Relations humaines
L’évolution de la séduction à la lumière du féminisme

Je vais maintenant vous parler de séduction, mais en rapport avec le féminisme. C’est un sujet qui, je l’ai découvert en prenant connaissance de l’ouvrage dont je vais vous parler maintenant, m’a semblé particulièrement important. Où en est-on? Qu’est-ce que la séduction? Tout en tenant compte des valeurs du féminisme. Il y a là un territoire un peu délicat. D’ailleurs, les femmes elles-mêmes le reconnaissent. Le titre de cet ouvrage rédigé par le groupe d’histoire des femmes, sous la direction de Cécile Dauphin et Arlette Farge, est Séduction et Sociétés – Approches historiques, paru aux éditions du Seuil. Il y a plusieurs auteures, une quinzaine environ, qui appartiennent à ce groupe. Elles abordent divers aspects de la question tels que : Conflit du corps et de l’esprit, Le désir, Les réserves, La mise en scène, Les usages publics, L’amour conjugal en crise, etc.

COLLECTIF
(sous la direction de DAUPHIN, Cécile & FARGE, Arlette).
Séduction et Sociétés – Approches historiques
,
Éd. du Seuil,
2001

Je crois vous avoir déjà parlé du groupe d’histoire des femmes, qui avait fait paraître De la violence et des femmes.

" Le groupe d’histoire des femmes poursuit sa réflexion entamée avec De la violence et des femmes, sans être dupe de la séduction même de son nouvel objet, écrit-on en quatrième de couverture. Pas d’autre solution que d’explorer un des moments de tension paroxystique entre femmes et hommes […] pour mesurer les chances d’une reconnaissance mutuelle. "

Séduction et égalité :
de l’agression à la réciprocité

Passer de l’égalité à la séduction… est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose de difficile à vivre, pour ainsi dire? Les auteures le croient.

" Première évidence, la séduction est nécessaire, elle est un des points nodaux de l’architecture sociale et aucune société ni période n’a échappé à sa réalité. Sa nécessité a donc construit notre objet de recherche, expliquent les auteures dans l’introduction. Dans chacun des textes se retrouve ce constat […]. Nécessaire la séduction, mais toujours porteuse de crainte ", ajoutent-elles.

" Autre questionnement que l’on retrouve ici : la séduction est le ressort de multiples formes de sociabilité. […] Si nous envisageons par exemple comment la séduction induit des formes de pouvoir – c’est vers cela qu’on se dirige maintenant –, il est manifeste que l’empire qu’on prête aux femmes par ce biais est bien encerclé, contenu, voire contredit par la force de la conquête masculine et par le privilège légitimé de sa domination. "
" En même temps, malgré les moments de révolution ou de subversion sociale et malgré la volonté de repenser en termes équilibrés les relations entre les sexes, l’idéal d’égalité se brise. "

" Une autre conséquence du jeu de la séduction est d’avoir, différemment selon les siècles, esthétisé les modes de vivre, les manières d’être, les apparences aussi bien que les champs littéraires et artistiques, disent-elles plus loin. […] À l’image de la vie, la séduction entre les hommes et les femmes, ce lieu de tension – qui n’est pas toujours négatif –, bute sur les structures implacables que sont les appartenances identitaires, nationales, culturelles, et les déterminismes de classe. En même temps, malgré les moments de révolution ou de subversion sociale (par exemple le féminisme) et malgré la volonté de repenser en termes équilibrés les relations entre les sexes, l’idéal d’égalité se brise. "


À propos de l’idéal d’égalité

Je dirais qu’il se brise " dans certains cas "… Peut-être faudrait que je le repasse au peigne fin, mais je n’ai pas trouvé dans cet ouvrage une information qui me paraît très importante dans ce cas. Je vais donc prendre la liberté d’ouvrir une parenthèse ici et de refermer le livre provisoirement.

De ce point de vue, je dirais qu’une des faiblesses de la femme, dans les faits et non pas dans les principes, se trouve dans sa capacité de jouissance. En effet, la femme s’abandonnant dans la jouissance perd son autorité, perd ses vertus dominatrices ou dominantes... D’ailleurs, les hommes trouvent souvent leur plaisir autant dans le sentiment d’être l’outil de ce paroxysme, si je puis dire, et dans une forme de domination, relative en tous les cas, que leur procure ce sentiment. Ce que je suis en train de vous raconter maintenant c’est une vérité pas bonne à dire. (Vous savez que de temps en temps, comme ça, je choisis des vérités pas bonnes à dire et je les exploite un peu. Ce qui nous vaut beaucoup de courrier, habituellement…)

Cette idée me vient de ce que Tyrésias, dans la mythologie grecque – rassurez-vous je vais vous raconter ça très brièvement parce que c’est toujours très compliqué les histoires avec Zeus –, donc, pour simplifier, Tyrésias, à un moment, fait l’amour à une des préférées de Zeus (Dieu pour les Grecs). Pas content, Zeus lui dit :

 – " Je vais te punir, mon cher. Tu vas être bien malheureux. Je vais te transformer en femme. "

J’ouvre ici une autre parenthèse dans la parenthèse.

