Animaux
Les caractéristiques du vivant diffèrent peu entre l’humain et l’animal

Nous allons maintenant cheminer en compagnie des animaux. Ce qui m’a donné envie de vous parler des animaux, ce sont ces photos que l’on voit maintenant dans les journaux qui nous montrent ces monticules de cadavres de bêtes avant de les incinérer. C’est extrêmement troublant. En les traitant de machines, estimant que les animaux n’avaient pas d’âme, pas de pensée et pas de parole non plus, Descartes, le premier cartésien, a joué un bien mauvais tour aux animaux.

 

Ces frères que nous traitons de machines

BURGAT, Florence
(Propos recueillis par CHOUCHAN, Michèle).
" D’Aristote à la vache folle – Les animaux sont-ils sacrés? ",
Notre Histoire
,
N° 186,
mars 2001

Le raisonnement de Descartes est à l’effet que les animaux sont comme des choses, pour ainsi dire. Et c’est un courant qui a eu une influence considérable sur la pensée, du moins en Occident. Maintenant, on se retrouve dans une situation assez curieuse car on découvre par les recherches qui ont été faites sur le génome humain que les animaux et nous partageons beaucoup des mêmes gènes.

En effet, on sait maintenant, par exemple, que certains grands singes – remarquez, nous en sommes – et nous ne présentons qu’une différence de 1,5 % au niveau de nos gènes. Dans le cas du chimpanzé, je crois que c’est autour de 2 %. On se dit alors que les animaux ne sont donc pas des machines puisqu’il y a une sorte de continuité dans la vie; une évolution de la vie vers une plus grande complexité à partir des amibes, puis se développent les cellules et la vie s'organise, elle devient de plus en plus complexe pour arriver jusqu’à l’homme. Et je suppose que ce n’est pas la dernière étape car ce serait, d’après moi, une étape bien peu ambitieuse… [rires] que de s’en tenir à l’être humain. Les animaux font partie de l’ensemble de l’évolution.

" Et pourtant, l’animal n’est pas le brouillon de l’homme ", dit Florence Burgat, une philosophe dont je vous ai déjà parlé. Un de ses ouvrages paru aux éditions Odile Jacob en 1997, s’intitule : Animal, mon prochain.

" Elle se place résolument en marge des courants matérialistes circulant chez un certain nombre de scientifiques ", dit-on à son sujet.

Je vois qu’elle signe ici un court article dans un dossier de Notre Histoire intitulé : " D’Aristote à la vache folle – Les animaux sont-ils sacrés? ", dans lequel elle apporte quelques précisions sur sa démarche, qui m’intéresse beaucoup. Elle craint que le développement des biotechnologies ne soit une fatalité pour l’animal.

" Le développement des biotechnologies fait-il évoluer le rapport de l’homme à l’animal? ", lui demande Michèle Chouchan.

" Je suis tentée de dire que des patrimoines génétiques proches, une parenté biologique ou biochimique, ne suffisent pas à fonder une pensée de la relation des hommes aux animaux ou aux plantes, de répondre Florence Burgat. Ce n’est pas en aplanissant les différences qu’on y réussit. En revanche, il y a pluralité dans la façon d’être au monde, au-delà d’une conception qui serait réductrice et commune à tous les êtres vivants. Peut-on parler d’un élevage industriel d’animaux comme on évoque un champ de carottes, quelle que soit la proximité du génome? Je me démarque totalement de tout ce qui ferait de l’animal un brouillon de l’homme. Ce n’est pas un négatif de nous-mêmes et je m’oppose à l’idée qu’il y aurait une animalité de l’homme, des pulsions bestiales ou animales qu’il faudrait surmonter. – Ce n’est pas tant qu’il faille les surmonter, mais les assumer. Il n’y a pas une conquête à faire pour échapper à cette animalité : il faut l’admettre, l’assumer et prendre appui sur cette dimension de nous-mêmes. – […] Je suis contre toute approche réductrice, en particulier celles qui font l’économie de l’inconscient dans l’explication des comportements humains. "

 L’humain : ce parvenu
" Face au monde animal, l’homme s’affiche, de même, comme un ‘ ayant-droit ’, s’octroyant un pouvoir, aidé par la technique et l’usage d’une forme d’intelligence. "

" Vous qualifiez l’homme de ‘ parvenu ’ dans son comportement à l’égard de l’animal ", lui fait remarquer l’intervieweure.

" […] Qu’est-ce qu’un parvenu?, demande la philosophe. C’est quelqu’un qui, par l’argent, s’imagine pouvoir s’autoriser un comportement plus fort, en passant par les voies les plus vulgaires, celles de l’aisance matérielle acquise, dont il pense qu’elle lui confère une légitimité. Face au monde animal, l’homme s’affiche, de même, comme un ‘ ayant-droit ’, s’octroyant un pouvoir, aidé par la technique et l’usage d’une forme d’intelligence. C’est en cela que je le qualifie de parvenu. "

 

Il y a deux grands thèmes sur lesquels Florence Burgat va revenir, à un moment : les xénogreffes – c’est-à-dire les greffes sur des humains d’organes d’origine animale – et l’expérimentation animale. (Xeno veut dire étranger, à l’extérieur de, etc.)

" Pour moi, la connaissance à tout prix n’est pas un bien en soi, d’estimer la philosophe. Je pense que c’est un mal d’utiliser des animaux pour le bien-être de l’humanité alors que rien ne prouve, par ailleurs, que l’on va, de ce fait, sauver des vies; même si j’admets le droit de chacun à se défendre et à conserver sa vie. Lorsque l’on envisage l’expérimentation animale, on argue souvent de la proximité biologique ou comportementale homme/animal. Mais on teste aussi des substances médicamenteuses, anxiolytiques ou antidépresseurs, qui ne concernent pas seulement les réactions chimiques. La frontière peut devenir ténue entre l’humain et l’animal qui le représente.

