Vieillissement
La crise des baby-boomeuses

Elles croyaient qu’elles ne vieilliraient jamais… Qui? Les femmes de 50 ans. Il y aurait, si je comprends bien, un énorme malentendu entre une représentation sociale et un vécu personnel : le sentiment d’appartenir à un drôle d’âge, ni jeune ni vieux, sorte d’indéfinissable entre-deux. Pis encore, l’impossibilité de se représenter vieillissante…


LEMOINE-DARTHOIS, Régine et WEISSMAN, Elisabeth.

Elles croyaient qu'elles ne vieilliraient jamais,

Éd. Albin Michel,
2000

" Elles ont beau – ces femmes qui arrivent à cette étape de leur vie – constater les stigmates physiques de leur vieillissement, elles ne se représentent pas comme une femme de 50 ans. Elles se sentent toujours jeunes, même si elles constatent que leur corps accuse des signes de relâchement. Ainsi, David Élia – auteur de Le bonheur à cinquante ans – écrit-il : ‘ Davantage que le vécu des symptômes de la ménopause, c’est l’image de la femme vieillissante qui paraît si intolérable aux femmes atteignant 50 ans. Si elles n’avaient pas à subir tant de sexisme dans cette répulsion généralisée de notre société vis-à-vis de leur statut de femmes mûres, elles souffriraient moins. ’ "

C’est un genre de crise. Je trouve que Elles croyaient qu’elles ne vieilliraient jamais :  les filles du baby-boom ont 50 ans  est un ouvrage fort courageux et très bien fait, très instructif et lumineux, qui porte sur les filles du baby-boom qui ont atteint la cinquantaine.

Rassurez-vous, je ne vais pas ironiser parce que je sais bien que, pour ces gens qui ont grandi en chantant les vertus du jeunisme, en se répétant qu’il ne fallait pas écouter tous ceux qui ont plus de 30 ans, c’est certainement une expérience très difficile à vivre. Du reste, ça n’est facile pour personne de prendre de l’âge, parce qu’il faut se réévaluer, s’examiner, faire le point. Mais, pour ces femmes, c’est dramatique d’une certaine façon. Tout ce joli monde a tellement vanté les mérites de la jeunesse…

 

La dévalorisation de l'âge



On cite, par exemple, Bernard Pivot qui dénonce le jeunisme actuel :
" Dans l'entreprise comme dans la société civile, qui dit jeunisme dit dépréciation de la maturité. Bernard Pivot dénonce ‘ ce jeunisme de notre société qui est plus qu’une philosophie de fin de siècle : une méthode. […] Alléluia les jeunes! Il n'y aurait rien à redire à cela – qui est somme toute très normal – si le jeunisme ne provoquait une dépréciation cruelle et imméritée de la population en fin de carrière avant d'être en fin de vie. Plus on célèbre le renouveau, plus on semble dédaigner, parfois mépriser, le déclin. […] ’ Mais il faut reconnaître que les baby-boomeurs y sont pour quelque chose. Si cette génération n’a point ‘ inventé ’ les jeunes, elle a incontestablement tué les vieux, sans imaginer une seconde qu’un jour ce serait leur tour. "
Et c’est exactement ce dont il est question dans cet ouvrage de Régine Lemoine-Darthois et de Élisabeth Weissman, paru aux Éditions Albin Michel.

On dit ici qu’on assiste à toute une dévalorisation de l’âge, mais que la seule exception à cette règle c’est le pouvoir politique. Il semble bien que l’âge se dissolve dans ce pouvoir-là. On va même, expliquent les auteures, considérer le vieillissement comme étant politiquement incorrect.

" Il n’y a pas que les baby-boomeurs qui ont peur de vieillir. La peur s’étend à toute la société. Atteindre 50 ans, c’est prendre conscience que l’irréparable arrive, c’est accomplir un travail de lucidité auquel tout le monde n’est pas prêt. Vieillir, ça n’est pas que l’affaire des ‘ vieux ’, c’est l’affaire de tout un chacun. Mais personne ne veut y songer, car le vieillissement dans notre société est une question politiquement incorrecte. Voilà aussi où le bât blesse. ‘ Plus encore que ne pas se regarder mourir, la société ne peut pas se regarder changer, elle ne veut pas se regarder vieillir, explique une dame. Comment exorciser notre grande peur, celle d’une longévité dépourvue de sens, si elle n’est que la triste et lente chronique d’une apoptose (mort cellulaire) annoncée! ’ "

 Inégalité hommes-femmes et le monde du spectacle



Quand on parle de l’image, il faut bien avouer que la femme de 50 ans – à la télévision ou au cinéma pour le moins – est " interdite de rides ".

