Évolution
Nous sommes le troisième chimpanzé...
et notre survie est menacée

" Le 21e siècle sera vert, sinon il n’y aura peut-être plus personne pour fêter l’avènement du 22e siècle. " C’est la formule qu’emploie Hubert Reeves pour nous dire à quel point notre avenir ne s’annonce pas très bien, question écologie, et nous faire réfléchir à la suite du monde. Je vais vous entraîner sur un territoire extrêmement difficile parce que nous allons parler d’informations qui sont très importantes, très pertinentes, mais qui remettent en question beaucoup de nos préjugés et de nos opinions, également. Il s’agit du livre que Jared Diamond, un professeur de physiologie à la Faculté de médecine de l’Université de Californie, a publié récemment : De l’inégalité parmi les sociétés. C’est un essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire qui paraît en même temps que cet ouvrage que j’ai sous les yeux, aux Éditions Gallimard, qui s’intitule : Le troisième chimpanzé : essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. Ce sont deux ouvrages très importants. Le troisième chimpanzé, c’est vous et moi.

DIAMOND, Jared.
Le troisième chimpanzé
,
Éd. Gallimard,
Coll. " nrf essais ",
2000

 Livre de la semaine

Je vais vous dire la vérité. La semaine qui a suivi le Jour de la Terre, je devais vous parler de Jared Diamond puis du Troisième chimpanzé mais je me suis dit : " Comme déjà je leur ai fait le coup de la fin du monde en leur parlant de La sixième extinction, à partir de l’ouvrage de Leakey, sans compter toutes les informations que je leur ai communiquées pendant cette émission spéciale, la semaine suivante, il me semble que c’est un peu tôt. Mais, finalement, comme je ne peux pas ne pas vous en parler, je le fais maintenant.

Il faut se souvenir que, pour nous, ce n’est pas absolument nouveau et certaines des informations que nous communique J. Diamond nous sont plus ou moins familières.

" La chose est désormais connue de tous : l’homme, partageant plus de 98 % de ses gènes avec le chimpanzé pygmée et le chimpanzé commun, représente, dans le monde animal, le troisième chimpanzé ", écrit-on en quatrième de couverture.

Jared Diamond dit d’ailleurs que si, à un moment, des gens arrivaient de l’espace pour venir voir notre planète, nous observer, etc. et qu’ils nous regardaient puis regardaient les chimpanzés, de toute évidence, s’ils ont le moindrement une formation scientifique eux-mêmes, ils diraient : " Voilà la troisième espèce de chimpanzés. " Mais c’est un chimpanzé qui se distingue par le langage, par l’art, la technique, l’agriculture.

" C’est le fruit d’une évolution non pas seulement anatomique mais également comportementale, explique J. Diamond : le cycle vital de l’homme se particularise par le faible nombre de petits par portée, les soins parentaux bien au-delà du sevrage, la vie en couple, l’espérance de vie, la ménopause. Autant de traits qui soulèvent le problème de l’éventuelle présence de précurseurs dans le monde animal, et du stade auquel le troisième chimpanzé fit le saut quantique en matière de réussite évolutive. " Qu’est-ce qui s’est passé et à quel moment ça s’est produit pour que nous soyons devenus ce que nous sommes avec, il faut bien le dire, le 2% de nos gènes qui sont différents et que ne possèdent pas les deux autres espèces de chimpanzés? Qu’est-ce qui fait que nous soyons si différents et sommes-nous, en fait, si différents? Ce sont toutes des questions qu’il se pose.

L’auteur identifie deux facteurs qui sont bien importants et qu’il faut résumer, et ça recoupe l’ouvrage La sixième extinction, dont je vous ai déjà parlé : d’une part, les êtres humains sont exceptionnellement doués pour s’entretuer, et tous les moyens sont bons pour y parvenir; d’autre part, ils sont aussi très doués pour détruire leurs environnement. Le pouvoir de nuire Ce qui est étonnant dans les propos de Jared Diamond, c’est qu’il ne dit pas, comme beaucoup l’ont affiché, que l’on détruit notre environnement depuis le début de la révolution industrielle... Il considère que ça a toujours été dans la nature humaine que de s’entretuer et de détruire son environnement.

" L’homme est différent de tous les animaux, dit Diamond dans le prologue du Troisième chimpanzé. C’est, de même, une évidence que l’homme appartient à une espèce de grands mammifères […]. Ces deux évidences, contradictoires, constituent le plus fascinant des traits de l’espèce humaine. […] Il existe entre nous et toutes les autres espèces un fossé apparemment infranchissable. […] Ils ne possèdent pas certains traits que nous sommes seuls à détenir. Parmi ces derniers, on citera les aptitudes en vertu desquelles nous pouvons parler, écrire, construire des machines complexes. Nous dépendons d’outils pour obtenir notre subsistance, nos mains nues n’y suffisent pas. Les êtres humains, pour la plupart, portent des vêtements et apprécient les œuvres artistiques; beaucoup d’entre eux croient en une religion. Ils sont répartis sur l’ensemble de la Terre, monopolisent une grande partie de ses sources d’énergie et de ses produits, et commencent à s’aventurer dans les profondeurs des océans et de l’espace.

