commencement de l’Univers. La vie passe à travers nous et nous sommes vécus par la vie.

Il nous faut développer le sentiment de quelque chose de plus grand, qui nous comprend, dans tous les sens du terme, nous enveloppe et nous soutient. Éprouver ce sentiment-là, pour moi, ne suppose pas nécessairement d’appartenir à un groupe ou à une religion : il s’agit tout simplement d’induire en soi une réflexion occasionnelle sur des idées comme celle-là et de prendre le temps de se demander si vraiment nous aimons la vie… car, avouons-le, nos comportements humains sont souvent tordus…

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1. Les paradigmes de la vie

Nous sommes, pour ainsi dire, comme suspendus dans l’espace avec un paradigme : celui que nous a légué la révolution industrielle, le paradigme essentiellement matérialiste. Un autre modèle est à définir à partir de valeurs humanistes (entraide, coopération, etc.)

L’un des problèmes sérieux de notre société, je dirais même de notre époque, est justement l’absence de modèle. Contrairement aux générations précédentes, nous n’avons aucune idée de ce que sera la famille et du couple de demain, le monde du travail par rapport au chômage. Nous sommes, par le fait même, obligés d’inventer un type de société.

Autrefois, les situations évoluaient avec tellement de lenteur que, d’une génération à l’autre, on pouvait se passer le modèle, pour ainsi dire. On disait, par exemple :les tartes au sucre se font comme ceci, les vêtements comme cela ", etc. Mais voilà que, sans transition, nous sommes entrés dans un univers en accélération tellement rapide qu’il ne nous permet pas de prévoir dans quel sens ira le prochain pas.

Il m’arrive de penser à ma tante Hermine dont je conserve un souvenir ému parce qu’elle m’a beaucoup rendu service dans la vie. Quand elle voulait me faire plaisir, elle préparait une poule à la sauce blanche. Dans ce temps-là, on ne gaspillait rien. Un poulet était un poulet. On le laissait grandir pour devenir une poule, faire des œufs, et ce n’est que plus tard qu’on pouvait le consommer. Aujourd’hui, on mange des poulets tout jeunes avec des pommes de terre et on fait de la sauce blanche avec le bouillon du poulet. Eh bien, laissez-moi vous dire que ce n’est pas pareil!

C’est le jour où ma tante, pensant me faire plaisir, a décidé de m’emmener au restaurant plutôt que de préparer la fameuse poule en sauce blanche – introuvable partout ailleurs – que j’ai compris qu’on était passé dans un autre monde. Parce que, pour ma tante, le restaurant, c’était ni plus ni moins le progrès. Elle s’y est adaptée au point qu’elle s’est mise à avaler des pilules pour ceci et pour cela, à l’image de ses voisines.

Quelle drôle de civilisation que la nôtre qui laisse lentement s’entasser les personnes âgées dans des centres d’accueil, des " résidences " dit-on maintenant, pour qu’on en prenne soin. Et lorsque ces aînés se sentent seuls et déprimés, on leur administre un antidépresseur ou quelque chose de semblable.

Nous sommes en présence de deux paradigmes : d’une part, un type très matérialiste de société et, d’autre part, un type de société qui reste à inventer.

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2. Le paradigme matérialiste

Y a-t-il quelque chose de plus tragique que de se dire : " Voilà deux jeunes qui s’aiment et même sans avoir vu le film, on sait comment tout cela va mal finir. " Vous avez peut-être deviné que je fais allusion au film Titanic.

Il y a beaucoup de raisons au succès retentissant du Titanic. Il avait la particularité d’avoir été conçu par des gens très orgueilleux qui étaient absolument certains qu’ils détenaient les connaissances nécessaires pour mettre à l’eau un paquebot d’une telle envergure, avec un luxe considérable pour l’époque. Ses concepteurs, pourtant, n’avaient pas pris toutes les précautions. Ils étaient tous des gens instruits : les ingénieurs, les navigateurs chevronnés et les experts en métaux pour concevoir les rivets, un détail très important dans la construction d’un navire. Si je parle des rivets, c’est qu’on s’est aperçu à l’analyse que certains rivets n’étaient pas aussi solides que les autres, mais on les aurait tout de même installés, dans un souci d’économie. L’acier utilisé pour les panneaux n’étaient pas de la meilleure qualité non plus et, comble de tout, le marin chargé de regarder au loin ne disposait pas de jumelles! Pendant ce temps, les gens dansaient.