" Encore que je sois extrêmement réservée, je trouve moins choquant de prélever un organe sur un individu cliniquement mort, que de tuer un animal pour s’accaparer son foie ou son cœur. "

" Des interdits qui pèsent sur l’expérimentation humaine non consentie, aucune sur l’animal, poursuit F. Burgat. On n’a jamais vraiment cherché des solutions de remplacement. […] Mon opposition se situe à plusieurs niveaux. Le premier étant le coût économique majeur obtenu au détriment d’une élévation générale du niveau de santé – par ces recherches qui sont faites sur les animaux. – Encore que je sois extrêmement réservée, je trouve moins choquant de prélever un organe sur un individu cliniquement mort, que de tuer un animal pour s’accaparer son foie ou son cœur. In n’y a aucune éthique du consentement dans tout cela. […]

" Tout se passe comme si on prolongeait une tradition cartésienne, où l’esprit de l’homme réside dans son âme, et où l’animal n’est qu’un corps, dont on utilise certains éléments pour améliorer le fonctionnement d’une machine. "

 

" Percevez-vous, actuellement, une modification dans le rapport à l’animal dans la culture occidentale? ", lui demande-t-on.

" Oui, dit-elle, j’ai l’impression qu’en ce moment, le discours est en train de changer. La presse, en particulier, ne tient pas les mêmes propos qu’il y a huit ou neuf ans. On a dépassé les idées un peu simplettes, très agressives, qui n’évoquaient que les animaux de compagnie, souvent d’une manière péjorative ou méprisante. On parle désormais des conditions d’élevage industriel, par exemple – pour les critiquer bien sûr. – Pour autant, les pratiques n’évoluent pas encore. Globalement, l’explication et la réification des animaux s’accroissent dans le domaine de l’élevage et dans l’usage biotechnologique notamment – xénogreffes, clonage. "


L’humain prédateur
CHOUCHAN, Michèle.
" De l’animal-machine à l’animal humain ",
Notre Histoire
,
N° 186,
mars 2001

" L’homme se redécouvre ainsi pour ce qu’il est, nous dit Michèle Chouchan dans un autre article du dossier, si l’on s’en tient au critère animal : un grand prédateur. Par le passé, il s’est défendu contre le loup, contre l’ours et, dans d’autres contrées, contre de grands fauves, afin de sauver sa vie, de protéger ses récoltes et de se nourrir. La conséquence en a été – en est toujours – la disparition complète ou quasi complète de certaines espèces.

 "L’heure semble venue de revoir la relation de l’homme au vivant... "

" Jamais peut-être l’animalité ne se sera révélée aussi complexe qu’au 20e siècle. Animal, substitut affectif ou social, lorsqu’il devient ‘ animal de compagnie ’. Animal, objet alimentaire. Animal, sujet d’expériences. Animal, source de régénérescence d’un patrimoine génétique dégradé…

" Délimitée par une froide précision par Descartes, la frontière se brouille. Paradoxalement, le siècle de l’individu poussé à son paroxysme – unique, singulier, irremplaçable – est aussi celui de sa possible dissolution dans le grand Tout biologique. L’heure semble venue de revoir la relation de l’homme au vivant, c’est-à-dire le droit et la capacité que nous avons – nous humains – à manipuler l’autre et nous-mêmes. "


Les animaux et la douleur
" On a pu établir en effet que la douleur physique n’est pas l’apanage de l’homme, pas plus que le stress... "

Plusieurs interrogations sont soulevées dans ce dossier, et particulièrement dans cet article de Michèle Chouchan que je parcours ici. Par exemple, quelle est la sensibilité des animaux à la douleur?

" Le modèle cartésien de l’animal-machine ne se pose guère la question, explique la journaliste. La nouvelle approche de ‘ l’animalité ’ interdit toutefois d’écarter indéfiniment cette donnée d’un revers de main. On a pu établir en effet que la douleur physique n’est pas l’apanage de l’homme, pas plus que le stress, souvent évoqué à propos de l’état des animaux à l’entrée des abattoirs. – S’ils ne sont pas tués pour la consommation dans des conditions convenables, les animaux vivent un stress tel que leur viande n’est pas de bonne qualité, tout simplement

 

" ‘ La sensibilité n’a évidemment pas la même intensité chez une fourmi et chez un chien. La souffrance est à l’évidence, plus forte chez les animaux dont le système nerveux est plus développé. La douleur des mammifères serait à ce titre comparable à celle de l’homme ", nous disent deux chercheurs qui se sont penchés sur cette question. Et je trouve important de le rappeler.

" De la plante à l’insecte, du poisson au prédateur généralisé qu’est l’homme, la différence morphologique interviendrait de façon moindre que certaines analogies du patrimoine génétique. La levure, un champignon, pourrait être plus proche de l’homme que certains grands vertébrés ", remarque la journaliste. Étonnant. C’est bien pour dire comme tout se tient!

C’est bizarre de voir à quel point on fait partie d’un même Tout. L’univers est Un et il a plusieurs façons de se manifester, de s’exprimer à l’intérieur de cet univers. Au fond, nous sommes extrêmement proches les uns des autres. Le patrimoine génétique, c’est le patrimoine du vivant, en général, nous y compris mais sans rejeter tout le reste. Voilà l’idée.

  La conscience animale

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Par 4 chemins/ Le 25 mars 2001/3e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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