L’engagement
De la pensée à l’action,
survol de l’ouvrage de Brian K. Murph
y

Ces derniers temps je me suis beaucoup familiarisé avec la notion d’engagement puisque j’ai écrit la préface d’un ouvrage de Brian K. Murphy qui s’intitule De la pensée à l’action : la personne au cœur du changement social, paru aux Éditions Écosociété. Depuis 20 ans, Brian K. Murphy travaille au sein d’Inter Pares, une organisation canadienne indépendante qui fait la promotion de la justice sociale et du respect des droits de la personne, et qui s’intéresse à l’éducation des adultes à l’échelle internationale. Ça m’a d’autant plus intéressé de rédiger la préface de cet ouvrage qu’il me semble que nous arrivons aux mêmes observations.

  Agir sur soi pour agir sur le milieu

MURPHY, Brian K.
De la pensée à l’action :
la personne au cœur du changement social
,
Éd. Écosociété,
2001
(Préface de Jacques LANGUIRAND)

Voici ce que j’ai écrit dans la préface de cet ouvrage de Brian K. Murphy : De la pensée à l’action, paru aux éditions Écosociété.

" Après des années de contemplation du nombril, le temps est venu de passer à l’action. "

Si je dis ça aujourd’hui c’est peut-être parce que j’ai traversé, à un moment, une crise de lucidité. René Char le poète disait : " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil ", et c’est exactement ce que je ressens, c’est comme une brûlure au niveau de la conscience. J’ai mal à la planète, Aie! Aie!

Il y a toutes sortes de facteurs de découragement. Il m’arrive de ruminer, sans doute comme vous également. Vous me direz que la guerre, la violence, le racisme sont de tous les temps, sans doute, mais par le passé, on n’était pas aussi nombreux sur une planète devenue si petite et si fragile, et surtout on ne disposait pas des forces de destruction auxquelles la technologie nous donne accès maintenant.

Mais à vrai dire, si on essaie de creuser cette question, je dirais que la menace se trouve davantage au niveau des mentalités : notre conception du progrès est suicidaire.

Je ne suis pas très optimiste, j’aime mieux vous le dire, et la suite du monde me paraît incertaine. L’espoir que j’entretiens malgré tout, je le dois à la qualité des individus engagés dans l’action de transformer le monde en essayant de changer les mentalités, mais en se transformant d’abord eux-mêmes. Pour faire le point sur mon état d’esprit, je vous dirais – permettez-moi la formule un peu laborieuse – que c’est un pessimisme de raison et un optimisme de volonté et de cœur. C’est une formule que j’ai trouvée, soyons modeste.

" Lorsqu’on parvient à une meilleure connaissance de soi, c’est la nature humaine et le monde qu’on connaît mieux. C’est une invitation à se connaître soi-même pour opérer une transformation radicale et ensuite agir ou en même temps agir sur le milieu. Toute transformation du psychisme individuel aura nécessairement un effet sur le psychisme collectif. "

Brian K. Murphy nous invite à prendre part, en particulier, à ce qu’il appelle un complot qui prend la forme de l’engagement.

C’est une démarche, je dois dire, qui m’est familière, l’idée n’est pas nouvelle. Il y a une trentaine d’années de cela, j’ai pris part aux délibérations d’un groupe de jeunes conspirateurs qui m’ont invité, à l’époque, à me joindre à eux. " Les conspirateurs de l’an 2000 ", c’est comme ça qu’ils se définissaient. Ils souhaitaient changer le monde, rien de moins, c’était tout un beau programme! Mais pour contribuer à changer le monde, il faut d’abord tourner le regard vers les autres, c’est ce que nous rappelle Murphy, et ne pas craindre de se salir les mains dans l’action afin de soigner les maux dont l’environnement est aujourd’hui affligé et contribuer au mieux-être collectif.

C’est dans cette perspective que se définit le communautarisme qui vise à favoriser le développement de la société civile. C’est extraordinaire, ce qu’il nous dit dans cet ouvrage, c’est un peu comme la suite du propos sur le Jour de la Terre. Le livre est à peine sorti des presses. Il sent encore l’encre.

