|
Selon Tillich, le courage est l'affirmation de notre nature essentielle, de notre fin immanente. |
|
|
TILLICH, Paul. Le courage d'être, Éd. Casterman, 1967. |
Pour Platon, le courage est la connaissance de ce qui est à craindre et de ce qui est à oser. EtSocrate pour qui la vertu est connaissance. Quant à saint Thomas d'Aquin, le courage est la force d'esprit, la capacité de dominer tout ce qui menace l'acquisition du souverain bien; il est lié à la sagesse, vertu qui fait l'unité des 4 vertus cardinales, les 2 autres étant la tempérance et la justice. Les 4 vertus cardinales étant, d'après saint Thomas d'Aquin : le courage, la sagesse, la tempérance et la justice. Selon Paul Tillich, pour en venir à comprendre le courage, il faut au préalable comprendre l'homme et son monde, ses structures et ses malheurs. Le courage d'être est l'acte par lequel l'être humain affirme son propre être " en dépit " des éléments de son existence qui sont en lutte avec son affirmation de soi essentielle. Selon Tillich, le courage est l'affirmation de notre nature essentielle, de notre fin immanente. C'est une affirmation qui a en elle-même le caractère du " en dépit de ". Dans l'acte du courage d'être, c'est la partie essentielle de notre être qui prévaut. Le critère le plus élevé du courage est d'être disponible au plus grand sacrifice, celui de sa vie – si on pense aux soldats, aux guerriers, si on pense au courage de Socrate, mourant, qui fut un courage rationnel, et à celui du chevalier au sens large du terme qui incarne le courage comme soldat, comme gentilhomme. |
|
| Ainsi, le courage d'être c'est le courage d'être le Soi en dépit du Moi. |
|
|
| Sénèque, par exemple, montre que la crainte devant la mort et la crainte devant la vie dépendent l'une de l'autre comme le courage de mourir et le courage de vivre. |
Les Stoïciens ont accordé une importance très grande au concept de courage. Marc Aurèle parle de la raison et de ce que le stoïcien doit faire preuve de courage social et personnel. Le courage du politicien n'est pas une invention des philosophes stoïciens, mais ils l'ont véhiculée. Sénèque, par exemple, montre que la crainte devant la mort et la crainte devant la vie dépendent l'une de l'autre comme le courage de mourir et le courage de vivre. Sénèque évoque ceux qui ne veulent pas vieillir et ne savent pas non plus mourir finalement. Le courage d'être prend appui sur la raison, mais la raison au sens stoïcien, ça n'est pas le pouvoir de raisonner : c'est la structure même de l'esprit humain. " Si la raison, dit Sénèque, est le seul attribut appartenant à l'homme en tant qu'homme, elle sera alors son seul bien, valant tout le reste mis ensemble. " Ce qui revient à dire que la raison constitue la vraie et essentielle nature de l'homme en comparaison de laquelle tout le reste n'est qu'accessoire. |
|
|
Le courage d'être est le courage d'affirmer la supériorité de notre propre nature raisonnable à l'encontre de ce qui est accessoire. |
Il est évident que, ainsi comprise, la raison désigne le centre même de la personne et qu'elle influe toutes les fonctions spirituelles; c'est justement la force d'affirmer cette dimension de l'être par rapport à tout le reste ou en dépit finalement de tout le reste. Si on est détaché du centre de son être, on ne pourra jamais donner naissance au courage, on ne peut jamais écarter l'angoisse en la repoussant par des arguments. Selon Paul Tillich, ce n'est pas une découverte récente de la psychanalyse : les Stoïciens, lorsqu'ils magnifiaient la raison, savaient déjà que l'angoisse ne peut être dépassée que par ce pouvoir de la raison, de la raison universelle qui chez le sage l'emporte sur les désirs et les craintes. Le courage stoïcien présuppose que le centre de la personne s'abandonne au Soi. Il est participation au divin pouvoir de la raison, pouvoir qui l'emporte sur l'empire des passions, l'empire des angoisses. |
|
|
À propos du courage d'être, Tillich rappelle que les Stoïciens ont élaboré une profonde doctrine de l'angoisse qui d'ailleurs nous fait penser à des analyses récentes. Ils ont découvert qu'il n'y a que la crainte de la crainte elle-même. Cela me rappelle une formule de Roosevelt qui disait : " Il n'y a qu'une chose que nous devons craindre, dont nous devons avoir peur, c'est la peur elle-même. "
