Le temps
Le sens du labyrinthe, selon Jacques Attali

Personnellement, le symbole que j’associe le plus volontiers au temps est le labyrinthe. À cause de la complication de son plan, des difficultés de son parcours, il me semble qu’il représente bien l’être humain en train de cheminer. On ne peut pas dire qu’on chemine d’un point à un autre car la ligne droite ne rend pas du tout l’idée d’un cheminement dans le temps. On chemine plutôt d’une façon sinueuse : quand on va quelque part, on recule, on revient, on va d’un côté et si ce n’est pas là, on va de l’autre côté, etc. Aller ailleurs, se déplacer, toujours à la recherche de quelque chose qui doit être le centre du labyrinthe, me semble-t-il.

Il s’agit de découvrir la route qui conduit au centre de cette bizarre toile d’araignée qu’est un labyrinthe.

L’essence même du labyrinthe est de circonscrire dans le plus petit espace possible l’enchevêtrement le plus complexe de sentiers et de retarder ainsi l’arrivée du voyageur au centre qu’il veut atteindre. Le labyrinthe fait place à l’idée d’épreuves, de difficultés rencontrées dans le cheminement. C’est aussi une figuration des épreuves initiatiques discriminatoires préalables au cheminement vers le centre caché.

 

ATTALI, Jacques.
Chemins de sagesse 
:
un traité du labyrinthe
,
Éd. Fayard,
1996.

Je vous ai souvent communiqué des réflexions de Jacques Attali  Dictionnaire du 21e siècle. Mais, cette fois, je tiens à vous entretenir de son ouvrage qui s’intitule Chemins de sagesse : un traité du labyrinthe, paru chez Fayard en 1996.

" Penser le labyrinthe. Quelle urgence peut-il y avoir aujourd’hui à évoquer un tel sujet? s’interroge-t-il. Est-ce parce que ma propre vie ressemble à un labyrinthe avec ses impasses, ses retours en arrière, cette approche d’un centre jamais plus éloigné que lorsque j’ai cru l’atteindre? C’est bien plus que cela. Tel le pèlerin immobile découvrant le moderne est en passe de devenir un nomade virtuel, voyageur de l’image et du simulacre, travaillant et consommant à domicile, naviguant sans guide à travers des réseaux d’information et de pouvoir, rêvant d’appartenir à la future élite des nomades de luxe, randonneur de tous les plaisirs, créateur de tous les réseaux qui, demain, dicteront leurs valeurs au reste de la planète.

" Comprendre le labyrinthe deviendra bientôt essentiel à la maîtrise de la modernité ", prévoit Jacques Attali.

" Comprendre le labyrinthe deviendra bientôt essentiel à la maîtrise de la modernité, prévoit Jacques Attali. Il nous faut donc oublier rectitude et transparence : le monde réel n’est pas ainsi fait. Et réapprendre à penser labyrinthe, réétudier des stratégies nécessaires pour y évoluer. Réinventer les secrets de cette antique sagesse. Pour y parvenir, les mythes auront beaucoup à nous enseigner. […]

" Le vivant reste un méandre, poursuit plus loin Attali. Le labyrinthe reste encore dominant […], d’abord parce que la construction d’une théorie scientifique ne cesse pas d’être un labyrinthe avec de rares chemins et beaucoup d’impasses : l’erreur reste la condition du progrès. Comme l’écrit T. S. Elliot, ‘ pour arriver à ce qu’on ne sait pas, il faut comprendre le chemin de l’ignorance. ’ Ensuite, le labyrinthe est encore là comme modèle pour certaines sciences. À la désolation de ceux qui espéraient refaire l’homme avec des carrés et des cercles, la découverte de la circulation sanguine conduit Harvey à représenter le corps humain non plus comme un système de leviers et d’engrenages, mais comme un labyrinthe où la vie circule en réseaux complexes (systèmes sanguin, lymphatique, circulatoire, nerveux, digestif) et où chaque impasse (thrombose, étouffement, occlusion…) peut se révéler mortelle. "

Plus loin, Jacques Attali parle de la révolution darwinienne en précisant que cette révolution fait basculer l’histoire du vivant :

" Elle rompt avec l’illusion de la ligne droite, explique-t-il, cesse d’être alors une succession logique d’espèces pour devenir un dédale d’accidents et de rencontres, avec des impasses et des bifurcations. "

C’est amusant de voir jusqu’où ça va cette réflexion sur le labyrinthe…

Notre démarche dans le labyrinthe, trouver le centre de soi-même – car chacun est un labyrinthe – est l’épreuve la plus difficile. Si on se perçoit comme un labyrinthe, alors là, mes enfants, tout s’explique! Nos travers, nos contradictions, nos difficultés d’être, nos querelles avec nous-même et les autres, etc.