J’ai de l’estime pour Bill Moyers qui, se servant de l’exemple du Titanic comme métaphore, affirmait : " Il semble que nous sommes un peu comme les gens à bord du Titanic, en train de danser quelques secondes avant que leur bateau ne frappe l’iceberg. " La crise économique que nous vivons est peut-être un indice d’un autre genre d’iceberg à l’horizon.

Mais ne prenons pas le mot " crise " trop au tragique. Crise vient du grec crisis qui veut dire choix. Une crise est donc un moment où l’on a des choix à faire. Et cela implique de se poser des questions telles : comment élever nos enfants? Les éduquer? Les former? Quelles valeurs leur communiquer? La dernière question m’intéresse particulièrement étant donné le drame des jeunes dont la principale cause de décès est le suicide. C’est grave, dans une société, un phénomène comme celui-là! Il est clair qu’un élément important nous a échappé en cours de route.

Les Chinois ont une façon bien à eux de parler de crise. Dans cette langue, le mot crise est composé de deux idéogrammes ou dessins dont l’un signifie changer et l’autre opportunité. Par conséquent, ils considèrent la crise comme une opportunité de changer. On n’a qu’à regarder un peu dans notre propre vie pour réaliser que les crises vécues ont souvent été l’occasion de choix à faire, d’étapes à franchir et de leçons à tirer. Surtout quand on vit un échec. Pour ma part, j’ai hérité de certaines opportunités dont je n’aurais pas bénéficié si je n’avais pas traversé certaines crises. Cela me fait comprendre que rien ne garantit que la civilisation qui naîtra de la nôtre, quelle qu’elle soit, sera soit suicidaire ou porteuse d’avenir.

2.1 Le facteur démographique du baby-boom

Le baby-boom fait référence à l’ensemble des individus nés entre 1946 et 1964. Une bonne partie de ces gens arrivent maintenant à la cinquantaine, après avoir traversé, dix ans auparavant, ce qu’on appelle " la crise du milieu de la vie ".

On peut se représenter une vie humaine comme une montagne : d’un côté, on monte et de l’autre, on descend. Chacun de nous a probablement déjà fait l’ascension d’une petite ou grosse montagne. Et quand sait-on vraiment qu’on est au sommet? C’est lorsqu’on en voit l’autre côté. Ainsi va la vie. On se retourne et on regarde le temps passé de sa vie mais en même temps, on regarde le temps à venir. Évidemment, les choses vont plus vite en descendant qu’en montant…

Au plan de la conscience, il n’y a pas une ascendance, un moment stationnaire, puis une descente. La conscience s’éveille de plus en plus au cours de la vie. C’est ce qui nous pousse à vouloir apprendre mais, quelquefois, le processus implique la souffrance. En mettant sa main sur un poêle chaud, on apprend très vite et bien.

Dans la première partie de la vie, on met l’accent sur le fait qu’il faut RÉUSSIR DANS LA VIE. Qu’est-ce que ça veut dire exactement? Cela peut signifier simplement avoir un métier, une profession, une occupation, un travail ou des travaux. Cela peut vouloir dire également rester célibataire ou se marier, avoir des enfants ou pas, selon son destin. On se dit alors que réussir dans la vie a du sens, de même que gagner sa vie. Mais, un jour, on se demande si c’est suffisant. Ne faut-il pas faire quelque chose de plus, d’où le concept RÉUSSIR SA VIE que j’approfondirai un peu plus loin.

2.2. Réussir dans la vie
Tout au long de son existence, chacun de nous traîne cette question. Et c’est au mitant de la vie, généralement, qu’elle se présente comme le point à éclaircir. L’étape suivante consiste à répondre à la question. C’est à ce moment, précisément, qu’on s’aperçoit que les valeurs peuvent changer. On réalise que réussir dans la vie correspond au fond aux valeurs matérialistes véhiculées dans notre société.

La vie a-t-elle un sens? Arrivé à un certain âge, des questions de cette nature deviennent pressantes, utiles et déterminantes. Je constate que dans notre société occidentale, particulièrement américaine, canadienne, voire québécoise, des gens appartiennent à cette génération qui fait la transition, passant d’un système de valeurs à un autre. C’est une génération prise entre deux trapèzes, pour ainsi dire. Avant, ces personnes étaient occupées à autre chose alors que maintenant, elles cherchent à contribuer à la transformation de la société en se transformant elles-mêmes, par la force des choses.

