Arnaud Desjardins
La conversion intime

Toujours est-il que l’émission Par 4 chemins entre dans sa trentième saison maintenant. J’ai donc eu l’occasion de potasser, comme je le fais maintenant, un certain nombre d’ouvrages pendant toutes ces années et c’est au cours de cette démarche que j’ai fait la découverte de Arnaud Desjardins qui est un maître spirituel et un homme que je trouve particulièrement sympathique. Peut-être parce que, au départ, il était réalisateur à la télévision, on sent des affinités.

  L'influence de sa démarche

Arnaud Desjardins

Arnaud Desjardins a, dans sa vie, rencontré une brochette de gourous à travers le monde, il a fait des films très remarqués à la télévision, également. Au départ, on devinait à travers ses films l’amorce d’une démarche personnelle qui s’est précisée de plus en plus au cours de sa vie, au point qu’il a écrit des ouvrages remarquables – la liste est considérable d’ailleurs – et les plus importants, selon moi, ce sont les trois tomes de Les chemins de la sagesse et les trois tomes de À la recherche du Soi. Dans ces deux séries, on retrouve l’essentiel de son enseignement.

Je reconnais avoir une dette envers lui parce que ses livres nous ont accompagnés, certains d’entre vous et moi, au cours de toutes ces années. Chaque fois qu’un ouvrage de Arnaud Desjardins paraissait – et cela, depuis les années soixante-dix – j’en faisais état. Et comme avec tous ses voyages, il avait fini par accumuler tellement d’expérience qu’il produisait presque un livre par année. J’en parlais donc très régulièrement.

Arnaud Desjardins est un homme très sérieux, très spirituel, que je considère authentique et je tire beaucoup de joie à le fréquenter à l’occasion. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, et même en-dehors du fait que je le connaisse et que je l’ai rencontré, je suis heureux de le savoir là, en train de poursuivre sa démarche d’enseignement que je trouve importante. Et, entre autres choses, parce qu’il n’écarte pas la psychologie de cette démarche, loin de là.

  Un entretien avec Edmond Blattchen



DESJARDINS, Arnaud.
La conversion intime,
Éd. Liège/Stanké,
Coll. " Noms de dieux ",

2000.

Une entrevue de Arnaud Desjardins a paru dans la collection " Noms de dieux ", coédition Liège/Stanké, collection qui regroupent l'intégrale des entretiens d'Edmond Blattchen. Edmond Blattchen, de la Belgique, s’est entretenu avec des gens fort sympathiques comme André Comte-Sponville, Albert Jacquard, Théodore Monod, Ylia Prigogine, Hubert Reeves, Paul Ricœur, pour n’en nommer que quelques-uns, et maintenant j’ai sous les yeux un entretien avec Arnaud Desjardins.

Les entretiens de Edmond Blattchen sur Par 4 chemins :

 Avec André Comte-sponville

 Avec Albert Jacquard

 Avec Ilya Prigogine

 Avec Hubert Reeves

 

 

La disparition de la peur

 

Arnaud Desjardins rappelle la rencontre qu’il a faite avec son maître le Swâmi Prajnanpad :

Arnaud Desjardins : " Quand j'ai rencontré Swâmi Prajnanpad, cela faisait 16 ans que je me considérais comme engagé sur une voie de recherche spirituelle. D’abord dans les groupes Gurdjieff, où j’ai découvert et reçu beaucoup, même si ensuite j'ai senti que je devais aller plus loin. […] J’espérais trouver une voie qui me permette d’éliminer tout ce qui me rendait, moi – je ne parle pas pour d’autres –, incapable de vivre ce que je lisais, et relisais […]. Ce n’est pas facile d’aimer ceux qui vous apparaissent comme des ennemis, ce n’est pas facile de pardonner toutes les offenses. […]

" Je ne suis pas partisan des grands mots comme Éveil, Libération. Là, on ne donne pas un diplôme comme celui qui a défendu sa thèse et à qui un jury décerne un doctorat. Mais il s’est passé à ce moment, une ‘ grande bascule ’ intérieure. "

Edmond Blattchen : " Qu'est-ce qui s’est passé, en 1971, Arnaud Desjardins?

