Estime de soi
Les nouvelles pathologies du moi

Au fond, on pourrait dire qu’on ne supporte plus le malheur. On n’est plus capable d’en prendre. Ce n’est pourtant pas qu’on en ait tellement supporté jusqu’à présent, pas plus que les autres qui nous ont précédé sur cette planète, en tout cas. Mais nous, on a décidé qu’on ne pouvait plus en supporter davantage. Mon propos découle de la lecture que j’ai faite d’un récent dossier de L’Express qui porte sur l’estime de soi. L’estime de soi comme modèle, dirions-nous. Comme d’habitude, je vais effectuer un petit montage à votre intention.

 

Se réapproprier son histoire

SÉDAT, Jacques
(Propos recueillis par CASTERET, Anne-Marie).
" On ne supporte plus le malheur ",
L’Express
,
22 février 2001

" L’estime de soi n’est plus tant l’estime de soi-même que l’image qu’on doit en donner aux autres ", fait remarquer Jacques Sédat, psychanalyste et auteur d’un ouvrage qui s’intitule La première analyse et d’un autre qui s’intitule Freud. " Il faut être performant physiquement, sexuellement, socialement, à la maison, au travail, partout, tout le temps. Il s’agit de colmater la moindre faille en écartant d’un revers de main tous les éléments contingents de l’existence – séparation, échec, deuil – devant lesquels cette performance cesse. On vous demande d’être blindé et apathique […], c’est-à-dire d’inhiber toute sensibilité.

" Autrefois, les conditions socio-économiques faisaient que la majorité des gens tentaient de subsister, pas de vivre pleinement, poursuit-il. Aujourd’hui, les modèles élitistes s’adressent à tout le monde alors même que les individus sont très malmenés socialement.

On ne supporte plus le malheur. Un seul statut, l’homme sain, bien portant, au moral d’acier, et tout le reste – enfant handicapé, vieillard, chômeur, faible – est mis à l’écart, pathologisé. J’entends les gens se féliciter d’avoir ‘ vite fait un bon deuil ’. Il faut faire le ‘ bon ’ deuil et le faire ‘ vite ’. Deux paramètres qui escamotent le travail psychique. […]

" Construire l’estime de soi, c’est se réapproprier son histoire, acquérir la capacité d’être bien avec soi-même et gérer alors, mais sans les nier, tous les problèmes contingents qui sont le fait de l’humanité : la souffrance, la maladie, la séparation, le deuil.  – On croirait entendre parler un bouddhiste… – Rien n’est plus terrible que de gommer l’aléatoire, l’imprévisible. "

Ce serait, paraît-il, une critique de la société de consommation.

 Une réponse à la précarité et à l’insécurité
REMY, Jacqueline et STEHLI, Jean-Sébastien." 
Moi d’abord – Les nouvelles clefs de la confiance en soi ",
L’Express,
22 février 2001

Dans un article de Jacqueline Remy et Jean-Sébastien Stehli, la directrice d’une librairie spécialisée fait observer :

" ‘ On n’a jamais eu tant besoin d’avoir confiance en soi. ’ Christophe André et François Lelord confirment : ‘ Nous savions que le manque d’estime de soi est au cœur de toutes les pathologies qu’on soigne. ’ Tous les acteurs du développement personnel expliquent que ce travail sur soi est rendu indispensable par la précarité professionnelle et l’incertitude affective qui pèsent sur nos vies ", écrivent les auteurs de l’article.

Un autre intervenant, qui a fait un peu le tour de la question, souligne :

" ‘ Après guerre, on nous a proposé un confort matériel sensé nous rendre heureux. […] Il en découle une insatisfaction personnelle due à des situations absurdes, à des emplois sans âme. C’est la faillite de la société de consommation. " Évidemment parce que ces valeurs économiques, matérielles, ne nous apportent pas la satisfaction, ne nous permettent pas d’être heureux, finalement.

La Déclaration de l’estime de soi…

Des psy se sont penchés sur la question et sont arrivés aux trois énoncés suivants :

  1. Dans tout l’Univers, il n’y a pas une autre personne qui soit exactement semblable à moi. Je suis moi et tout ce que je suis est unique.
  2. Je suis responsable de moi-même.
  3. Je peux choisir de manifester le meilleur de moi-même.