" Comment expliquer la présence universelle du labyrinthe dans toutes les civilisations? Existe-t-il une explication commune à toutes ces cultures, ou faut-il la rechercher dans chacun des cas. Est-ce un graffiti de hasards? Une énigme gratuite, une œuvre d’art, un jeu, une prison, un verrou, une forteresse, un lieu de prières, un instrument d’initiation? Ou un message codé? se demande Attali. Cette question aurait dû intéresser depuis longtemps les anthropologues; elle aurait dû devenir l’enjeu d’un débat majeur autour des plus importants invariants de la pensée primitive. Elle l’a parfois été; mais, à mon sens, sans qu’une réponse vraiment satisfaisante n’ait été apportée à ces interrogations.

" Le labyrinthe est à mon sens la matérialisation d’un inconscient collectif, d’un message envoyé à l’au-delà. "

" Car le labyrinthe est à mon sens la matérialisation d’un inconscient collectif, d’un message envoyé à l’au-delà. La première abstraction d’un sens de la destinée humaine, d’une mise en ordre du monde. Il décrit l’univers en ce qu’il a à la fois de prévisible et d’imprévisible. Un univers dont la traversée, comme celle de la vie, est à la fois recherchée (parce qu’on ne peut y trouver à la fin l’éternité) et redoutée (parce que guette le néant). Il est comme un lieu de passage précaire et dangereux, une brèche entre deux mondes. Dans toutes les civilisations, le labyrinthe est d’abord un symbole puis le support d’un mythe, enfin, un mode de communication. Il est donc quelque chose comme un mode d’expression sophistiqué, un langage d’avant l’écriture ", précise-t-il.

" Le centre d’une figure quelle qu’elle soit, est un lieu sacré, écrit Jacques Attali un peu plu loin,. Les routes qui y mènent sont plus importantes que les autres. Trouver le centre de soi-même est l’épreuve la plus difficile ", ajoute-t-il.

Et comment! Si on se perçoit comme un labyrinthe, alors là tout s’explique : nos travers, nos contradictions, nos difficultés d’être, nos querelles avec soi et les autres...

 

" Le labyrinthe raconte un voyage, une histoire, nous dit Jacques Attali. Jamais la même, plus ou moins gaie ou tragique, plus ou moins complexe selon la position du but à atteindre, la difficulté des choix, la multiplicité des entrées et des sorties, la présence ou l’absence d’impasses. – C’est vraiment une interrogation sur le temps et c’est la raison pour laquelle je vous en parle maintenant.

" En général, le labyrinthe raconte l’histoire d’un voyage, rappel du nomadisme des premiers groupes humains, et celle d’un crime enfoui, d’une culpabilité cachée, d’une brutale évasion, de déceptions surmontées, de trésors enfouis, de séductions difficiles, de jeunes filles à sauver, de terres promises, de mondes nouveaux à conquérir… Bref, l’histoire des ressorts secrets de la condition humaine depuis l’origine des temps. […]

" Le labyrinthe raconte d’abord un voyage, explique plus loin l'auteur. Il ne faut pas s’en étonner : il exprime avant tout la sagesse laissée par les nomades en legs aux sédentaires. Dans le désert, en forêt, les premiers avancent, reculent, tournent, reviennent sur leurs pas, désespèrent. Leurs identités se forgent au long de ce périple sans autre but que survivre. Chaque homme peut ainsi dériver, se perdre à jamais, regrettant d’être entré dans la vie, d’avoir été poussé de force – expulsé – dans le labyrinthe de l’existence, hors de ce nid protecteur de l’utérus. Une fois né, l’homme sans défense, sans repère, se lance plein d’espoirs et de craintes, dans le désert, sur la mer, en forêt, lieux semés d’embûches, de pièges, d’écueils ou d’ennemis. Contraint d’avancer par les nécessités de la survie, il erre, s’égare, à la merci d’une tempête, d’une crevasse, d’un ravin, d’une avalanche, d’une avancée de glacier, d’un ouragan, d’une bête féroce, d’une tribu hostile. Sans cesse il appréhende de voir se fermer la route devant lui, de se perdre à en mourir, en même temps qu’il se devine tout près du but. "

Pas mal pour un économiste… [rires] Il faut dire que ce n’est pas un gars ordinaire cet Attali. C’est même tout un personnage. Et j’aime bien ce qu’il raconte sur le labyrinthe dans cet ouvrage tripatif Chemins de sagesse. Je me retrouve volontiers là-dedans. Je trouve qu’il pousse la métaphore extrêmement loin. C’est évident que le labyrinthe est une image qui convient à chacun d’entre nous.

" En sillonnant les déserts labyrinthiques, le nomade découvre que son dieu est partout où il se trouve, poursuit Attali, qu’Il n’est pas le dieu d’un seul territoire. Il est à l’homme et non pas au sol. L’idée d’un dieu intériorisé porté en soi, toujours là, où que l’on soit, conduit nécessairement à la bouleversante découverte du monothéisme. Cette idée n’a pu venir qu’à un nomade. "

Dans ses ouvrages, Attali accorde beaucoup d’importance à cette image du nomade. Il soutient d’ailleurs que le nomadisme deviendra de plus en plus évident dans les années futures, que nous allons, au cours du troisième millénaire, nous percevoir de moins en moins comme des sédentaires et de plus en plus comme des nomades, engagés précisément dans un labyrinthe. Quand je pense à tous ces jeunes que je rencontre à l'occasion, qui voyagent pour leur travail, qui se déplacent partout, qui ne cessent d’être ailleurs… toute une génération de gens qui sont souvent dans les avions, dans les trains, dans les voitures, à se déplacer. Ce sont déjà des nomades dans le labyrinthe.