Arnaud Desjardins : " La disparition – ça paraît prétentieux ce que je vais dire –, radicale et définitive de la peur. Quelles qu’aient pu être ensuite les circonstances. "

Edmond Blattchen : " Et si on vous dit, là, maintenant : ‘ Vous avez encore cinq minutes à vivre ’, vous n’avez pas peur? "

Arnaud Desjardins : " Non. Honnêtement, je vous regarde dans les yeux, et je vous dis : ‘ Non! ’ "

 Notre ignorance
 Plus loin, dans cette entrevue, Arnaud Desjardins parle de notre ignorance et ce qui m’intéresse ici, c’est le sens oriental du mot.

Arnaud Desjardins : " Notre ignorance, au sens oriental du mot : ne pas nous connaître nous-mêmes, ne pas savoir le secret de notre être, de notre conscience, et d'être menés par des mécanismes, des jeux d’actions et de réactions sur lesquels nous n’avons pas grand pouvoir.

" Mais, tant que le Moi individuel et son arrière-plan de peurs, de frustrations, de désirs, mènent le jeu, nous ne pouvons qu’aboutir à des incompréhensions et à des conflits. "

" Pendant ces années de recherche, je n’avais pas une mentalité d’ethnologue ni d’anthropologue. Ce qui m’intéressait, c’était toujours : ‘ Qu’est-ce qu’il y a de précieux? ’ Les turpitudes de l’hindouisme existent, mais qui a-t-il de précieux? Qu’est-ce qui peut m’aider, qu’est-ce qui peut aider les autres? "

 Le OUI
 Dire oui à ce qui est, mais…

Plus loin, il est question du Oui, un mot très important pour Arnaud Desjardins.

Arnaud Desjardins : " OUI est le mot le plus important. C’est le vrai sens de Amen, en fait : ‘ qu’il en soit ainsi ’ –, AUM, en sanscrit. […] Ça veut dire ‘ oui ’ à l’apparition des phénomènes, à ce qui est. Oui à ce qui est là; oui à la disparition de ce qui s’en va; oui au changement permanent, à l’évanescence; agir en fonction de ce qui est – agir, bien sûr! – mais pas à partir d’un refus de ce qui est et qui ne peut que créer des tensions et couper la communion. "

Cela me fait penser…

Un jour, dans un atelier que j’avais le plaisir d’animer pour une poignée de gens, j’avais parlé justement de l’importance de dire oui à ce qui est lorsqu’une participante me dit : " Monsieur Languirand, je me souviens, vous avez déjà parlé de ça dans un autre atelier auquel j’ai participé [comme quoi je me répète, vous comprenez, mais ça je le sais, c’est mieux que de se contredire]. Comme j’étais très intéressée par ce que vous aviez expliqué dans cet atelier-là à propos de l’importance de dire oui à ce qui est, vous m’aviez donné des références en me disant que c’est dans tel livre de Arnaud Desjardins que j’allais peut-être trouver l’exposé le plus susceptible de m’éclairer sur cette question. Je me suis donc procuré ce livre-là puis, un vendredi après-midi, je me suis installée confortablement dans un fauteuil, dans la chaleur de ma robe de chambre : c’était très agréable. Puis elle décrit un peu le contexte : " Je regardais à l’extérieur, entre les rideaux, une petite neige molle tombait, c’était charmant, etc. J’étais là en train de lire et je me disais : Ah c’est donc vrai qu’il faut dire oui à ce qui est, à tout ce qui est, suivant d’une page à l’autre le développement de la pensée d’Arnaud Desjardins… " Quand, tout à coup, la porte s’ouvre, son chum entre, il est couvert de neige et blanc comme un drap.

Elle lui demande :
 –" Mais qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce que tu as? "

Il répond :
– " Ne m’en parle pas, je viens d’avoir un accident. "

 – " Ah non! ", fait-elle.