" Moi d’abord, commente les auteurs : mais il ne s’agit pas seulement de se contempler dans le miroir. Il s’agit de prendre la mesure de ses responsabilités et de conduire son existence comme une entreprise précieuse. "

À peu de chose près, je vous dirai que c’est un discours qui m’est très familier. À partir des années 70, à travers les gourous du Nouvel Âge, le New Age, la psycho-philosophie, les spiritualités orientales, les expériences psycho-sensorielles etc., on tenait déjà ce genre de propos.

" Avec l’ouverture, au fil des années 80, de l’énorme marché de la formation dans les entreprises, une multitude de néothérapeutes se sont emparés des techniques qui fondent cette mouvance, celles de la psychologie humaniste – dite aussi ‘ mouvement du potentiel humain ’ – brevetée à Esalen sur la côte californienne. "

Le mouvement nous venait, entre autres, de Abraham Maslow, mais ce sont les gens du Centre Esalen qui ont abrité cette pensée, qui l’ont couvée et qui maintenant doivent la regarder faire le tour du monde avec un peu d’inquiétude… [rires] Il me semble que, depuis, ils ont peut-être perdu quelque chose en chemin mais ils ont peut-être aussi trouvé quelques cadeaux…

 

Les nouveaux malades du Moi

EHRENBERG, Alain
(Propos recueillis par REMY, Jacqueline).
" Nous sommes devenus les souverains de nous-mêmes ",
L’Express
,
22 février 2001

Je trouve dans le même dossier un articulet du sociologue Alain Ehrenberg, dont il a déjà été question à l’émission quand je vous ai parlé de son livre intitulé La fatigue d’être soi, paru chez Odile Jacob.   Se fatiguer d’être soi

" Pourquoi une telle offre de thérapies et de drogues? demande-t-il. On est passé d’une culture de renoncement à une culture du choix total, d’une société qui marche à la discipline à une société qui fonctionne à l’autonomie. La valeur que l’on s’accorde à soi-même prend dès lors une importance décisive. – On a l’impression, en tous les cas, que tout dépend de chacun d’entre nous. – Un immense marché de l’équilibre intérieur, une industrie de l’estime de soi, se sont donc développés. […]

" La dépression est la pathologie d’une société d’individualisme de masse. "

" On demande moins à la personne d’être conforme à l’opinion ou aux traditions que de devenir elle-même. Nous sommes devenus les souverains de nous-mêmes. Cela ne va pas sans susciter des inquiétudes nouvelles. Ainsi, les psychanalystes repèrent-ils, dès les années 70, une clientèle dépressive nouvelle, dont les symptômes relèveraient moins d’une névrose que d’une pathologie narcissique. Ils sont malades du Moi. Les patients sont envahis par un sentiment d’insuffisance et, souvent, de honte. Cela fait penser à la mélancolie du 16e siècle, pathologie de l‘homme d’exception qui n’a rien au-dessus de lui-même et se sent réduit à rien. La dépression est la pathologie d’une société d’individualisme de masse. – Tout le monde ne pense qu’à soi…

 

" La perte de légitimité des interdits a fait décliner une psychologie collective de la culpabilité au profit d’une psychologie de l’intériorité : comment être à la hauteur?

" Pathologie de la grandeur, la dépression est aussi une pathologie de l’action. "

" Nous sommes devenus des machines à décider et à agir. C’est ça, l’individualisme, à savoir que la responsabilité de nos vies est logée à l’intérieur de nous. Pathologie de la grandeur, la dépression est aussi une pathologie de l’action (inhibitions, doutes, obsessions qui paralysent) suscitée par les exigences de performance dans le travail, la famille, l’amour, etc., et l’insécurité des trajectoires de vie. – Et c’est la raison pour laquelle il faut absolument qu’on se mette au centre de toute préoccupation. – Comment sécuriser les trajectoires? C’est l’une des grandes questions politiques d’aujourd’hui ", conclut Alain Ehrenberg.

 

 Erich Fromm :
La névrose de caractère ou la maladie de l’égocentrisme

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Par 4 chemins/ Le 25 mars 2001/2e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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