Multiculturalisme 
Métissage ou hybridation?

Je suis tombé sur un livre tout à fait remarquable, que j’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt. Il s’agit de La pensée métisse, de Serge Gruzinski. Comme l’ouvrage compte plus de 300 pages et que le contenu est assez " calé " – si j’ose dire –, je vais vous en communiquer l’essentiel à partir de l’introduction et de la conclusion.

Dans son ouvrage, Serge Grunzinski traite, entre autres, du triomphe de l’économisme dans sa version états-uniennes (le siècle est américain…), de la mondialisation et de la globalisation.


GRUNZINSKI, Serge.
La pensée métisse,
Éd. Fayard,
1999.

Les trois niveaux du multiculturalisme

" Avec le triomphe de l’économique [] prolifèrent des phénomènes qui brouillent nos repères habituels : mélange des cultures du monde, multiculturalisme, replis identitaires sous des formes allant de la défense des traditions locales aux expressions les plus sanguinaires de la xénophobie et de la purification ethnique ", écrit S. Grunzinski.

" À première vue les partages sont clairs, estime-t-il. À la fragmentation de l’État nation affaibli par le système global s’opposerait la réaffirmation d’identités ethniques, régionales ou religieuses, ainsi que le montrent les mouvements d’ethnicisation et de ré-identification qui affectent les populations indigènes, minoritaires ou immigrées. "

Si je comprends bien la pensée de l’auteur, il y aurait trois niveaux dans le multiculturalisme :

  • Le premier niveau est à l’échelle de la planète : mondialisation, globalisation.

  • Le deuxième niveau, c’est l’État nation, qui a bien des vertus, mais dont on observe la fragmentation et l’affaiblissement par le fait qu’il participe maintenant d’un système global dont il dépend aussi, et qu’il n’a plus la liberté qu’il avait autrefois de prendre certaines décisions si elles ne sont pas en accord avec l’ensemble. C’est justement le problème qui se pose à propos du commerce mondial. En effet, on se dispute beaucoup ces temps-ci pour faire respecter ce qu’on appelle " l’exception française ", mais qui pourrait tout aussi bien être " l’exception québécoise ", et " l’exception " de plusieurs autres à l’intérieur de cet organisme. Parce que, soutient-on, les produits culturels véhiculent un contenu et ne doivent pas être considérés comme une marchandise. On en est là.

  • Le troisième niveau concerne les régions, les ethnies, les religions. Il y a trente ans environ, Marshall McLuhan prévoyait déjà qu’à partir du moment où l’on mettrait l’accent sur la planétarisation – il était beaucoup plus porté sur la planète que sur la mondialisation, et ça ne revient pas tout à fait au mêm – cela entraînerait nécessairement la réaffirmation d’identités ethniques, régionales ou religieuses. Il donnait même l’exemple du Québec en disant que ce n’était pas surprenant qu’il cherche à s’affirmer à un moment de globalisation qui dépasse même l’État nation.

 Globalisation n’est pas conscience planétaire

  L ’exploitation du multiculturalisme
 

" Le lien entre crise locale et globalisation, poursuit Grunzinski, est même à l’occasion expressément revendiqué : comme au Mexique où les zapatistes du Chiapas ne cessent de proclamer le rejet de la mondialisation économique. On associe souvent métissage, uniformisation et mondialisation. En accélérant les échanges et en transformant n’importe quel objet en marchandise, l’économie-monde aurait enclencher des circulations incessantes qui alimentent un melting pot désormais planétaire.

" Les productions métisses ou exotiques distribuées par la World Culture – une expression employée en sociologie et non la raison sociale d’une compagnie… – constitueraient une manifestation de la globalisation, un filon systématiquement exploité par les industries culturelles de masse – industries à propos desquels l’auteur apporte la précision suivante – : elles s’accommodent aussi bien des tendances ‘ New Age ’ qui prétendent que tout est ‘ fusion ’, que du cosmopolitisme multiculturel qu’affichent les nouvelles élites internationales.

 

Métissage VS identité : une opposition facile

" On a donc tendance à opposer métissage et identité : le métissage serait l’extension – calculée ou subie – de la mondialisation dans le domaine culturel, alors que la défense des identités se dresserait contre le nouveau Moloch universel. " Je trouve que c’est un peu court de le voir comme ça. D’ailleurs, l’auteur s’explique plus loin :

" Les revendications identitaires ne sont pas toutes des formes de rejet du nouvel ordre mondial. Beaucoup réagissent au démantèlement d’un ordre antérieur, de type national, néo-colonial ou socialiste : comme on le voit dans les guerres yougoslaves. "

" En somme, l’imposition d’une matrice universelle, l’uniformisation du monde, l’aplatissement de la réalité réduite à la marchandise et à l’abstraction des réseaux financiers et des liaisons électroniques s’accommoderaient parfaitement d’une pluralité imaginaire, d’une illusion de diversité maintenue envers et contre tout, voire de traditions construites ou reconstruites de toutes pièces. "

Puis, l’auteur fait observer que " le mélange des cultures recouvre des phénomènes disparates et des situations extrêmement diverses qui peuvent aussi bien s’inscrire dans le sillage de la globalisation que dans des marges moins étroitement surveillées. – Comme on peut le constater, lorsqu’on s’approche un peu de ce phénomène, on s’aperçoit que ce n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire.