Tout le monde est-il concerné? Pas nécessairement. Il y a des gens qui vivent leur vie de façon plus " endormie ". Il faut les accepter, les accompagner, les aider lorsque c’est possible. La présente conférence sera un succès si nous prenons conscience de ce paramètre. Avec ce niveau de conscience arrive une double responsabilité : celle de se prendre en main dans ce virage et celle de s’engager dans la vie, s’engager envers les autres et envers la société.

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3. Paradigme de l’engagement

Nous ne pouvons nullement nous considérer comme une île. Nous vivons tous les uns pour les autres. Un dentiste, par exemple, ne vit pas pour traiter ses propres dents mais bien pour soigner celles des autres; tout comme le garagiste ne travaille pas exclusivement sur sa propre voiture. S’en apercevoir, c’est prendre conscience que toutes les professions ne visent pas exclusivement à rapporter de l’argent. Il y a des métiers plus tournés vers les autres et qui nous font adopter un point de vue éthique. Au fond, l’éthique n’est pas autre chose que ce que je dois faire et ce que je ne peux pas faire.

Nous sommes, par le fait même, inexcusables si nous affirmons que nous ne savons pas quoi faire et comment le faire dans notre société. Nous sommes non pas dans le registre de la culpabilité mais plutôt dans celui de la responsabilité, ce qui est bien différent. Si la culpabilité est inutilement névrotique, la responsabilité, elle, réside dans le fait de veiller attentivement aux choses dont on est responsable dans le monde. Il y a une qualité d’engagement pour certains qui va encore plus loin. Je pense aux membres du Centre d’aide 24/7, par exemple, qui ont choisi d’être du côté de la solution en aidant des jeunes " paumés " caractérisés, entre autres, par une tendance suicidaire.

Les spécialistes ont établi que 1 % seulement de la population suffit pour provoquer une transformation significative. Autour de la cinquantaine, on se rend compte qu’il est possible de faire quelque chose, particulièrement pour les jeunes. " Ma présence, mon savoir, mon expérience, comment puis-je les mettre au service des autres? ", se demande-t-on.

 Le 1 % qui fait la différence

3.1. La tendance suicidaire

En étudiant le rapport annuel de cette organisation, j’ai appris que 19 % de l’activité du centre tourne autour du problème du suicide chez les jeunes. Rien ne nous dit que nous ne sommes pas engagés dans une forme de suicide collectif. Il faut reconnaître que nous avons des comportements collectifs.

Pierre Dansereau, le père de l’écologie, un biologiste maintenant à sa retraite, a présidé des rencontres écologiques internationales, dont celle qui s’est tenue à Vancouver. Un jour, il a soutenu que la grande nouveauté dans notre histoire, c’est la menace d’auto-destruction de l’humanité rendue possible par l’escalade du pouvoir de l’homme. La sélection naturelle n’a pas encore habilité une espèce animale au suicide. On dit, toutefois, qu’en encerclant de feu un scorpion, celui-ci a tendance à retourner son dard contre lui-même. Le désespoir existerait-il chez les animaux? Je suis ouvert à l’idée parce que, ces années-ci, on s’aperçoit que les animaux sont beaucoup plus proches de nous qu’on ne le pensait. Ce qui me fait admettre qu’il existe peut-être une forme de réflexion, une attitude, une sensation, qui pourrait être assez désespérée, à certains moments, chez certains animaux.

Je suis profondément touché par la misère animale (c’est d’ailleurs une des raisons de mon régime alimentaire végétarien). En gros, sachez que les animaux ne se suicident pas, sauf collectivement dans certains cas. On a vu des troupeaux entiers d’animaux se précipiter dans des ravins. Savaient-ils qu’ils couraient vers un précipice, vers leur fin?

Le suicide, en général, et celui des jeunes, en particulier, est en même temps un symptôme et un problème au sein d’une société, elle-même, malade. On a tendance à faire de l’urgence mais l’erreur est que, ce faisant, on examine la situation au niveau de la cause, c’est-à-dire dans le passé. On ne cherche pas les causes plus loin que dans le milieu familial et social, et dans l'éducation.

