Karl Jaspers
La réflexion philosophique et le pressentiment de l'éternité

Je vous dirai que je ne répugne pas à plonger dans des ouvrages qui sont un peu comme des livres de classe. J’ai sous les yeux un livre de Denis Huisman qui vient de paraître chez Perrin, une nouvelle édition augmentée, et qui s’intitule : Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale : de Socrate à nos jours. Il n’y a aucune prétention là-dedans, en ce sens que l’ouvrage, précise l’auteur, s’adresse en priorité aux anciens étudiants qui auraient gardé la nostalgie de leur cours de philo.

 

Un recueil de textes philosophiques

HUISMAN, Denis & MALFRAY, Marie-Agnès.
Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale : de Socrate à nos jours
,
Éd. Perrin,
1989, 2000

" Les lecteurs scolaires ne sont pas à exclure, écrit-il : il faut seulement les AVERTIR qu’il s’agit ici de façon tout à fait intentionnelle, volontaire, voulue, des textes les plus célèbres des philosophes les plus fameux. Nous n’avons pas recherché l’originalité à tout prix ni des textes rares et insolites. Non, bien au contraire. Nous avons cherché à regrouper, à rassembler les ‘ morceaux ’ les mieux ‘ choisis ’, des auteurs les plus connus, ceux dont on se souvient, ceux qui ‘ restent quand on a tout oublié ’, pour reprendre le mot de Édouard Herriot. […]

" Notre plus cher désir serait d’avoir réussi le florilège des textes que l’honnête homme, au sens du 17e siècle du mot, c’est-à-dire l’homme normalement cultivé doit toujours avoir à portée de main ou présent à l’esprit. " J’adore l’expression : l’honnête homme c’est l’homme normalement cultivé. Mais c’est beau dire : les honnêtes hommes doivent être rares.

Je me suis dit : " Comme je leur ai déjà parlé de Montaigne, de Saint Augustin, de Sénèque, de Aristote, de Schopenhauer, de Toqueville, Nietzsche, et bien d’autres, j’aurais pu creuser dans mon intérêt autant que dans le vôtre parmi tous ces auteurs-là, je m’empresse de le dire, mais j’ai eu envie de me familiariser avec un autre philosophe. Il s’appelle Karl Jaspers.

Karl Jaspers (1883-1969), philosopheKarl Jaspers est un personnage fort important qui est décédé assez récemment, soit en 1969. Docteur en médecine, il a fait des études en psychiatrie, en neurologie, et a rédigé des thèses en psychologie. C’est ce qu’on appelle généralement, permettez-moi l’expression, une véritable " bole ". C’est clair. À un moment, alors qu’il est professeur titulaire de la chaire de philosophie à Heidelberg, Karl Jaspers a écrit un ouvrage sur la spiritualité : La situation spirituelle de notre époque. Mais j’ai pensé que ce serait sympathique, dans le contexte de l’émission, de vous communiquer quelques extraits d’un commentaire qui a fait l’objet d’une allocution radiophonique en 1950. Karl Jaspers s’interroge : " Qu’est-ce que la philosophie? "

 Les enfants philosophent

" Un signe admirable du fait qu’un être humain trouve en soi la source de sa réflexion philosophique, ce sont les questions des enfants, dit-il. On entend souvent, de leur bouche, des paroles dont le sens plonge directement dans les profondeurs philosophiques. En voici quelques exemples : L’un dit avec étonnement : ‘ J’essaie toujours de penser que je suis un autre, et je suis quand même toujours moi. ’ Il touche ainsi à ce qui constitue l’origine de toute certitude, la conscience de l’être dans la connaissance de soi. Il reste saisi devant l’énigme du Moi, cette énigme que rien ne permet de résoudre. Il se tient là, devant cette limite, et il interroge.

" Un autre qui écoutait l’histoire de la Genèse : ‘ Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre… ’ demanda aussitôt : ‘ Qu'y avait-il donc avant le commencement? ’ Il découvrait ainsi que les questions s’engendrent à l’infini, que l’entendement ne connaît pas de borne à ces investigations et que, pour lui, il n’est pas de réponse vraiment concluante.