" On peut dès lors distinguer successivement quatre significations du labyrinthe, explique plus loin Attali. Dans les toutes premières civilisations nomades ou sédentaires, où la mort est un voyage, le labyrinthe raconte d’abord l’histoire du passage vers l’au-delà, du rituel funèbre. Comme il est le meilleur symbole graphique du parcours, il représente une ‘ carte de l’au-delà ’. Une fois qu’il y est entré, le défunt y reste enfermé, à la fois pour être tranquille et pour ne pas pouvoir revenir ennuyer les vivants. [rires] ‘ C’est le chemin de la maison des morts ’, l’image du crépuscule, le ‘ château en spirale où le soleil roi divin se retire après sa mort et d'où parfois il revient ’, le voyage du mort vers la Terre-Mère. "

" Savoir qu’on est soi-même un labyrinthe, s’accepter comme multiple, dans un carnaval où chacun choisit son masque ethnique, esthétique, psychologique, sexuel, etc. : telle est la condition, le mot de passe qui permet d’accéder au labyrinthe et de commencer à parcourir les chemins de la sagesse. "

" Si les Anciens nous ont laissé toutes ces traces sur tous ces murs, comme des prisonniers sur les parois de leur cellule, c’est pour nous crier de ne pas en oublier les sagesses... "

" […] Créer des labyrinthes, telle sera l’ultime forme de l’exercice de la liberté. Leurre, exercice, mais aussi enjeu de la plus haute importance. […] Si les Anciens nous ont laissé toutes ces traces sur tous ces murs, comme des prisonniers sur les parois de leur cellule, c’est pour nous crier de ne pas en oublier les sagesses, messages de survie de l’espèce humaine : découvrir ce qu’on est, apprendre à vivre le temps comme un espace. Puiser une force dans l’erreur, tracer sa vie comme un labyrinthe, sans cesse l’improviser, en faire un jeu, une œuvre d’art, ‘ s’enchanter soi-même ’, comme le dit Platon, rechercher les chemins de sa propre perfection sereine dans une ironie distante, dans le souvenir des savoirs du nomade, dans les plaisirs de l’échec ou de l’égarement. Ne serait-ce que pour se préparer à l’ultime et inévitable voyage du sédentaire.

 

" Le nomade est le créateur de Dieu. Il a besoin de lui, son point de ralliement, l’espoir vers qui se tourne son regard, qui le console et le guide. Dans le labyrinthe des déserts de demain, la solitude recréera ce besoin de solidarité, d’entraide, d’appartenance, de spiritualité, ce besoin d’un dieu transportable ou de son simulacre technologique.

" Mais quel qu’il soit, l’homme nomade de demain aura besoin de jucher à nouveau le Saint-Sacrement sur ses épaules, d’emporter son dieu avec soi. Après le walkman, viendra le walkgod, [rires] lien portable avec l’au-delà. "

" En ce sens, le troisième millénaire sera mystique parce que nomade. Dans sa solitude, chaque être deviendra comme le fil d’un tissu, le mot d’un texte, la cellule d’un organisme vivant, un point d’un labyrinthe qui l’englobe et le transcende. Chacun sera une parcelle du dieu qu’il portera avec soi. Le plus probable est que ce même millénaire verra ça et là s’épanouir d’extrêmes totalitarismes, d’obscurs et obtus sectarismes, de terrifiantes violences. Mais celui qui saura replacer les labyrinthes dans leur continuité historique et mythologique, qui saura s’accepter comme l’héritier de ces très longues péripéties, comprendra que l’économie la plus futuriste, la science-fiction la plus avant-coureuse, la géopolitique la moins vraisemblable trouvent leur place dans les fils tressés par l’histoire humaine comme de nouveaux avatars d’une très ancienne tradition.


Il lui faudra du courage, car à la sortie de tout labyrinthe, l’homme ne trouvera jamais que d’autres labyrinthes... "
" L’oubli tuerait l’homme. Le souvenir de ce qu’il a lu dans les pas de ses prédécesseurs nomades le sauvera, lui ouvrant la voie d’un usage civilisé de ses créations, d’une économie de plaisir, de liberté et d’humour. Il lui faudra du courage, car à la sortie de tout labyrinthe, l’homme ne trouvera jamais que d’autres labyrinthes. Des labyrinthes de labyrinthes. Certains croiront y rencontrer Dieu, d’autres la vérité; d’autres un scepticisme ironique ou un désespoir panique. D’autres, enfin, plus simplement, un énigmatique et fragile chemin vers la sagesse. "

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Par 4 chemins/ Le 4 janvier  2000/2e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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