" Mais nous sommes également uniques en notre genre par certains comportements sinistres, précise J. Diamond, tels que la perpétration du génocide, le plaisir pris à torturer, la consommation compulsive de drogues, voire l’extermination des autres espèces par milliers. Même si quelques-unes de ces dernières sont capables de l’un ou l’autre de ces comportements sous une forme rudimentaire – comme l’emploi d’outils –, nous les dépassons de loin sur tous les points. […]

" Un zoologiste venu d’une autre planète classerait les hommes [en cages voisinant celles des chimpanzés] immédiatement, pour sa part, dans une troisième espèce de chimpanzé, s’ajoutant à celle du chimpanzé du Zaïre et à celle du chimpanzé commun, répandu dans le reste de l’Afrique[…].

" Depuis l’époque de Darwin, les os fossilisés de centaines d’organismes représentant divers stades intermédiaires entre les grands singes et l’homme moderne ont été découverts, prouvant irréfutablement à toute personne raisonnable l’écrasante évidence : le phénomène évolutif que l’on prenait jadis pour une absurdité a réellement eu lieu.  Darwin avait raison […]

" Si notre zoologiste était venu d’une autre planète nous observer il y a seulement une centaine de milliers d’années, il n’aurait vu en nous qu’une espèce de grand mammifère parmi d’autres. – Je ne sais pas si ça vous paraît très loin une centaine de milliers d’années, mais quand on parle de 15 milliards d’années à partir du Big Bang et de millions d’années qui nous séparent, par exemple, des dinosaures, il me semble qu’une centaine de milliers d’années ça n’est pas beaucoup…

" Dans la mesure où la population humaine mondiale double à présent tous les 41 ans, nous aurons bientôt atteint la limite biologique de son effectif théoriquement possible, point à partir duquel se déchaînerait la guerre de tous contre tous pour l’accès aux ressources mondiales..." " D’une façon ou d’une autre, en l’espace de quelques dizaines de milliers d’années – une durée infinie ou presque à l’aune de la vie individuelle, mais une minuscule fraction de l’histoire propre de notre espèce –, nous avons commencé à faire preuve de qualités en vertu desquelles nous sommes uniques et fragiles. Quels ont donc été ces facteurs clés de l’hominisation? […] Nos caractéristiques uniques ont été la cause de notre réussite biologique actuelle en tant qu’espèce : aucun autre animal de grande dimension n’est distribué sur tous les continents, où ne se perpétue dans tous les types de milieux, depuis les déserts de l’Arctique jusqu’aux forêts tropicales; aucun gros animal sauvage ne nous concurrence par le nombre. – Il faut bien voir que nous sommes spéciaux, c’est sûr. – Mais parmi ces caractéristiques uniques en leur genre, deux mettent notre existence en péril : notre tendance à nous tuer les uns les autres et celle à détruire notre environnement. Si toutes deux existent assurément chez les autres espèces […] elles sont beaucoup plus graves chez nous, en raison de la puissance de notre technologie et de la rapidité de notre expansion démographique.

" La fin du monde serait proche, nous prédisent d’aucuns, si nous ne prenons pas conscience de nos mauvais penchants. Ce qui est nouveau n’est certainement pas la prophétie elle-même, mais le fait qu’elle a désormais des chances de se vérifier pour deux raisons évidentes. La première tient au pouvoir d’anéantissement des armes nucléaires – l’espèce humaine n’avait pas cette possibilité auparavant. La deuxième est que nous nous approprions déjà près de 40 % de la productivité nette de la Terre (c’est-à-dire de l’énergie provenant de la lumière solaire). Dans la mesure où la population humaine mondiale double à présent tous les 41 ans, nous aurons bientôt atteint la limite biologique de son effectif théoriquement possible, point à partir duquel se déchaînerait la guerre de tous contre tous pour l’accès aux ressources mondiales, sorte de gâteau dont les parts sont fixes. En outre, étant donné le rythme actuel avec lequel nous exterminons les espèces, la plupart de celles qui peuplent le monde s’éteindront ou seront en danger de le faire au siècle prochain – et cela, bien que notre propre subsistance dépende pourtant d’un grand nombre d’entre elles. "

Pas très gai tout ça, vous allez me dire, mais c’est très important d’en parler et d’y réfléchir n’est-ce pas?

" En réalité, nous dit Jared Diamond, la situation de l’espèce humaine n’est pas aussi désespérée. La conclusion est un épilogue qui retrace notre ascension depuis le stade de l’animal; il s’arrête à l’accélération des pratiques susceptibles de conduire à notre extinction. Je n’aurais pas écrit cet ouvrage si j’avais pensé que ce danger est encore lointain, mais je ne l’aurais pas fait non plus si j’avais considéré que nous sommes condamnés. Voilà qui devrait rasséréner tous les lecteurs trop pressés que désespéreraient les récits des errements passés de l’espèce. " Au fond, Jared Diamond est un peu comme Hubert Reeves… " volontairement optimiste ".