Pour Epictète " ce n'est pas la mort ou l'épreuve, en effet, qui sont choses effrayantes, mais la crainte de la mort et de la tribulation. " C'est notre angoisse autrement dit qui place des masques effrayants sur tous les hommes et toutes les choses. Si nous les dépouillons de ces masques, leur véritable visage apparaît et la crainte qu'ils causaient s'évanouit. Il en est de même pour la mort. Tillich explique que du moment que chaque jour, un peu de notre vie nous est enlevé, du moment que nous sommes en train de mourir chaque jour, l'heure finale où nous cesserons d'exister ne nous apportera pas par elle-même la mort, elle ne fera qu'achever le processus mortel. Les horreurs qu'on y attache ne sont qu'affaires d'imagination. Elles s'évanouissent parce que le visage de la mort est dépouillé de son masque. Ce sont donc nos désirs incontrôlés qui créent des masques et les mettent sur les hommes et sur les choses. |
||
| La vraie joie, explique Paul Tillich, est une affaire difficile : elle est le bonheur d'une âme qui s'est haussée au niveau de toutes les circonstances. |
L'affirmation de notre être essentiel. C'est ça le courage d'être, en somme, en dépit des désirs et des angoisses, qui donne naissance à la joie. Sénèque le dit quelque part dans son enseignement à Lucilius et lui recommande de se donner pour tâche " d'apprendre à éprouver la joie ". Comme l'explique Tillich, ce n'est évidemment pas à la joie des désirs comblés qu'il fait allusion, car la vraie joie est une affaire difficile : elle est le bonheur d'une âme qui s'est haussée au niveau de toutes les circonstances. La joie accompagne l'affirmation de soi dans notre être essentiel, en dépit des interdictions qui proviennent de ce qui est accidentel en nous. La joie est l'expression, sur le plan émotionnel, du oui courageux à notre être propre et véritable. Cette union du courage et de la joie manifeste avec la plus grande évidence le caractère du courage. Courage et joie ne font qu'un. |
|
Sénèque dit : " Impassible devant les craintes et non gâté par les plaisirs, nous ne serons effrayés ni par la mort ni par les dieux " – les dieux ici représentent le destin. Dans le langage des Stoïciens et des Anciens du reste, les dieux sont les puissances qui fixent le destin et symbolisent sa menace. " Le courage qui surmonte l'angoisse du destin surmonte donc aussi l'angoisse devant les dieux ", dit Paul Tillich. Le courage d'être est supérieur à la puissance du destin, autrement dit. Mais il s'agît d'être dans son être profond, d'être au niveau du Soi, de cette dimension divine en quelque sorte par rapport à sa dimension humaine Bien qu'ils participent au Soi par leur nature essentielle ou rationnelle, la plupart des êtres humains sont en conflit de fait avec leur propre rationalité et pour cela ils sont incapables d'affirmer leur être essentiel avec courage. Sénèque affirme – ça c'est une formule qui risque de faire blanchir les cheveux : " Il n'y a pas de plus grand courage que celui qui provient de l'absolu désespoir. " Le désespoir de constater qu'il n'y a pas d'issue autrement qu'en passant par le Soi. Cela rappelle un peu la phrase – le ver plus exactement –, de René Char : " La lucidité est la brûlure la plus proche du soleil. " Et le courage d'être, c'est le courage de s'affirmer en dépit du destin et de la mort. Je crois qu'il faut revenir beaucoup sur cette formule là; le " en dépit de " est extrêmement important dans la pensée des Stoïciens et très importance dans le commentaire que nous en fait Paul Tillich. C'est l'effort pour la conservation de soi, ou l'affirmation de soi, qui fait qu'une chose est ce qu'elle est. Il y a aussi le courage dans le rapport de l'affirmation de soi et de l'amour d'autrui égaIement. Paul Tillich cite Erich Fromm qui a amplement développé l'idée qu'un juste amour de soi et un juste amour d'autrui sont interdépendants et que l'égoïsme et l'abus d'autrui le sont également. D'après Spinoza l'affirmation de soi dans son aspect divin, est l'idée de la participation de son âtre dans ce qu'il y a de plus profond. |
||
Le courage d'être c'est le courage d'être le Soi, d'être dans son aspect divin par opposition au Moi et a tout ce qui découle ou tout ce qui appartient au Moi, c'est-à-dire le monde de la dualité dans lequel nous sommes, le destin, les épreuves, l'angoisse. À quoi on oppose justement le courage d'être, c'est-à-dire le courage d'être plus que ça. |
||