C’est tout de même étonnant que la punition qu’il reçoit soit celle d’être transformé en femme. Je comprends que, quand un gars est un gars, il n’a peut-être pas envie de devenir femme, en général. Ce qui n’est pas toujours le cas, du reste, car il y a bien des hommes qui ont envie de devenir femmes et il y a même des interventions chirurgicales prévues pour ça. Je trouve que ce mythe est un peu difficile à digérer du point de vue du féminisme, pour commencer.

Or, Tyrésias se retrouve en femme, il mène sa vie de femme, etc. mais après un certain temps, une des déesses intercède auprès de Zeus et lui dit :

 – " Tout de même, c’est un homme. Il faudrait peut-être lui redonner ses attributs pour qu’il redevienne un homme plutôt que de le laisser aller comme ça... "

Alors Zeus dit :

 – " Très bien, mais avant, je veux qu’il vienne me trouver parce que j’ai une question à lui poser. "

Et la question que Zeus lui pose est extrêmement importante. Il lui dit :

 – " Toi qui as été les deux, un homme et une femme, peux-tu me dire, dans la jouissance, lequel atteint les sommets plus que l’autre? "

Alors Tyrésias de répondre :

 – " Si je faisais dix parts de la jouissance, j’en donnerais neuf à la femme et une seulement à l’homme. "

Justement, une dame à qui je racontais cette histoire de Tyrésias m’a dit :

 – " Mais voyons, c’est très simple. Si vous prenez votre petit doigt et que vous vous chatouillez l’oreille, qu’est-ce qui ressent le plus de plaisir? Le petit doigt ou l’oreille? " Ah la coquine!

Si j’ai bien compris la démarche de ces dames, la séduction représenterait, pour la femme en tous les cas, le risque que l’idéal d’égalité se brise. Ce n’est pas surprenant comme réflexion parce que dans tous les dictionnaires, que ce soit le Larousse ou le Petit Robert, comme les auteures le font remarquer au début du chapitre :

" Séduire, c’est d’abord tromper. "

Voilà l’idée, et elle revient à toutes les époques.

Qu’en est-il du 20e siècle?

" Le 20e siècle conserve toute la sédimentation des connotations péjoratives dans le domaine religieux et social, écrivent-elles. Mais le rapport d’agression s’estompe au profit d’une certaine réciprocité, voire de la réversibilité : ‘ il résiste rarement à l’envie de poursuivre les avantages de la séduction qu’il exerce, surtout sur les très jeunes filles, mais il est presque toujours pris à son propre piège; victime de sa victime, il souffre plus qu’elle ’ (Béguin, 1939) – Bien sûr, mais ça c’est après coup.

" La palette des modes de séduction s’élargit tout en se morcelant : bouche, regard, expression, le physique devient érotique ou sensuel ", précisent les auteures. Je découvre ici que c’est Simone de Beauvoir qui aurait employé la formule " sex-appeal " pour la première fois, en abordant le sujet dans un ouvrage sur le féminisme.

" La séduction retrouve le sens d’amener quelqu’un à se donner, mais alors ce n’est pas obligatoirement la femme qui cède, ni un drame. "

 

Féminisme : entrave ou laboratoire?

" Le féminisme, à la fois comme phénomène sociologique d’émancipation féminine et comme mobilisation collective pour les droits des femmes, bouscule et transforme les modèles et les formes de séduction. "

Dans cet ouvrage, Florence Rochefort signe un chapitre qui s’intitule : " La séduction résiste-t-elle au féminisme? – 1880-1930 ".

" Le féminisme est-il une entrave à la séduction? demande-t-elle. Aujourd’hui, dès qu’un magazine traite de l’amour, de la sexualité, de la famille et des femmes, la question ne manque pas d’être posée, fait-elle observer. Par réflexe d’antiféminisme ordinaire? Sans doute! Mais pourquoi ne pas prendre tout de même l’interpellation au sérieux pour aborder l’histoire de la séduction? Le débat qui oppose comme contradictoire féminisme et féminité, égalité des sexes et charme féminin, émancipation des femmes et séduction, n’est pas anecdotique. Il place la séduction au cœur d’une tension identitaire et relationnelle. […]

" Le féminisme, à la fois comme phénomène sociologique d’émancipation féminine et comme mobilisation collective pour les droits des femmes, bouscule et transforme les modèles et les formes de séduction, poursuit-elle plus loin. Par son postulat d’égalité et sa volonté d’en appliquer le principe dans le droit, dans les rapports sociaux et privés, il ébranle ce socle inégalitaire qu’il a contribué à mettre à jour et qui fait désormais l’objet d’études universitaires – dont on donne les références, qui sont très nombreuses d’ailleurs.

" Les définitions même du masculin et du féminin sont mises en cause, comme les diverses façons d’accepter, de refuser ou de composer avec les normes de genre. […] Y a-t-il pour autant antagonisme entre féminisme et séduction? Et qu’apprend-on de la séduction à travers cette polémique? […]

" La rupture du contrat de séduction est présentée comme préjudiciable aux hommes comme aux femmes. […] Ce que la femme perdrait avec l’égalité, c’est son pouvoir de plaire. – Donc, d’après certains, elle devrait renoncer à l’égalité pour être certaine de plaire. – […] La menace de rompre l’ordre inégalitaire des sexes dévoile la vulnérabilité masculine : soit l’homme perd l’objet de son désir, soit il risque d’être anéanti par lui. " On voit que le sujet nécessite une réflexion sérieuse.

