Le sens de la vie
Ça n'existe pas, dit Pierre Desjardins

Je dirais qu’il ne faut pas craindre de réfléchir à partir d’un point de vue différent du sien, voire même opposé; que c’est même un exercice salutaire. Et c’est ce que j’ai fait en suivant l’exposé de Pierre Desjardins dans un livre intitulé Tous des bêtes, paru aux Éditions Les Intouchables. Il s’agit d’une interrogation sur le sens de la vie et l’auteur en vient à nous dire que la vie comme telle n’a pas de sens et qu’il faut arriver à vivre quand même. Ça ne va donc pas dans le sens de mes préoccupations personnelles. Il se trouve que Pierre Desjardins est considéré comme l’un des penseurs les plus féconds du Québec contemporain, comme le disait l’un des critiques de ce livre. Je me suis plongé dans cet ouvrage avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, et même si je n’accepte pas cette conclusion à laquelle arrive l’auteur, je ne trouve pas moins utile de me familiariser avec la réflexion qui, chez lui, a abouti à cette conclusion.


DESJARDINS, Pierre. Tous des bêtes,
Éd. Les Intouchables,
Montréal, 1999.

" On se demande comment l’humain peut passer une vie entière à vivre la tête enfouie dans le sable, à s’occuper de futilités et de niaiseries, alors qu’il existe tant de choses à explorer, à questionner, écrit l'auteur dans son introduction. Comment peut-il continuer de vivre et de vaquer à ses occupations journalières comme si de rien n’était, lui qui ne sait même pas pourquoi il est là et ce qu’il fait sur Terre. Comment de plus peut-il être aussi insouciant devant la mort qui l’attend inexorablement, au bout du chemin?

" Plutôt que de répondre à ces questions, l’humain a choisi de faire l’idiot et de vivre en idiot. À peine laisse-t-il une petite place à la religion qui lui offre des réponses toutes faites et qui le contente. Pendant qu’assoiffé de pouvoir, de succès et d’honneurs en tous genres de même que d’argent, il parcourt les rues de sa ville à la recherche de postes élevés et payants, il préfère mettre définitivement de côté toutes ces questions fondamentales qui pourraient obscurcir son esprit ou entamer son optimisme. Il s’agit davantage pour lui de se mettre personnellement en valeur que de se comprendre lui-même, chose qui le désespère et dont il ne veut même pas entendre parler. "

Le portrait qu’il fait me semble intéressant, en tous les cas. Il y a au moins une part de chacun d’entre nous qu’on peut reconnaître là-dedans, et c’est bon de se le faire dire.

" Mais pourquoi donc d’abord devrions-nous maintenant poser la question du sens de la vie?, poursuit plus loin notre auteur. Rappelons-nous la poésie d'Angelius Silesius : ‘ La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, n’a souci d’elle-même, ne désire être vue. ’ Nul besoin ici de trouver une raison à la rose. Son déploiement comme rose se suffit à lui-même. Pourquoi ne pourrions-nous pas appliquer la même logique à l’humain?

" Est-il besoin de chercher à tout prix un sens extérieur à la vie? Pourquoi ne nous contenterions-nous pas nous aussi de la vie elle-même telle qu’elle est? […] Mais il peut sembler ridicule à plusieurs de poser la question du sens de la vie. Non pas parce que la raison du sens de la vie ne leur semble pas importante ou qu’on y aurait déjà trouvé la réponse, mais parce que, selon eux, dans le contexte actuel de progrès et d’avancement technologique, la question serait tout simplement prématurée. Il faudrait attendre encore un peu pour se la poser si l'on veut pouvoir bien y répondre. La science posséderait les clés du mystère. Encore faut-il lui laisser encore un peu de temps, dira-t-on. "

Puis, Pierre Desjardins explique qu’il y a toutes sortes de façons de justifier le sens de la vie. Par exemple :

" Chez Sartre (1905-1980), ce sera la liberté d’action qui donnera un sens à la vie; chez d’autres auteurs, ce sera l’amour ou la solidarité humaine. Mais, disons-le, tous ces sens ne sont que des faux sens, explique-t-il : dire, par exemple, que le sens de la vie est d’avoir le sentiment de vivre librement est un non-sens. Dire que le sens de la vie humaine est l’amour, l’amour que nous portons à ceux qui, comme nous, ont à vivre leur vie est également un non-sens. L’amour, tout comme le sentiment de liberté, de même que la passion de vivre ne peuvent en soi constituer de sens à la vie, puisque ces sentiments sont inhérents à cette vie elle-même. […]

" Donner sa vie au service de la communauté, d’un projet quelconque ou d’une révolution, c’est bien beau mais cela ne change strictement rien au sens qu’a ou n’a pas la vie humaine. Cela ne fait, au contraire, qu’en souligner l’absolue contingence. Si je suis ainsi prêt à donner ma vie pour une cause, c’est qu’au fond je considère que, sans cette cause, ma vie en tant que telle ne vaut pas grand-chose! "

  Vous voyez, c’est une réflexion qui nous oblige à réfléchir aussi nous-même. Et c’est la raison pour laquelle je me disais que ce serait peut-être utile qu’on fasse ce cheminement-là ensemble.