3.2. L’absence de " sentiment social " : cause principale de suicide

Alfred Adler, le père de la psychologie moderne (il a fait connaître, entre autres, les complexes d’infériorité et de supériorité) a développé une théorie à ce propos qui n’est pas très facile à accepter. Selon lui, dans le jeune âge, autour de ce qu’on appelle " l’âge de raison " (6 ou 7 ans), émerge chez l’enfant le sentiment social, le fait d’appartenir à une collectivité. Sentiment qui entraîne la responsabilité, plus tard, vis-à-vis de ce groupe et, inversement, aussi responsabilité du groupe à l’égard de l’individu. Tout cela n’est pas conscient chez le jeune enfant, bien sûr, mais il peut tout de même ressentir ce qui se passe.

Alfred Adler, en 1912, a mis le doigt sur un facteur de suicide qui me trouble énormément. Il s’agirait, selon lui, sinon d’une absence de sentiment social, du moins de son moindre degré d’éveil chez un être, ce qui en ferait un individu à tendance suicidaire.

 Adler et le sentiment social

L’homme est un animal social, et s’il ne tient pas compte de cet aspect, il ne peut être heureux. Car il ne peut trouver ni équilibre ni mener une vie harmonieuse. On comprend dès lors que si le sentiment social n’est pas éveillé très tôt chez un individu, cela ne se développera pas chez lui de manière naturelle. C’est d’autant plus vrai que nous sommes très égoïstes, voire narcissiques et égocentriques. Par conséquent, il y a de moins en moins de grandes familles. Or, elles ont l’avantage de favoriser, justement, les sentiments sociaux, les grands étant obligés de s’occuper des plus petits.

 L'animal en nous

Dans la structure psychique d’un être à tendance suicidaire, on trouve de l’activité mais bien peu de courage. Tout au plus, une protestation active contre la collaboration du futur. Le coup qui frappe le candidat au suicide ne ménage pas les autres. La société, dans sa voie de développement, se sentira toujours touchée par le suicide. Les facteurs extérieurs qui amènent l’insuffisance du sentiment social correspondent aussi aux trois grandes sources de problèmes de la vie : société – profession – amour.

Dans tous les cas, on peut conclure que c’est un manque d’appréciation et d’estime qui conduit un individu au suicide et au désir de mourir. La crainte de l’épreuve ou de l’échec dans l’un des trois problèmes de la vie mentionnés plus haut, peut précéder une phase de dépression. Pour Adler, il était clair que l’absence de sentiment social va plus loin qu’une simple névrose psychosomatique : c’est un état mélancolique consécutif à un repli sur soi de l’individu; état résultant d’un sentiment social insuffisant. Cette contribution au plan de la psychologie individuelle a ouvert le chemin à une meilleure compréhension du suicide.

Comment sont éduqués les jeunes, en général? Est-ce qu’on a prévu une place pour le sentiment social dans leur éducation, leur formation? Adler soutient qu’un des facteurs importants de suicide chez les jeunes reste l’absence d’appartenance à un milieu, le fait de ne pas savoir qu’on fait partie d’une société avec les obligations qui s’y rattachent. Le fait de ne pas tenir compte de l’importance de recevoir et de donner. Cela dit, qu’est-ce qu’il faudra changer? D’abord, changer nos valeurs, qui sont celles d’une société matérialiste où dominent l’égocentrisme et le chacun-pour-soi. Ces valeurs sont transmises implicitement aux jeunes, et même si on leur dit autre chose, ils ne sont pas dupes. Ils voient bien l’incohérence de la part d’adultes qui leur disent ce qu’il faut faire sans le faire eux-mêmes…

La preuve? Notre tendance à tricher avec l’impôt alors que nous conseillons aux jeunes de ne pas tricher dans la vie. Si nous sommes détachés des autres, de la conscience de nos obligations, nous ne pouvons faire autrement que de communiquer cette attitude aux jeunes. Ainsi se retrouvent-ils sans aucun sentiment social, ou si peu. C’est dire tout le travail que nous avons à faire sur nos valeurs personnelles, de façon individuelle, pour arriver à favoriser un changement en profondeur dans notre société qui entraînerait du même coup, des solutions à des problèmes jusqu’ici non résolus.

Le fait de s’engager est pour moi un élément extrêmement important. J’ai commencé à comprendre que l’engagement vis-à-vis des autres allait donner un sens à ma vie, une cohérence même, le jour où un garçon à peine plus âgé que moi (17 ans) me sollicita pour faire du bénévolat auprès d’enfants plus jeunes.