 Les holocaustes potentiels : nucléaire et écologique
" La menace d’un holocauste nucléaire et celle d’un holocauste écologique sont les deux questions les plus pressantes que doit affronter l’espèce humaine aujourd’hui. "

" Jusqu’à ces dernières années, personne ne se souciait de savoir si nos enfants ou nos petits-enfants seraient en mesure de jouir d’une planète vivable. Nous sommes la première génération qui se pose la question de l’avenir de l’espèce ", nous fait remarquer Jared Diamond.  Quel climat laisserons-nous à nos enfants?

Ce qui me fait penser à cette grille de Edgar Morin dont nous avons hérité et dans laquelle il précise que, pour aborder certaines questions, il faut le faire de trois points de vue : celui de l’individu, celui de la société et celui de l’espèce. Il est certain que si vous ouvrez un journal, vous allez voir que la plupart des questions que l’on soulève concernent la société, qu’en second lieu les autres questions soulevées généralement concernent l’individu, mais qu’il n’y a pas, en général, beaucoup d’espace réservé à la conservation de l’espèce, parce que c’est un problème qui ne se posait pas jusqu’ici. Individu/Société/Espèce sont trois des Chemins que vous retrouvez sur le site de l’émission, ce à quoi nous avons ajouté Transcendance, parce que cette dimension nous intéressE particulièrement.

Puis notre auteur parle des menaces qui pèsent sur nous, et particulièrement de " la menace de l’holocauste nucléaire " qu’il considère comme l’aboutissement de cette manie que l’on a de s’entretuer, avec la possibilité de le faire maintenant avec des armes encore plus terribles.

" Deux menaces pèsent sur cet avenir, poursuit J. Diamond : la nucléaire et l’écologique. Les deux ont les mêmes effets à termes, chacune est pourtant jugée différemment par nos contemporains. La première, la menace de l’holocauste nucléaire qui est apparue pour la première fois à Hiroshima. Nul ne songe à la nier désormais, tant les stocks d’armes sont immenses et la possibilité d’une erreur de la part des politiques qui en ont la garde est réelle. Tous conviennent que les conséquences d’un tel holocauste sont, pour l’espèce, incommensurables. Cette menace imprime sa marque sur la diplomatie de notre époque, mais le consensus ne se fait pas sur cette conjuration : faut-il viser un désarmement complet ou partiel? Maintenir un équilibre entre les puissances nucléaires? Ou accorder la suprématie à l’une des puissances nucléaires?

" La deuxième menace est celle de l’holocauste écologique, dont l’une des causes possibles souvent évoquée est l’extinction graduelle de la plupart des espèces vivant sur la planète. – Il en meure environ 125 à 150 par jour! – Contrairement à l’holocauste nucléaire, le désaccord est presque total sur les points fondamentaux soulevés par la menace : le risque d’extinction de masse est-il bien réel? Il est souvent avancé que l’homme aurait provoqué l’extinction d’environ 1 % des espèces d’oiseaux dans le monde entier au cours des derniers siècles. Nombre de ceux qui prennent le temps de réfléchir (surtout les économistes et les chefs d’entreprise, mais aussi certains biologistes et une partie du grand public), soutiennent que cette perte de 1 % n’a pas beaucoup d’importance, à supposer que sa réalité soit attestée. […] Nombre d’autres qui prennent aussi le temps de réfléchir (surtout les biologistes spécialisés de la conservation des espèces, et de plus en plus les militants des mouvements de protection de la nature), prennent ce 1 % pour une grossière sous-estimation […].

" La menace d’un holocauste nucléaire et celle d’un holocauste écologique sont les deux questions les plus pressantes que doit affronter l’espèce humaine aujourd’hui. À côté d’elles, les problèmes du cancer, du sida ou de la malnutrition qui nous obsèdent généralement, sont relativement mineurs, car ils ne mettent pas en cause notre survie en tant qu’espèce. "

C’est un nouveau regard qui est jeté sur la survie de l’espèce mais encore faudrait-il arriver à éveiller la volonté politique. Pas facile…

Les passages que je vous ai communiqués ont été puisés dans l’introduction et la conclusion de l’ouvrage, mais il y a aussi beaucoup de renseignements qui démontrent l’argumentation de l’auteur et c’est tout aussi intéressant. Je précise que c’est un livre de 465 pages, donc toute une brique. Un ouvrage majeur pour la suite du monde, il s’intitule : Le troisième chimpanzé : essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain, collection " nrf essais ", aux éditions Gallimard, de Jared Diamond.

Retour au menu de l'émission du 13 mai 2001

Par 4 chemins/ Le 13 mai 2001/3e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
© 2001 Productions Minos Ltée./ Tous droits réservés pour tous pays.