" Ne serait-il pas temps de tout remettre en perspective, depuis un questionnement franc et net sur le présumé sens de la vie, afin de pouvoir repositionner l’humain quant à la place qu’il doit occuper chez les vivants? se demande l’auteur. Les problèmes individuels, sociaux, politiques et environnementaux actuels exigent, je crois, une telle lucidité.

" Regardons l’état de nos recherches : le savoir est éclaté, les recherches fusent de toutes parts, mais personne ne semble se préoccuper des buts que l’on doit viser. En matière de savoir, l’humain ne sait où donner de la tête. Il est encore au connaître pour connaître. Tant que la pensée refusera de voir avec calme et réalisme l’impitoyable sort fait aux vivants et à l’humain lui-même, en refusant de poser objectivement la question du sens de la vie, il en sera ainsi. Car ce n’est pas en dissimulant la réalité sous des tonnes de subterfuges que la pensée progressera et fera preuve d’intelligence.

" La question du sens de la vie
doit être dans la zone de mire de tout savoir. "

C’est intéressant, et c’est, du reste, tout à fait vrai.
Je ne suis peut-être pas d’accord avec la réponse mais la démarche, le questionnement est très intéressant.

Il pose la question : " N’est-ce pas d’ailleurs l’inconscience de cette question qui explique la bêtise humaine partout présente autour de nous? "

Internet, ce marché aux puces de la communication informatisée...
T iens c’est joli comme formule

" Devant le vide, le néant, l’humain réagit en enfant et s’enferme dans ses illusions de pouvoir. Il s’imagine maître du monde, il fait des ego-trips, des power trips. Il devient alors affairé à s’occuper de mille et une choses. Il s’occupe sans cesse, il passe des millions d’heures à pitonner comme un dingue sur son ordinateur, à naviguer sur Internet (ce marché aux puces de la communication informatisée), à chercher ce qu’il ne sait pas trop quoi lui-même, mais peu importe, au moins, il s’occupe et se donne ainsi l’impression qu’il existe et que sa vie a beaucoup, beaucoup de sens.

" Il faut dire que, dans le monde actuel, tout n’est fait qu’en fonction du présent : jouissances immédiates, consommations sur place, communications instantanées, etc. On ne vit qu’au présent! L’avenir, il faut y penser, mais pas trop, c’est aujourd’hui qu’il faut profiter de la vie. Et le passé, on laisse cela aux historiens! Plus que jamais, c’est le présent qui compte! "

" Mais, nous dira-t-on, il subsiste toujours chez l’humain une curiosité qui l’anime et qui le distingue des animaux. Aristote ne disait-il pas que l’humain est naturellement curieux? L’humain veut savoir ce qui l’attend. Sans cette curiosité, prétendent beaucoup de philosophes, l’humain ne pourrait pas vivre. Mais ici, je crois qu’il faut être prudent et disons qu’il ne faut surtout pas se leurrer : est-ce vraiment cette curiosité qui nous garde en vie? Je ne pense pas. Beaucoup de gens vivent toute leur vie sans se poser de questions tout en étant parfaitement heureux. Cela ne les empêchera en rien d’apprécier pleinement la vie et d’en profiter au maximum. Certains en profiteraient même davantage ainsi ", estime Desjardins.

Allons voir à la fin de son ouvrage vers quelle conclusion il nous entraîne…

" Que dire donc de l’état de désœuvrement dans lequel le spécimen prétendument le plus évolué de la nature, l’humain, a été laissé? […] Accepter que la vie est un non-sens n’est pas une résignation, affirme Desjardins. Ce n’est qu’une simple constatation. Car tout comme je ne peux me révolter dans la mesure où il n’y a rien d’autre que je puisse espérer par ailleurs, je ne peux non plus me résigner dans la mesure où je ne peux me plier à des exigences qui n’existent pas.

" Je ne me résigne à rien
puisque je me refuse de poser comme nécessaire
l’idée d’un sens à la vie. "

Voilà l’idée
!

" Et dans la mesure où, précisément, je n’attends rien d’extraordinaire de la vie ou après cette vie, alors je ne saurais me résigner à quoique ce soit pour l’obtenir ", conclut-il.

 

Intéressante réflexion, qui m’a obligé à me poser la question : où suis-je en train de me situer par rapport à une pensée comme celle-là? Je me dis que la vie est occasion de croissance, d’élever son niveau de conscience. Le but, dans le présent contexte, je préfère dire que je ne le connais pas, je ne peux que l’intuitionner, mais il est peut-être préférable de ne pas le nommer. Le sens du cheminement est peut-être dans le cheminement lui-même. Pour la suite, on verra bien…

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Par 4 chemins/ Le 1er octobre 2000/ 3e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

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