Réaction d’un auditeur

De : Daniel Arcand
Envoyé : dimanche 10 juin 2001 20:44

À : par4@radio-canada.ca

Objet : séduction


Message:

J'écoute présentement l'émission en cours, le sujet est la séduction.
À ce
propos, Kundera à déjà écrit, dans L'insoutenable légèreté de l'être :

" La coquetterie de la femme et une séduction non garantit de coït. "

Florence Rochefort termine en disant :

" Bien plus qu’un éteignoir, le féminisme apparaît bel et bien comme un creuset où s’expérimentent les modèles contestataires de séduction. – Il ne s’agit pas de renoncer à la séduction, mais de trouver des modèles contestataires de séduction. Ce qui n’est pas rien. – L’exigence d’égalité et de reconnaissance individuelle conduit à des choix très contrastés. […] Le champs identitaire féminin s’élargit et rend plus complexes les registres de la séduction. Un potentiel relationnel nouveau est perceptible, même si la figure de ‘ l’homme nouveau ’ – j’adore ça, l’homme nouveau, l’homme rose… – reste encore relativement floue, dit-elle. Les implications de tels choix ne sont pas seulement d’ordre individuel, ils sont érigés comme modèles. Souvent, les féministes ont pour ambition de transformer les rapports hommes/femmes en imposant une nouvelle norme de genre et un strict code de conduite. […]

Alexandra David-Neel" ‘ Il n’y a pas de règle unique à imposer à toutes les femmes, pas plus qu’à tous les hommes ’, disait Alexandra David-Neel. C’est pourtant bien la diversité du féminisme à l’égard de la séduction qui, d’un point de vue historique, le fait apparaître comme un véritable laboratoire de modernité. – L’expression " laboratoire de modernité " me plaît beaucoup et je trouve, quant à moi, que l’auteure, Florence Rochefort, a parfaitement raison. C’est sûrement à travailler là-dessus, à essayer de trouver les bonnes solutions ou les bonnes attitudes, qu’on aura fait un progrès immense. Je suis sûr de ça. – Sans que, pour autant, la séduction dans sa forme archétypale de domination du masculin sur le féminin ait succombé. "


L’affaire Lewinsky au regard de la séduction

En a-t-on assez parlé de Anita Hill et de Monica Lewinsky! Dans l’un des chapitres de cet ouvrage intitulé : " Quand le privé devient public – L’Amérique des années 1990 ", que signe Nancy L. Green, il en est question parce qu’il s’agit de deux scènes de séduction radicalement différentes. L’une est abusive : vous vous souvenez de Anita Hill qui a dit que son patron lui avait fait des avances... L’autre est consentante : parce que le cas de Lewinsky ce n’est pas du tout la même chose.

" Anita Hill elle-même, commentant l’affaire Lewinsky, a mis en garde contre un amalgame de deux histoires de bureau qui banaliserait la notion de harcèlement sexuel ", fait remarquer Nancy L. Green.

" La séduction et la liaison se déroulent par étapes. ‘ La séduction des yeux. La plus immédiate, la plus pure. ’ Tout commence, selon Lewinsky, par un contact visuel, un regard croisé qu’elle interprète comme très significatif. À une autre occasion, c’est une poignée de main particulièrement chaleureuse. – Je ne connaissais pas tous ces petits détails; je trouve ça intéressant. – Ensuite, ils se croisent dans un couloir, elle le taquine, il lui répond, et elle lui dévoile le haut de son string. – Ah là c’est beaucoup plus invitant… Il n’y a pas d’erreur. Il ne lui a pas dit : " Qu’est-ce que vous voulez dire par là? "… Il a su tout de suite. – Il l’invite dans son bureau et ils passent rapidement à l’acte.

" La liaison qui s’ensuit est décrite par Monica Lewinsky avec une franchise certaine : d’abord sexuelle (à la troisième rencontre, elle s’inquiète de savoir s’il connaît son nom), puis sentimentale. Leurs rencontres sexuelles (essentiellement buccales) seront volées à l’espace et au temps présidentiel (dans un coin du bureau près des toilettes présidentielles, parfois même pendant que Clinton est au téléphone). – Un gars a deux hémisphères, non? – Cette relation débouche même sur des disputes d’amoureux. Elle lui reproche la parcimonie de son temps, du sexe (elle plaide pour la pénétration, il résiste) et des émotions. "

Cette histoire n’est pas une parenthèse dans le livre, je le précise, cela fait partie de toute une interrogation à laquelle les femmes se livrent de sorte qu’une réflexion puisse nous amener à trouver comment garder la séduction tout en respectant l’égalité de la femme.

 La séduction : sex-appeal du pouvoir

 La dure conquête des femmes : plongée dans les structures du pouvoir

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Par 4 chemins/ Le 10 juin 2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

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