" Une petite fille fait une promenade; à l’entrée d’une clairière, on lui raconte des histoires d’elfes qui dansent la nuit. ‘ Mais pourtant, ils n’existent pas… ’ On lui parle alors des choses réelles, on lui fait observer le mouvement du soleil, on discute la question de savoir si c’est le Soleil qui se meut ou la Terre qui tourne, on produit des raisons de croire à la forme sphérique de la Terre et à son mouvement de rotation… ‘ Mais ce n’est pas vrai, dit la fillette en tapant du pied sur le sol, la Terre ne bouge pas. Je ne crois que ce que je vois. ’ On lui réplique : ‘ Alors tu ne crois pas au bon Dieu parce que tu ne le vois pas non plus. ’ La petite semble interloquée puis déclare résolument : ‘ S’il n’existait pas nous ne serions pas là. ’ Elle avait été saisie d’étonnement devant la réalité du monde : il n’existe pas par lui-même. Et elle comprenait la différence qu’il y a entre un objet faisant partie du monde et une question concernant l’être et notre situation dans le tout. "

 Pour la rencontre de la philosophie et de la politique
" Il faut que l’homme insère la science et la technique dans un englobant. "

Voici ce qu’écrit Karl Jaspers, notre philosophe allemand, dans la préface d’un de ses ouvrages qui s’intitule : La bombe atomique et l’avenir de l’homme, paru chez Buchet-Chastel.

" Si nous admirons les ouvrages que les hommes ont réalisé dans des projets de génie grâce à leur mérite et à leur travail, et si nous y avons notre part, il n’en résulte pas nécessairement que nous adoptions la façon de penser qui prédomine actuellement. La pensée de notre temps est tournée partout vers ce qu’on peut ‘ faire ’, même là où il n’y a plus rien à ‘ faire ’. Elle prétend trouver le salut par un dépassement technique de la technique comme si les actions humaines qui font usage de la technique pouvaient encore être soumises à une direction technique.

 

" De là l’optimisme qui espère que l’état de paix tel qu’il est, réduit à lui-même, sans qu’il soit besoin de changer toute la vie, puisse s’adapter à cette fin. Mais beaucoup pénètrent l’illusion, désespèrent et ne voient que l’abîme. Car une activité aveugle, prisonnière de ses fins et de plus poussée jusqu’à la démesure, conduit au néant.

" Le tournant que prendra notre destin tient à l’intelligence que nous aurons que toute technique, tout pouvoir de faire, toute réalisation ne suffit pas. "

" Il faut que l’homme insère la science et la technique dans un englobant. À la limite de ce que nous pouvons faire il y a d’abord tout le sérieux de notre pensée. Il faut que notre époque apprenne que tout n’est pas à faire. […]

" Cet essai prétend collaborer à la conscience politique de notre temps, en la faisant accéder jusqu’à l’englobant qui domine la politique. Car la politique, qui se retire dans une région de l’activité humaine, considérée comme un domaine réservé, est incapable de résoudre la question de savoir si l’humanité subsistera ou non. La pensée philosophique doit contribuer aussi à créer chez l’individu une disposition intérieure, telle que la raison permet de l’acquérir, quand on est ainsi totalement menacé. – On croirait que K. Jaspers a écrit cela en pensant aux propos qu’on tenait tout à l’heure, à propos des traumatismes de la Terre– Je veux savoir pourquoi je voudrais agir, savoir ce qui est, pour faire ce que je peux, mais aussi pour me préparer à ce qui peut arriver. Il nous faut vivre face à face avec le danger qui se montre dans les faits.

" Cependant, un professeur de philosophie doit avoir des ambitions modestes, dit Jaspers. Il signale à l’attention. Dans un monde souvent irréfléchi, il invite à la réflexion, en essayant de dire l’essentiel, des choses simples. Mais réfléchir n’est pas encore agir. Celui qui participe à la réflexion ne peut prétendre qu’à préparer dans l’action intérieure les décisions qui seront prises dans la pratique. " 

" Pensée profonde et action concrète devraient se rencontrer en un seul et même homme, chez l’homme d’État"

" Pensée profonde et action concrète devraient se rencontrer en un seul et même homme, chez l’homme d’État. Dans la réalité, il y a le plus souvent séparation. Le philosophe a la responsabilité de la vérité et de la chose pensée, dont l’effet est incalculable; mais il n’est pas lié aux situations de l’heure. L’homme d’État, par contre, a la responsabilité de l’effet de son acte; il se voit lié par l’effet momentané de son discours dans la situation en question. Tous deux ont au total leurs défauts : le philosophe n’agit pas, l’homme d’État borne sa pensée à l’immédiat. Cependant, philosophie et politique devraient se rencontrer. "

 
  Le pressentiment de l’éternité
" Aucun d’entre nous n’est un modèle, mais chacun peut participer à la libération qui procède de la transcendance. "

Dans un texte qui s’intitule " Le pressentiment de l’éternité ", Karl Jaspers souhaite répondre à la grande question : " Quelles sont les forces qui nous font vivre? "

Comme le mentionnent Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, cette question fait écho à son Autobiographie philosophique publiée dans les années cinquante (1957). Il parle de cette " soif d’espérance pour l’avenir d’un monde nouveau où l’homme, enfin, sera le compagnon de l’homme ". Encore une fois, ça recoupe nos réflexions de tout à l’heure.