 Le métissage n’est pas nouveau
Dès la Renaissance, l’expansion occidentale n’a cessé de susciter des métissages...

Un fait intéressant : Grunzinski explique que la situation n’est pas nouvelle. D’abord, parce que la planète a toujours vécu ainsi, mais pas à la même échelle, c’est évident.

" Les phénomènes de mélange ou de rejet que nous observons à présent partout à l’échelle du globe n’ont guère la nouveauté qu’on leur prête habituellement, explique-t-il. Dès la Renaissance, l’expansion occidentale n’a cessé de susciter des métissages aux quatre coins du monde et des réactions de rejet dont la fermeture du Japon, au début du 17e siècle, n’est que l’exemple le plus spectaculaire. "

Aussi Grunzinski insiste-t-il beaucoup sur le métissage qui a entraîné l’expansion ibérique, de l’Espagne, dans l’Amérique du Sud. Pour lui, c’est surtout là que ça s’est passé, d’abord. Puis, il s’interroge : " Jusqu’à quel point une civilisation occidentale peut-elle tolérer l’éclosion proliférante d’expressions hybrides? À quel moment cherche-t-elle à les entraver, à quel prix parvient-elle à maîtriser le phénomène et à en faire la barre de sa suprématie? Quel sens, quelles limites et quels pièges recèlent la métaphore si commode du mélange? Enfin, comment se déploie, si tant est qu’elle existe, une pensée métisse? "

Ce directeur de recherche au CNRS consacre d’ailleurs une très longue page à expliquer toute cette question du métissage et donne des exemples de ce qui se passe à Hong Kong, qui lui semble être le lieu par excellence du métissage : métissage des croyances, des races, des systèmes économiques également ou hybridation.


Métissage et hybridation : définitions

Je suis allé consulter les dictionnaires pour ne pas confondre métissage et hybridation.

Hybridation : Croisement entre deux variétés, deux races d’une même espèce, ou entre deux espèces différentes ", écrit-on dans l’Universalis. Je me rends compte que l’auteur utilise davantage le mot hybride.

Je lis ici que le deuxième sens du mot hybride c’est :
" composé d’éléments disparates. "

C’est vrai, si on écoute une musique World Beat, par exemple, on constate qu’elle est faite de plusieurs éléments différents : un instrument indien qui sera accompagné de marimbas mexicaines, etc.

Mais dans la mesure où l’on procède à une fusion véritable, on semble atterrir du côté du métissage. Quand ça fonctionne, en somme.

Ces réflexions sont importantes car il est intéressant d’observer le genre d’expérience qui nous est imposée par la réalité planétaire, à notre époque.

Le métissage est employé le plus souvent pour désigner une " union féconde entre hommes et femmes de groupes humains présentant un certain degré de différenciation génétique " (Universalis). Hybridation va surtout s’employer au sens d’une œuvre qui comporte deux inspirations. Par exemple, une hybridation de l’Espagne et de l’Amérique du Sud. Pourtant, le métissage culturel ressemble beaucoup à de l’hybridation. Ce n’est pas pour rien qu’il existe une confusion à ce sujet.Métissage culturel ", quatrième sens du mot métissage : " production culturelle (musique, littérature, etc.) résultant de l’influence mutuelle de civilisations en contact. " (Universalis)

On peut suivre l’exemple de l’auteur et utiliser tantôt métissage tantôt hybridation, pour simplifier.

Ces réflexions sont importantes car il est intéressant d’observer le genre d’expérience qui nous est imposée par la réalité planétaire, à notre époque. Je suis convaincu que dans plusieurs générations mes descendants auront les yeux bridés et la peau légèrement basanée. C’est à cette époque-là que je compte me réincarner… pour tenir compagnie à ces jolies personnes, bien entendu. [rires]

Je crois que cet ouvrage de Serge Gruzinski, La Pensée métisse, paru chez Fayard, est un très beau livre : important, mais plutôt exigeant. La lecture n’est pas difficile comme telle, mais elle suppose qu’on remue beaucoup d’information sur l’esthétique, l’éthique, la politique, etc.

 La diversité culturelle menacée par la mondialisation

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Par 4 chemins/ Le 22 octobre 2000
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

Documentation : Rosalie Dumontier /Infographie : Pascal Languirand
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