" L’inégalité hommes-femmes sur le plan professionnel devant le vieillissement se donne à voir dans toute sa vérité-cruauté dès lors, qu’hommes et femmes sont dans des postes de représentation. Résultat : ‘ À la télé, on a droit à un homme vieillissant mais jamais à une femme vieillissante ’ ", s'insurge une députée.

Mais je vous avouerai, d’un autre côté, que c’est plus difficile qu’on le croit pour les hommes rendus à une certaine étape de leur vie. On les accepte vieillissants, peut-être, mais vieux… rarement. Les hommes de mon âge ont autant de difficulté que les femmes dans la cinquantaine d’être à la télévision.

Si c’est vrai que les femmes ont de la difficulté à faire de la télévision et du cinéma après la cinquantaine, c’est vrai aussi que la femme subit une forme de rejet, une forme de racisme, dans certains cas, même si elle n’est pas dans le monde du spectacle.

" ‘ Vieillir au cinéma est par ailleurs très cruel à cause des films anciens que la télévision rediffuse. Le théâtre est moins féroce. Mais je ne vais tout de même pas aller au théâtre comme on va à l’hospice, pour faire une fin ’, confie Catherine Deneuve – qui, pourtant, s’en sort très bien! [rires]  Les comédiennes vieillissantes luttent à coup de liftings, de collagène, histoire de ‘ gagner quelques années ’, poursuivent nos deux auteures. Elles luttent aussi pour ne pas prendre de graisse. ‘ Parce que ça, au cinéma, ça ne passe vraiment pas, explique un agent artistique. Si on veut tricher au cinéma, il n’y a que la chirurgie esthétique et encore elles ne gagneront que quelques années. Rien ne sert d’essayer de faire jeune à coup de maquillages, vêtements ou autre chose. Ça non plus ça ne pardonne pas, parce que justement ce qu’attendent les réalisateurs qui font tourner les femmes d’âge mûr, ce sont des visages vrais dans toute leur vérité. ’ " J’ai eu assez peur qu’il dise autre chose que " dans toute leur vérité "… [rires] Tu peux toujours finir par jouer des rôles de vieux, je connais le genre…


Vieillir comme mourir
" Il n’y a pas de commune mesure entre mourir et vieillir mais il y a à l’évidence une commune nature. "

Plus loin, les auteures font observer que la cinquantaine est moment de deuil :

" Moment de déstructuration et de reconstruction qui constitue bel et bien un véritable travail de deuil. Toutes les stratégies de lutte que mettent en œuvre les femmes de 50 ans face à la perte d’une certaine image de soi présentent des analogies avec le travail de mort, tel qu’il est décrit dans l’Ars moriendi (L’Art de mourir) ou dans les travaux de Elisabeth Kübler-Ross :

 

  • le doute, la dénégation qui correspondent au déni;
  • le désespoir, qui trouve des correspondances dans la dépression, voire dans l’anticipation, ce désespoir dont parle si bien Cioran – dont les citations font souvent trembler… : ‘ Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs qui l’ont fait vivre ‘ – comme quoi il faut perdre tous ses espoirs pour être honorable et mourir correctement;
  • l’impatience et la colère;
  • l’orgueil, ‘ J’ai fait face, je suis la plus forte ’;
  • la paix, l’abandon, la métamorphose – pour finir en beauté.

" Il n’y a pas de commune mesure entre mourir et vieillir mais il y a à l’évidence une commune nature ", disent les auteures. Intéressant ça.

" Il y a à passer le temps de la cinquantaine. C’est le temps des revers de jeunesse ", disent les auteures.


Invitation une révolution de la vieillesse
" Imaginer ce ‘ meilleur des deux mondes ’ que peuvent construire les cinquantenaires avec les richesses d’une jeunesse encore proche et celles d’une maturité en voie d’épanouissement? "

Puis, dans leur conclusion :

" C'est un nouveau cru de cinquantenaires qui arrive sur la scène séniorale et va entraîner une mutation de ce groupe d'âge : les soixante-huitards. ( Mai 68 : trente ans plus tard) L’image de la maturité ne peut qu’en être modifiée. Car peut-être la reconnaissance de cet âge charnière est-elle aussi une chance à saisir pour l’ensemble du corps social. Serait-ce à dire que les baby-boomeuses ont la prétention de vouloir encore et toujours, à chaque étape de leur vie, laisser l’empreinte de leur génération? "

 

Ah ces baby-boomeuses, elles se trouvent encore dans une situation qui leur est familière, celle de faire les choses différemment… Mais comment? Les auteures soumettent une proposition : " Avec la cinquantaine, développer une sérénité active. " Alors, mesdames qui avez atteint la cinquantaine, le mot d’ordre à retenir c’est : Sérénité active! Encore une fois, elles se sont trouvé une vocation pour refaire le monde.