HILLMAN, James & VENTURA, Michael.
Malgré un siècle de psychothérapie le monde va de plus en plus mal,
Ulmus Company Ltd, 1992, 1998 pour l'adaptation et la traduction française.

À un moment, dans cette préface, je cite le psychologue James Hillman dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, qui a été durant plusieurs années le directeur de l’Institut Jung à Zurich. Il se demande si on n’a pas été trop loin dans la contemplation du nombril. Comment se fait-il que, malgré le savoir dont nous disposons en matière de psychologie, un nombre considérable d’individus qui ont suivi une thérapie ou poursuivi une démarche de croissance ou de développement personnel, globalement nous nous portions aussi mal et que les cas de mal-être, en particulier, ne cessent d’augmenter?, se demande Hillman. C’est peut-être, suggère-t-il, qu’il manque à ce savoir, à cette expérience, à cette démarche qu’il suscite une dimension importante et c’est l’engagement au plan social. Personne n’est une île, nous sommes tous tributaires de notre engagement social. Toute démarche devrait nécessairement comporter un engagement au plan social.

Je n’arrive plus à savoir si je suis en train de le citer ou de me citer tellement je suis d’accord avec lui ou tellement il est d’accord avec moi sans le savoir [rires]!

L’éveil du sentiment social, je vous en ai parlé à plusieurs reprises : l ’éveil et le développement du sentiment social demeurent les facteurs les plus importants de bonheur. Ne pas oublier que nous partageons le même monde.

FROMM, Érich.
L’art d’écouter.

Éd. Desclée de Brouwer,
2000.

On parle aussi de la névrose de caractère, un phénomène très curieux. C’est Erich Fromm, l’un des pères de la psychologie moderne dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, qui définit la névrose de caractère comme un phénomène typique de notre époque qui consiste principalement à souffrir de soi. La solution, c’est d’arrêter de se contempler le nombril et de passer à l’action, de passer à l’engagement.

D’ailleurs, dans L’art d’écouter, Fromm écrit :
" Un apport positif de l’homme au traitement de la névrose serait qu’il cesse de subordonner tout au souci de son propre intérêt. "
Comment expliquer, en effet, qu’une personne ne s’intéresse à rien d’autre qu’à elle-même et à ses problèmes? " Il est dangereux de demeurer centré sur ses problèmes, isolé, et de ne pas participer aux idées de ce monde, aux relations du monde, à la nature. "


S'inventer un avenir

Le complot ouvert dont parle Murphy c’est:

" S’unir pour inventer l’avenir ".

Il y a tout un chapitre consacré à cela d’ailleurs.

" Le concept de ‘ complot ouvert ’, tel que je le décris, dit Brian K. Murphy, est apparu à la fin des années 1970 à la suite de travaux et de discussions auxquels ont participé plusieurs personnes qui travaillaient alors dans les domaines du développement communautaire et d’éducation des adultes à Ottawa et à Montréal. […] Je dois énormément à mes collègues de Inter Pares, précise-t-il, mes complices depuis 20 ans, etc. "

Pour votre information, Inter Pares est un organisme qui aide les gens dans les pays en voie de développement à s’organiser pour s’aider eux-mêmes. C’est la clé, finalement, de leur démarche. C’est à peu près tout ce que je pouvais vous dire sur cette question mais j’y reviendrai sûrement parce que c’est un ouvrage important qui nous invite à secouer notre inertie.


Vaincre notre disposition à l’inertie
" Pour vaincre l’inertie, nous devons défendre et mettre en pratique des idées qui vont à l’encontre de l’absurdité de la société d’aujourd’hui "

" Dans ce livre, écrit Brian K. Murphy, nous proposons un modèle d’action transformatrice qui s’inscrit dans un cadre souple qu’Erich Fromm a appelé le ‘ radicalisme humaniste ’. Nous explorons la question des capacités humaines et suggérons certaines stratégies susceptibles de nous aider à entreprendre les actions qui s’imposent à notre époque. "

 

Puis il parle de l’inertie qu’il faut vaincre :
" Pour vaincre l’inertie, nous devons défendre et mettre en pratique des idées qui vont à l’encontre de l’absurdité de la société d’aujourd’hui, inventer de nouveaux modes d’expression et de nouvelles façons de concevoir le potentiel humain. Pourquoi? Non pas pour faire apparaître une nouvelle utopie, mais parce que l’inaction est insensée et suicidaire. Plutôt que de fuir notre liberté, nous devons l’exercer; c’est dans l’essence même de l’humanité.