 

" En fait, on ne peut compter sur rien, dit Karl Jaspers, ni sur l’État ni sur l’Église. Au cours du 20e siècle, les puissants de ce monde nous ont amèrement déçus, dans toutes les situations concrètes sans exception. Seul l’oubli universel peut détourner notre attention de ce fait. Les seuls sur lesquels chacun ait pu compter ont été ses proches, parents ou amis, et tous ceux, qui ici ou là, ont joué le rôle de prochain.

" L’insécurité actuelle favorise l’affermissement des autorités traditionnelles, la création d’autorités inédites, la recherche de responsabilité dans l’obéissance. Or, cela n’ébranle pas l’insincérité dont nous devons absolument sortir mais, au contraire cela l’encourage.

" Puisque nous ne pouvons plus attendre ni de l’Église, ni de l’État la réponse à la question de savoir où chercher le salut, la seule réponse que nous puissions obtenir, dans l’abîme où nous sommes tombés, est une réponse personnelle et individuelle. Nous nous portons secours mutuellement, dans la mesure où nous sommes véritablement humains. Chacun de nous prête attention, au passage, à ses compagnons de route. Aucun d’entre nous n’est un modèle, mais chacun peut participer à la libération qui procède de la transcendance.

" Comme d’autres, je ressens mon échec, tout en ayant la force de vivre. Qu’il s’agisse de l’instinct d’exister, de l’attraction exercée par l’être sur des forces sur lesquelles je dirige ma réflexion, il s’agit toujours là en définitive d’un grand miracle : c’est non seulement la force de vivre, mais le fait de pressentir, grâce à cette force, l’éternité à travers la vie.

" N’étant qu’un homme parmi des milliards, me satisfaisant moi-même de si peu, et n’ayant pas le moindre goût pour la prophétie ou l’autorité, j’ai cependant tenté de répondre à la question qui m’était posée en même temps qu’à d’autres. Pourquoi l’ai-je fait? Les conceptions de la vie et les diverses façons de la vivre peuvent différer jusqu’à ne se ressembler en rien, car les origines ne sont jamais les mêmes; derrière cette diversité, cependant, se cache un élément commun. Chacun est donc en droit de dire quelles expériences il a faites. Son récit présentera un aspect nécessairement fragmentaire et particulier de l’expérience humaine, mais il pourra peut-être attirer l’attention d’un autre homme, soit qu’il provoque son hostilité, soit qu’il suscite sa sympathie, soit qu’il l’incite à la réflexion, soit qu’il lui ouvre une voie.

 Refaire le monde en commençant par soi

" Le monde ne pourra être sauvé que si chacun entreprend de réaliser le salut en lui-même... "

" Le monde ne pourra être sauvé que si chacun entreprend de réaliser le salut en lui-même, ce salut qui consiste à être donné à soi, l’on ne sait d’où. Mais chacun a également besoin d’un monde qui l’adopte.

" Parmi les ruines du monde passé, au milieu des organes toujours plus pensants qui nous facilitent l’existence tout en lui fixant des limites, un monde nouveau se dégagera. Chacun de nous peut contribuer à le créer. "

 

" Aujourd’hui chaque homme est appelé à ne pas renoncer sous prétexte qu’il se sent isolé. Pour cela, l’homme a besoin de l’homme, son compagnon de route. C’est là que se trouve notre enracinement, notre genèse, nos origines. La vérité, dit Nietszche, commence à deux. "

 

Ce passage était extrait de :
JASPERS, Karl. " Réponse à la question : Quelles forces nous font vivre? ", in Essais philosophiques, traduction de Hersch, Éd. Payot, Coll."  Petite bibliothèque ".

Toutes ces citations de Karl Jaspers que je viens de vous communiquer viennent de l’ouvrage de Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, sa collaboratrice, qui vient de paraître aux éditions Perrin et qui s’intitule : Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale :de Socrate à nos jours,, Éd. Perrin (2000)

 

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Par 4 chemins/ Le 15 avril 2001/3e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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