" Imaginer ce ‘ meilleur des deux mondes ’ que peuvent construire les cinquantenaires avec les richesses d’une jeunesse encore proche et celles d’une maturité en voie d’épanouissement? À la croisée des chemins, plus tout à fait jeunes, pas tout à fait vieilles, encore dans la vie active, mais déjà un pied dans le bonheur d’un nouveau rythme, elles pourraient inventer la ‘ cinquantenaire attitude ’, autrement dit la ‘ sérénité active ’. – On n’en finira jamais. Tant mieux!

" Loin du détachement généralement attribué à la sérénité, loin de l'investissement aveugle consacré à l'action. Un nouvel humanisme, dans lequel toutes les générations pourraient venir puiser. Oui, mais à ces seules conditions : qu'elles acceptent de dire haut et fort l'âge qu'elles ont, qu'elles acceptent de s'aimer dans ce nouvel âge et cette nouvelle vie qui se profilent, qu'elles s'affirment avec la petite ride au coin de l’œil et de la bouche, qu’elles redécouvrent la vertu du ‘ non ’ qu’elles surent jadis si bien opposer à la loi du père. ‘ Non, je ne raserai pas les murs! ’, ‘ Non, je n’obéirai pas aux interdits liés à mon âge! ’, ‘ Oui, je serai une femme de 50 ans magnifique, parce que vivante! ’. Certaines s’y emploient mais pour l’instant encore timidement. Alors c’est tout simple : il n’y a plus qu’à oser. Facile à dire. Mais le défi est lancé. Alors mesdames les cinquantenaires vous êtes attendues pour une nouvelle révolution! "


Réintégrer les valeurs de la vieillesse :
on en parlait en 1968…

RAVIGNANT, Patrick.
" Vieillir n’est pas dégoûtant ",
Le Nouveau Planète

N° 3,
décembre 1968/janvier 1969

Vous savez que de temps à autre on ajoute aux archives du site Par 4 chemins des émissions antérieures. C’est ainsi que récemment, on a mis en ligne une série d’émissions qui portait sur Le Nouveau Planète. J’ai sous les yeux maintenant la quatrième émission de la série qui date du 13 juin 1989 et qu'on a mise en ligne le 22 février 2001. Vous voyez que rien n’est perdu. La raison pour laquelle je ramène cette série sur le site, c’est que j’étais étonné de voir à quel point les deux tiers de ce qu’on a écrit dans Le Nouveau Planète, dans les années 60, sont des propos encore très actuels, puisque les choses n'ont pas vraiment changé.

Par exemple, Patrick Ravignant disait déjà, en 1968 :

" Entre les générations, déjà s’ébauche aujourd’hui le refus de pourparlers. Les premiers symptômes de cette situation remontent au début de la société industrielle. Dans les civilisations non industrielles – ou traditionnelles –, un puissant lien unit, au contraire tous les âges de la vie. Dans ces sociétés où l’école est rare, l’éducation est permanente; elle s’effectue surtout au sein de la famille, les plus âgés enseignant aux plus jeunes […].

" Dans les sociétés traditionnelles, le but suprême n’est pas de découvrir les moyens de dominer la nature, mais de déceler les liens profonds, cosmiques. L’individu considère la mort comme une loi universelle […]. Pour nous, la mort est une anomalie, une maladie : certains médecins y voient même un virus. Par extension, la vieillesse assimilée à la mort est elle aussi une anomalie, un fléau contagieux. Dans les civilisations traditionnelles, la jeunesse est tenue pour plus périssable que la vieillesse : c’est l’image des dernières années d’une vie qui s’inscrivent définitivement dans la mort des générations ", écrivait Patrick Ravignant qui prenait la défense du vieillissement dans son article.

" Le prestige dont les vieux avaient joui pendant des siècles s’est rapidement effondré. […] À l’heure actuelle, la production est presque exclusivement destinée aux jeunes – en 1968, et c’est logique… – Pour vendre davantage, il faut renouveler tout au moins la forme. Et ce rythme sans cesse accéléré s’adresse à l’adaptabilité particulière des jeunes. La publicité n’est quasiment conçue que pour les jeunes. Elle illustre les qualités prêtées à la jeunesse : beauté, santé, force, etc. "

On se rend compte qu’on est pris dans ce phénomène depuis un certain temps déjà...

Le journaliste rappelle qu’à la fin des années 60, dans un sondage sur la question, les gens disaient :

" Je ne veux pas y penser (à la vieillesse), j’ai trop peur de ne plus plaire. "

Vous voyez, il y a plus de 30 ans, on avait ce genre de préoccupations.

 Vieillesse collective : papy-boom à l'horizon!

 L'espoir du pay-boom

 L'incroyable déni de la mort et du vieilissement

 Réintégrer les valeurs de la vieillesse

Retour au menu de l'émission du 25 février 2001

Par 4 chemins/ Le 25 février  2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
© 2001 Productions Minos Ltée./ Tous droits réservés pour tous pays.