" Avant d’évaluer nos chances de changer le monde, nous devons d’abord choisir de traduire notre conscience en action, quel qu’en soit le résultat éventuel. Ainsi, nous nous libérons de notre disposition à l’inertie et au fatalisme. Nous surmontons notre sentiment d’impuissance. "

Puis, B. Murphy fait référence à Herbert Marcuse, un personnage qui a été très important à une époque :
" Selon Herbert Marcuse, il s’agit de dépasser la dimension unidimensionnelle – notre tendance à ne voir que ce qui est – pour développer la deuxième dimension de la perception : voir ce qui n’est pas – et, par conséquent, ce qui pourrait être. Nous nous accordons alors la liberté de la déraison – la capacité de définir le caractère irrationnel de la logique établie – et de la pensée négative : critique, contradictions, transcendance. […] Nous entrevoyons des possibilités inexplorées au-delà de nos limites actuelles, et ce, grâce au dialogue. "

C’est un ouvrage, comme vous le voyez, qui nous engage dans toute une réflexion qui devrait normalement nous amener à être plus présent dans la société, au fond.


Le dilemme de l’action
" Les structures en place entravent même le changement en profondeur et reflètent, entretiennent, protègent et encouragent l’obéissance, la docilité, le fatalisme qui préserve le statu quo. "

Plus loin, Brian K. Murphy parle du dilemme de l’action et de la psychologie de l’inertie.
" Que le monde ait besoin de changement n’est pas un fait nouveau, et dire que ces changements doivent venir des actions menées par chacun et chacune d’entre nous n’est pas trop radical. Mais comment cela peut-il se produire? Comment prendre de telles décisions? Comment passer à l’action? Comment nous transformer en tant que personne, en tant que société et finalement à l’échelle de la planète? –
Voyez comme tout se tient. Il ne s’agit pas de dire qu’on va entreprendre de transformer la planète, il faut commencer par entreprendre de se transformer soi-même et de se regrouper ensuite pour transformer la planète.

 

" Pour répondre à ces questions, nous devons d’abord tenter de résoudre un important dilemme, explique B. K. Murphy. La plupart des facteurs qui déterminent la condition humaine – sur les plans matériel, intellectuel et spirituel – s’enracinent dans la société elle-même. Comment une société peut-elle amorcer et favoriser un processus de transformation qui soit diamétralement opposé aux mœurs de cette société et de son système de structures sociales, à ses normes, à ses institutions et à sa culture? Par où commencer?

" Même si la prise de conscience nécessaire au changement social était relativement répandue – et elle l’est beaucoup plus qu’on le reconnaît généralement (je n’ai pas cette opinion, personnellement, car je pense que l’inertie est très présente dans notre société) –, il est extrêmement difficile de traduire cette conscience en action sociale directe, dans un contexte où il n’existe pas, à l’intérieur de la société, une structure sur laquelle puisse s’appuyer cette transformation – où les structures en place entravent même le changement en profondeur et reflètent, entretiennent, protègent et encouragent l’obéissance, la docilité, le fatalisme qui préserve le statu quo. "

" Toute action est égocentrique en ce sens qu’elle vise l’atteinte ou le maintien de notre santé ", estime B. K. Murphy qui explique dans son ouvrage – et c’est très important – que l’action engagée dans la société a un effet extrêmement bénéfique sur les gens qui s’engagent.

Je me sens très proche de cette réflexion de Brian K. Murphy dans cet ouvrage intitulé De la pensée à l’action, chez Ecosociété.

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Par 4 chemins/ Le 15 avril 2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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