[rires]

 

La Voie, c'est les autres

 De l’ego à l’exo :
La Voie, c’est les autres

Edmond Blattchen : " Une phrase revient assez souvent chez vous : ‘ Moi d’abord; et puis moi et les autres; et puis les autres et moi; et enfin les autres. ’ "

Arnaud Desjardins : " Oui. C'est une parole de Swâmi Prajnanpad, mon gourou – qui s’exprimait en anglais : Myself only, myself and the others, others and myself, others only. Moi, un peu moins moi, un peu plus les autres : c’est la voie. "

 

La psychologie dans le cheminement

 

Je vous disais tout à l’heure que Arnaud Desjardins fait une place importante à la psychologie dans sa démarche. Voici ce qu'il en dit :

Arnaud Desjardins : " Toutes les spiritualités anciennes, telles que les maîtres les faisaient vivre à leurs disciples, comportaient une part extraordinaire, et passionnante, de psychologie, de connaissance de soi. Outre leur connaissance de la réalité ultime en nous, nous décrivons leur connaissance de tous ces mécanismes égocentriques qui nous voilent cette réalité profonde. " Du reste, ce qu’on appelle le Travail sur soi, le cheminement, consiste non pas à ajouter des choses mais, au contraire, à en retrancher beaucoup, de manière à parvenir à une forme de transparence. Pour désamorcer ces mécanismes égocentriques, en particulier.

 

Renouveau spirituel en vue

 

À un moment de l’entretien, il est question d’un pressentiment qu'a eu Arnaud Desjardins.

Edmond Blattchen : " Dans un article paru en 1991, vous dites : ‘ Je pressens un événement culturel, spirituel, imprévu et d’une immense ampleur. ’ De quoi parlez-vous? "

Arnaud Desjardins : " D'un pressentiment; une loi d’induction des contraires. L’induction des contraires fait que c’est souvent dans des époques culturellement et spirituellement les plus douloureuses, les plus critiques, que les grands renouveaux spirituels se produisent. J’ai l'intuition qu’un grand renouveau spirituel se prépare. "

 Un pessimisme illuminé d'espoir
 

Puis, à propos de la Réalité, avec un ‘R’ majuscule, Arnaud Desjardins dit plus loin :

" Ne pas être désespéré parce qu’il existe une Réalité. Je suis convaincu maintenant qu’elle existe bien, que ce n’est pas un rêve, que ce n’est pas une illusion ni une élucubration d’intellectuel, que les sages et les grands enseignements n’ont pas menti. Il existe une réalité qui transcende toutes les souffrances. Qui transcende la destruction, qui transcende la mort. Quel que soit le nom que les hommes lui donnent. Alors, je suis à la fois pessimiste et optimiste. Pessimiste en ce qui concerne l’évolution actuelle du monde et de la société. On a l’impression que la société a perdu ses mécanismes de défense, qu’elle est atteinte d’une sorte de syndrome d’immuno-déficience. On voit, dans certaines émissions de télévision, ce qui était impensable il y a seulement 50 ans! Un pas de plus dans la dégradation, et il n’y a plus de sursaut possible, comme si la société elle-même ne pouvait plus se défendre. Donc, de ce point de vue-là, on peut me dire : ‘ Vous êtes pessimiste. ’ Mais je suis optimiste, parce que mon pessimisme est illuminé par cette foi, cette espérance, cette conviction spirituelle. "

 Des inquiétudes

 

Puis, parlant de deux phénomènes actuels qu’il trouve inquiétants, Arnaud Desjardins affirme :

" L’un est le durcissement d’une position où, au nom d’un enseignement qui a prêché l’amour et la compassion, on en arrive à se haïr. Je me souviens d’un dessin extraordinaire. On y voyait deux foules haineuses avec des chaînes de vélo à la main, à l’assaut l’une de l’autre, ils brandissaient aussi des grandes pancartes : face à face, se trouvaient les partisans de l’amour universel et les partisans de l’amour illimité. Ce dessin faisait froid dans le dos. Il y a ce risque. Deux haines, disons le mot. "


Est-ce assez extraordinaire comme illustration!

Arnaud Desjardins, un maître

Véronique Loiseleur raconte

Arnaud Desjardins et la mort

Arnaud Desjardins : la réconciliation

Retour à l'émission du 3 septembre 2000

Par 4 chemins/ Le 1er octobre 2000/3e heure
Micro : Jacques Languirand/ Transcription : Noëllise Turgeon/
Édition : Stéphanie Adam Le Roch/ Révision : Nicole Dumais

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