Suicide
Quelques causes dont on parle peu

Ces derniers jours, c’était la Semaine de la prévention du suicide. À ce propos, un ami me disait : " Mais pourquoi n’en pas avoir parlé davantage? ", car je l’ai seulement signalé en passant la semaine dernière. Le phénomène est tragique, et c’est une réalité qui s’impose de plus en plus à nous. En particulier chez les jeunes hommes, le suicide est la principale cause de mort, ce qui n’est pas rien.

Ce qui est troublant c’est de savoir que tout ce qui s’est dit sur cette question n’a jusqu’ici servi pratiquement à rien. Peut-être faudrait-il regarder ailleurs les causes?

Mais quand on essaie d’en analyser les causes, j’ai comme le sentiment qu’on ne fait que répéter à peu près toujours la même chose. Alors je ne sais plus trop quoi dire à propos du suicide. Je suis pris au dépourvu, sans doute comme vous l’êtes vous-mêmes, du moins certains d’entre vous. D’autres ont peut-être envie de s’exprimer là-dessus, mais moi je dois dire que je me sens dépassé, si ce n’est que j’ai déjà communiqué quelques informations et signalé certaines recherches scientifiques qui sont peut-être susceptibles de nous éclairer. En tout cas, chaque année, et depuis un bon moment, pendant une semaine, deux ou trois, on se prend la tête dans les mains à se demander quoi faire. Ça prendrait un miracle! Une coup de baguette magique peut-être...

On se dit qu’il faudrait être vigilant, c’est-à-dire prendre au sérieux les états morbides quand on peut les observer, bien entendu. Ce qui est troublant c’est de savoir que tout ce qui s’est dit sur cette question n’a jusqu’ici servi pratiquement à rien. Peut-être faudrait-il regarder ailleurs les causes?

 
 

L'hypothèse de la naissance traumatisante

BAKER, Sherry.
" Born under a bad sign ",
Omni

Je ne sais plus trop à quelle époque je vous ai parlé de cela : en 1985, un psychologue de l’École de médecine de l'Université Cornell a entrepris une étude qui a abouti à la conclusion que le suicide parmi les jeunes pouvait dépendre, en partie, des conditions de la naissance. (Les conclusions de cette étude ont été publiées dans The Lancet, le journal scientifique britannique, en 1985.)

Cette hypothèse m’a fait penser à un ouvrage de Otto Rank dont je vous ai communiqué des extraits et qui s’intitule Le traumatisme de la naissance. C’est une piste de réflexion. On sait déjà que la naissance est l’une des expériences difficiles, sinon la plus difficile de la vie. Et si les conditions ne sont pas favorables, peut-être bien que l’être, finalement, est plus fragile, d’une certaine façon.  Le traumatisme de la naissance et le sort fait aux femmes

C’est l’idée qui a commencé à circuler à l’Université Cornell et elle s’est retrouvée quelques années plus tard à l’Institut Karolinska. (Cet institut nous est familier puisqu'il a jadis décerné le prix de vulgarisation scientifique à Fernand Seguin.) Le docteur Bertil Jacobson, qui est l’un des seniors de cet Institut de Stockholm, est arrivé aussi à cette opinion que les jeunes suicidés étaient – pour certains d’entre eux en tous les cas – des êtres qui avaient vécu une naissance difficile. Son étude sérieuse, effectuée sur 412 cas de morts par suicide ou des effets de la drogue ou de l'alcool, entre 1978 et 1984 à Stockholm, qu'il a comparé à un groupe de contrôle de 3 000 personnes nées en même temps, a abouti finalement à cette conclusion : on retrouve souvent, dans le cas des suicidés, les antécédents d’une naissance dramatique ou particulièrement dramatique. En Suède, une étude semblable lui a même permis de faire des corrélations entre le type de traumatisme et la méthode de suicide…

 
En Suède, une étude semblable lui a même permis de faire des corrélations entre le type de traumatisme et la méthode de suicide…

Je m’étonne que, depuis, on n’ait pas poussé l’analyse de tout cela un peu plus loin. Pourquoi? Par manque de curiosité? Non pas. Je pense que c’est l’opinion elle-même qui est très dérangeante. Et je crois qu’il est important d’ajouter le détail suivant : récemment, des chercheurs sont revenus avec une information qui confirme la conclusion de cette étude faite à Stockholm. Mais il ne faut tout de même pas que ce soit dérangeant au point que les femmes puissent donner naissance au moment où leurs enfants décident de naître, plutôt que de faire ce qui est plus commode, soit de provoquer les contractions afin que les naissances aient lieu du lundi au vendredi entre 9 h 00 et 17 h 00 pour ne pas risquer de déranger les médecins la fin de semaine… J’ironise un peu trop peut-être mais, en tous les cas, il y a aussi de ça dans la pratique médicale qui est la nôtre. Accoucher aux mains de la médecine

Voilà une cause qui est intéressante et qui vaut la peine de regarder d’un peu plus près.