Je me souviens encore de la façon dont ce jeune leader me convainquit : " J’ai besoin de toi. Comprends-moi bien, je ne dis pas que j’ai besoin de quelqu’un, mais de toi! ". Dès lors, j’étais capable de saisir la différence et j’ai accepté, pendant l’été, de prendre soin des jeunes. Quel bel été valorisant, passé à m’occuper des autres, dont l’âge était à peine inférieur au mien. D'ailleurs, Boris Cyrulnik racontait récemment, lors d'une conférence à l'Hôpital Sainte-Justine (Montréal), que le suicide n'existe pas chez les jeunes qui doivent assumer des responsabilités importantes.

J'ai besoin de toi

Dans bien des cas, on voit qu’il existe entre les jeunes une qualité de rapport exceptionnellement meilleure qu’avec des adultes beaucoup plus âgés. Il est connu que les enfants ont de la difficulté à prendre pour modèle leur professeur, par exemple. Ils s’inspireront plutôt d’un étudiant d’une classe plus élevée. D’où l’intérêt qu’on aurait en éducation à faire appel aux étudiants plus âgés pour aider les plus jeunes dans leurs travaux.

J’ai découvert dans des recherches effectuées récemment que l’engagement est un important facteur de bonheur. Lorsqu’on fait preuve de courage, par exemple. Parce qu’avoir du courage, c’est accepter de faire quelque chose qu’on aurait pu choisir de ne pas faire ou que, normalement, on n’aurait pas fait. Or, l’engagement, de ce point de vue, est une démarche qui fait appel au courage.

L'engagement : gage de bonheur

À un moment, des femmes psychologues se sont aperçues, en cours de recherche, que l’engagement des grand-mères était souvent bien plus fort que celui des mères, lequel était plus fort que celui des filles. L’étude, qui ne portait que sur les femmes, a montré que l’engagement est en perte de vitesse dans notre société. " Les gens ne s’engagent plus volontiers. La grand-mère s’engageait mieux, la mère pas mal, et la fille, pas du tout… " La conclusion saute aux yeux : plus on est jeune, moins on est porté à l’engagement.

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4. La prospective

Pour bâtir l’avenir, on devait partir du passé et du présent. Or, l’évolution de la société ne le permet plus, en ce sens que les modèles du passé ne peuvent, hélas, plus nous être utiles. Pour faire le présent, il faut maintenant partir de l’avenir. Cela s’appelle faire de la prospective.

Regarder l’avenir, c’est se demander, par exemple, ce que sera le mariage, la vie de couple, dans 20 ans. Il en va de même dans les autres domaines : l’enseignement, les exigences aux examens, etc. Alors, on s’interroge : que dois-je faire ou entreprendre aujourd’hui pour que ça change demain? La vie consistera à ajuster continuellement l’action présente avec l’objectif. Autrement dit, si on veut que telle situation existe dans l’avenir, il faut dès à présent poser des gestes et prendre des dispositions qui vont dans le sens de cet objectif. Et l’engagement, cela se fait en fonction de la continuité.

Si on est incapable d’imaginer à quoi ressemblera notre vie dans dix ou vingt ans, on peut penser à plus court terme. Se dire, par exemple : " Qu’est-ce que je ferai dans la journée, ce soir, ou demain matin? Je parlerai à qui? Je verrai qui? Je ferai quels gestes? "

Voir le présent, imaginer l’avenir et agir sur le présent. Voilà la clé magique.

Les Chinois ont développé une philosophie de l’action à partir du livre sacré qu’ils appellent le Yi-King. On y trouve l'hexagramme Fong qui veut dire " lumière à l’intérieur et mouvement (action) à l’extérieur ". En d’autres mots, travailler à devenir plus transparent, plus lumineux à l’intérieur de soi, plus juste dans ses comportements. Et par le fait même, plus heureux.

Le modèle du guerrier

Nous oublions trop souvent qu’il faut de la volonté pour atteindre le bonheur. Contrairement à ce que plusieurs pensent, le bonheur n’arrive pas tout seul. On le crée. Pour être heureux, il faut vouloir ce bonheur et travailler en conséquence. Cela s’appelle " la logistique du bonheur ". Lorsqu’on se trouve en forêt, on sait qu’il faut prendre la précaution d’envelopper les allumettes dans du papier de plomb car si elles prennent l’eau, c’en est fini. Un détail, direz-vous, mais encore faut-il y penser. Prévoir, organiser les choses, c’est mettre en place la logistique du bonheur.