 L'hypothèse de l'homosexualité mal vécue



MARSOLAIS, Claude-V.
" Mort ou fif?
Une étude fait le lien entre les taux de suicide élevés et l'homosexualité chez les jeunes "

Il y a une autre cause qui fait un peu surface également. Michel Dorais, professeur à l’École de service social de l’Université Laval, fait le lien entre le taux de suicide et l’homosexualité chez les jeunes.

Michel Dorais a produit une étude qui s’intitule : " Mort ou fif : contextes et mobiles de tentatives de suicide chez les jeunes hommes homosexuels ou identifiés comme tels ", dont il a tiré un ouvrage qui vient de paraître récemment. Il soutient que l’homophobie se manifeste très tôt au sein de la famille et que, dans l’entourage, ils se font traiter de " fif ", de " fifi ", de " tapette ", et d'" efféminé ", etc. par les autres garçons, et que c’est une cause très importante de suicide chez les adolescents. L’ouvrage ne nous est pas encore parvenu mais je sais qu’il a paru car je l’ai vu annoncé quelque part.

Dans un article qui porte sur l'étude de Michel Dorais, Claude V. Marsolais, journaliste, raconte :

" Nicolas, âgé de 15 ans, était la cible de propos blessants et homophobes de la part de ses camarades de classe sans que quiconque à l’école n’intervienne. Élève modèle, il ne se plaignait jamais. Ses compagnons le considéraient néanmoins insuffisamment masculin et le bruit courait qu’il était ‘ fif ’. Un jour, alors que sa classe passait à côté de la piscine de l’école, des garçons le précipitèrent dans l’eau, tout habillé. Tout le monde, y compris le professeur, rit un bon coup. Pour Nicolas, humilié et désemparé, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Le lendemain, il s’est jeté du haut du pont du chemin de fer qui traversait le village. Après les funérailles, un professeur a tenté de sensibiliser l’école à la relation possible de cause à effet entre l’ostracisme dont Nicolas était victime et son suicide. On l’a fermement invité à se taire et l’année suivante son contrat n’a pas été renouvelé ".

" Les responsables de l’étude et la direction de Gai Écoute souhaitent que le rapport fasse assez de bruit pour que les écoles et les services sociaux bougent enfin pour tenter de corriger la situation, note Claude-V. Marsolais. ‘ Il faut venir en aide aux jeunes homosexuels ainsi qu’aux jeunes violents qui attaquent les homosexuels, car ces derniers ont aussi besoin d’aide ’, soutient M. Dorais. "

 

L'illusion de la société anomique

LABORIT, Henri
(Propos recueillis par DE GRAMONT, Monique). Châtelaine,
mai 1988

Je voulais aussi mentionner un troisième point à propos des jeunes. Pour renouveler le discours, j’emprunterai d’abord une citation tirée d’une entrevue accordée par Henri Laborit au magazine Châtelaine, en mai 1988.

" Actuellement, on oblige les jeunes à s’orienter vers des métiers qui demandent un très haut degré d’abstraction au détriment de leur créativité. On en fera de bons managers, de bons leaders dans le système de performance, de production, de marchandise qui est actuellement le nôtre… avec un taux très élevé de probabilité d’ulcères, d’infarctus, etc. On fait croire aux jeunes qu’ils ne pourront être heureux que s’ils suivent cette filière. Alors ils fuient dans la drogue, l’alcool, le suicide. " Ce qui recoupe l’opinion de Monsieur Durkheim, le père de la sociologie française, dans un ouvrage qui s’intitule Le suicide.

La psychologie de A à Z,
Centre d'Études et de Promotion de la Lecture,
Paris,
1971

Cet ouvrage de Durkheim est un grand classique dans lequel il explique que notre société moderne est anomique : anomie signifie absence ou désintégration des normes qui poussent l’individu au suicide. Quand on réalise que cela a été écrit en 1897… vous ne me direz pas qu’on est vite sur nos patins!

Durkheim créa ce terme pour caractériser un état de désarroi de l’individu dans la société moderne, provoquant irritation et dégoût. Cet état expliquerait, selon le sociologue, une augmentation du " courant suicidogène " à notre époque. Mais cela non plus on ne peut pas le dire sans réfléchir à la question de savoir comment on pourrait bien améliorer le système. Car c’est tout le système, finalement, que condamne Durkheim dans cet ouvrage, et que condamne aussi Laborit dans son propos.

Il me semble qu’on pourrait faire un progrès quelque part. En commençant par mettre un peu d’ordre dans la société, car la situation actuelle avec le chômage, le décrochage, etc. va tout à fait dans le sens de ce qu’avait prédit Durkheim.

Suicide et archétypes

Face au suicide – L'expérience suicidaire, perspective archétypale, de Daniel Bordeleau, M. D., (psychanalyste jungien)
Éd. MNH, 1997

 Le suicide vu par Durkheim

 Le suicide chez les jeunes

 Phénomène du suicide au Québec et homosexualité

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Par 4 chemins/ Le 18 février  2001/1ère heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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