Action à l’extérieur mais aussi en soi, implique d’accepter de poser des gestes même s’il ne s’agit pas toujours de tâches des plus intéressantes. Par exemple, pelleter de la neige devant son garage fait partie des choses à faire. C’est de l’action, du mouvement pour soi, pour les autres, et pour la société. Cela aussi fait partie du sentiment social.

4.1 La philosophie du bouddhisme : l’importance de la raison

Je m’intéresse depuis plusieurs années au bouddhisme que je considère comme une philosophie et non comme une religion. Un jour, le Dalaï-lama, ce moine remarquable, disait à des gens qui s’intéressaient au bouddhisme :

" Commencez par être plus compatissant avec autrui. Vivez en harmonie les uns avec les autres. Toutes les souffrances du monde viennent du désir du bonheur pour soi. Tous les bonheurs du monde viennent du désir du bonheur des autres. "

On croit raisonner alors que la réalité prouve que l’homme ne raisonne pas tant que cela. Il s’agit ici d’abandonner toute attitude égoïste en comprenant les raisons qui sous-tendent nos actions. La compassion, telle que nous l’entendons, n’est pas pure émotion. Il faut réfléchir aux raisons qui commandent la compassion. Mais encore faut-il réfléchir… La réflexion sur les raisons qui commandent la compassion découle du raisonnement. Le bouddhisme est profondément marqué par cette idée : " Pensez que tous les êtres humains veulent être heureux et qu’ils ne veulent pas souffrir. "

Il y a quatre grandes souffrances dans le monde et elles sont valables pour tout le monde. Ce sont celles qui se rapportent à la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. Dans la philosophie bouddhiste, on parle de la souffrance comme une absence et une impermanence des choses. Quand je demande à un ami : " Comment ça va? " et qu’il me répond : " Très bien ", un peu coquin, j’enchaîne tout de suite : " Ne vous en faites pas. Ça ne va pas durer. " L’inverse est également vrai, en ce sens que les difficultés ne durent pas toujours non plus. Petite consolation…

Je sais que cela peut paraître utopique d’affirmer qu’on pourrait changer le monde en se changeant d’abord soi-même. Mais, au moins, le résultat est qu’on deviendra plus heureux en créant un climat différent. L’évolution ne se fera que petit à petit.

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Conclusion

Dans le monde actuel, il se trouve des gens qui partagent la même réflexion que nous, sans pour autant appartenir à aucun groupe. Si nous embarquons dans ce " mouvement ", sachons qu’il y a déjà des millions de gens qui s’intéressent à ce genre de discours. Les transmetteurs sont différents mais la matière est la même. Cela tient de l’utopie? Peut-être. Mais n’est-ce pas que l’utopie c’est également un peu de la prospective? Il faut regarder loin pour imaginer tout ce qui pourrait se produire de beau et de bon. Encore faut-il commencer par soi, par son propre paysage.

Albert Einstein, le père de la bombe atomique, avait souvent peur lorsqu’il se promenait car il avait réalisé à quel point l’énergie nucléaire était une menace d’auto-destruction de toute vie sur Terre. Il n’avait pas peur pour lui, mais pour tous ceux qui se trouvent sur cette planète.

Et encore aujourd’hui, nous pouvons nous attendre à des catastrophes terribles. Einstein estimait qu’il fallait arriver à créer un événement mondial qui en tienne compte, et qui réunirait des gens désireux de comprendre l’importance de permettre aux autres de penser, d’agir, de manger, etc. différemment de soi.

À un journaliste qui m’avait un jour lancé : " Monsieur Languirand, ne trouvez-vous pas que c’est un peu utopique tout ce que vous racontez-là? ", j’avais répondu en m’inspirant des mots d’Einstein : " Étant donné les conditions de vie qui sont les nôtres, avez-vous autre chose à proposer? "

Voilà la vraie question. Avons-nous vraiment autre chose à proposer à la Terre, à nos enfants?

Avez-vous autre chose à proposer?

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Enregistrement et transcription : Claudette Gosselin/
Édition : Philippe Mabiala et Stéphanie Adam
Révision : Nicole Dumais

© 2001 Jacques Languirand/Les Productions Minos Ltée.
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